Une décision controversée qui divise la majorité parisienne
Le Conseil de Paris a adopté, mercredi 20 mai 2026, une décision qui fait grincer des dents au sein de la majorité municipale. La Ville a en effet choisi de confier l’organisation des quatre prochaines éditions du marathon et du semi-marathon de Paris – de 2027 à 2030 – au consortium Cadence, au détriment d’ASO, l’organisateur historique depuis près de trente ans. Un choix technique, selon les élus de la majorité, mais qui soulève des questions éthiques et politiques majeures.
Car derrière cette attribution se cache un acteur controversé : le milliardaire Vincent Bolloré, dont le nom revient avec insistance dans le paysage médiatique ces dernières semaines. Une société de l’agence Havas, contrôlée par Bolloré, fait en effet partie du groupement Cadence, aux côtés de Keneo et Avena Event. Une proximité qui n’a pas manqué de faire réagir les oppositions, mais aussi certains membres de la majorité.
L’opposition dénonce un « entrisme » de Bolloré
Les écologistes et les communistes, traditionnellement en première ligne sur les questions de transparence et d’éthique publique, ont voté contre cette délibération. Pour eux, confier l’organisation d’un événement sportif majeur à un groupe lié à Bolloré revient à offrir une tribune à un homme dont l’influence s’étend bien au-delà du simple secteur médiatique.
« On ne veut pas confier le marathon de Paris à une filiale de Bolloré, qui a la mainmise sur de nombreux réseaux d’influence afin de marteler son récit politique. »
Guillaume Durand, coprésident du groupe écologiste au Conseil de Paris
Une critique qui s’inscrit dans un contexte plus large de défiance envers les grands groupes industriels et médiatiques, accusés d’instrumentaliser les événements publics pour servir leurs intérêts. Les élus de gauche rappellent à l’envi les controverses entourant Bolloré, notamment ses liens avec des régimes autoritaires et ses prises de position politiques passées.
Ian Brossat, sénateur communiste et coprésident du groupe communiste à Paris, a enfoncé le clou en liant cette décision à la montée de l’extrême droite en France :
« Je comprends les contraintes du marché public, mais dans le contexte, confier le marathon à Bolloré, c’est non. L’extrême droite exerce son entrisme partout, il faut lui faire barrage. »
Un argument qui résonne d’autant plus fort que les tensions politiques se cristallisent autour de la question de l’influence des grands groupes sur les institutions. Pour les oppositions, cette attribution est un symbole de plus de l’affaiblissement des valeurs républicaines face aux intérêts privés.
La majorité justifie son choix par des arguments économiques
Face à ces critiques, les élus de la majorité parisienne, emmenés par le socialiste Jérôme Coumet, coprésident du groupe socialiste, ont défendu une position pragmatique. Pour eux, la décision s’inscrit dans une logique de marché public, où seule la meilleure offre technique a été retenue. Ils rappellent que le contrat avec ASO, qui organisait jusqu’ici l’événement, prenait fin en 2026, laissant place à une nouvelle procédure d’appel d’offres.
Selon la Ville, le groupement Cadence a proposé l’offre la mieux notée parmi les trois reçues – aux côtés d’ASO et de Playground. Le nouveau contrat prévoit notamment une redevance minimale annuelle de 3,5 millions d’euros pour la collectivité, soit près du double du précédent accord. Un argument de poids dans un contexte de finances publiques sous tension.
Maxime Sauvage, adjoint au maire en charge des sports, a également mis en avant les engagements sociaux et environnementaux du nouveau concessionnaire :
« Le contrat propose des tarifs solidaires pour les bénéficiaires du RSA, la suppression du plastique à usage unique lors des ravitaillements, et des parcours repensés pour honorer tous les quartiers de Paris. »
Des mesures saluées par certains, mais jugées insuffisantes pour désamorcer les critiques. Pour les opposants, ces engagements relèvent davantage du greenwashing que d’une véritable volonté de transformation sociale.
Un débat qui dépasse le cadre parisien
Cette affaire s’inscrit dans une époque où les questions d’éthique publique et de transparence des marchés sont plus que jamais sous les projecteurs. À quelques mois des élections municipales de 2026, le sujet pourrait devenir un enjeu central de la campagne. Les partis de gauche, déjà en difficulté face à la montée de l’extrême droite, voient dans cette attribution une nouvelle preuve de la porosité entre le monde politique et les grands groupes économiques.
Pour Emile Meunier, élu écologiste proche de Sophia Chikirou, cette décision est un symbole des contradictions de la gauche au pouvoir :
« Le sens du timing de M. Grégoire est pour le moins discutable. Alors que plus de 2 000 artistes s’élèvent contre la mainmise de Bolloré sur le cinéma, comment justifier que la Ville lui offre un nouveau terrain de jeu ? »
Un parallèle qui n’est pas anodin, alors que Vincent Bolloré contrôle une partie importante des médias français, et que ses prises de position politiques ont souvent été critiquées pour leur alignement sur des positions conservatrices.
ASO, un acteur historique évincé
Pour rappel, ASO (Amaury Sport Organisation) organisait le marathon de Paris depuis 1998, en faisant l’un des événements sportifs les plus populaires au monde. Avec près de 55 000 participants pour le semi-marathon et plus de 66 000 pour le marathon, l’épreuve est un symbole de dynamisme pour la capitale. Son éviction au profit d’un nouveau partenaire interroge sur la pérennité des grands événements sportifs parisiens et leur gestion par des acteurs privés.
Certains observateurs y voient une tendance plus large de la part des collectivités locales à externaliser la gestion de leurs événements culturels et sportifs, au risque de perdre le contrôle sur leur image et leur organisation. Une stratégie qui, selon eux, profite avant tout aux grands groupes capables de mobiliser des budgets colossaux.
Entre réalisme économique et éthique publique
La Ville de Paris se trouve désormais au cœur d’un dilemme classique : comment concilier impératifs économiques et exigences démocratiques ? Pour la majorité, la réponse est simple : le contrat a été attribué à l’offre la plus compétitive, et c’est à la Ville de veiller à ce que les engagements pris soient respectés. Un argument qui, s’il se veut rassurant, ne convainc pas les oppositions.
Ces dernières appellent à une réflexion plus large sur la place des grands groupes dans la gestion des biens publics, et sur les garde-fous à mettre en place pour éviter les conflits d’intérêts. Une question qui dépasse largement le cadre parisien, alors que d’autres villes françaises pourraient être tentées de suivre la même voie.
Dans un contexte où la défiance envers les élites politiques et économiques ne cesse de grandir, cette affaire rappelle avec force que la gestion des événements publics n’est jamais neutre. Elle engage des choix de société, des valeurs, et une vision de ce que doit être la ville de demain.