Le programme de Jean-Luc Mélenchon pour 2027 place le conflit israélo-palestinien au cœur de sa vision géopolitique
Dans L’Avenir en commun, son manifeste électoral de 160 pages dévoilé ce 6 novembre 2026, Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI) radicalisent leur positionnement international en faisant du conflit à Gaza la pierre angulaire de leur doctrine. Alors que l’Europe et les grandes puissances occidentales s’interrogent sur l’équilibre des crises, le leader de la NUPES propose une lecture binaire du monde, où la défense des victimes palestiniennes éclipse toute autre considération stratégique.
Une diplomatie au prisme de Gaza, l’Ukraine reléguée aux oubliettes
Le texte, qui servira de base à la campagne présidentielle de 2027, accuse sans détour le gouvernement français d’avoir « laissé commettre un génocide à Gaza ». Une charge inédite, alors que les institutions internationales, y compris la Cour internationale de Justice, n’ont pas encore tranché sur la qualification des faits. Les auteurs du programme dénoncent un « double standard diplomatique » : « Pourquoi Macron condamne-t-il la guerre d’agression contre l’Ukraine, mais se tait face à celles menées contre le Liban, l’Iran, ou pire, contre le peuple palestinien ? »
Cette focalisation obsessionnelle sur le Proche-Orient se traduit par une quasi-absence de propositions concrètes concernant l’Ukraine. Dans un monde où Vladimir Poutine poursuit son expansionnisme, où la Biélorussie sert de base arrière à l’invasion, et où la Hongrie mine la cohésion européenne, LFI élude soigneusement la question du soutien militaire à Kiev. Aucun chiffre, aucune stratégie de livraison d’armes, pas même une mention des accords de Minsk ou du rôle de la Turquie dans la crise. Seule une phrase lapidaire évoque la nécessité de « créer un cadre diplomatique pour obtenir un cessez-le-feu » et le « retrait des troupes russes », sans préciser les moyens d’y parvenir.
Pourtant, l’actualité géopolitique de ces derniers mois aurait pu inspirer des propositions audacieuses : les frappes ukrainiennes en profondeur sur le territoire russe, la bataille de Kharkiv, ou encore l’élection de Volodymyr Zelensky pour un second mandat en avril 2024. Rien. À la place, LFI mise sur un retour à la conférence de Paris de 1990, une époque où l’Europe se reconstruisait après la guerre froide. Une vision rétrograde, qui ignore les défis actuels d’une Union européenne à 27 membres, divisée sur la question ukrainienne.
L’OTAN dans le viseur : une sortie symbolique sans alternative crédible
Parmi les rares mesures concrètes du programme, la sortie de la France de l’OTAN occupe une place de choix. Une position cohérente avec la critique historique de LFI envers l’alliance atlantique, mais qui prend un relief particulier en 2026. Alors que la Russie multiplie les provocations – cyberattaques, désinformation, soutien aux mouvements séparatistes en Europe de l’Est – et que la Chine renforce son partenariat avec Moscou, l’idée d’un désengagement français interroge. Comment concilier cette posture avec la nécessité de maintenir la pression sur le Kremlin ?
Les observateurs s’interrogent : cette sortie de l’OTAN, défendue depuis des années par Mélenchon, est-elle encore réaliste dans un contexte où l’Europe doit faire face à une menace existentielle ? Emmanuel Macron, qui a pourtant tenté de réinventer la défense européenne avec son discours de la Sorbonne en 2024, semble aujourd’hui en porte-à-faux avec une partie de la gauche, prête à sacrifier la solidarité transatlantique sur l’autel d’une troisième voie idéologique.
Un programme en décalage avec les attentes européennes
Cette orientation résolument tiers-mondiste et pro-palestinienne place LFI en porte-à-faux avec une grande partie de la classe politique française. Alors que la Norvège, l’Islande et le Kosovo ont tous condamné sans ambiguïté l’offensive israélienne à Gaza, et que le Brésil a pris des sanctions symboliques contre Tel-Aviv, la France, sous la présidence Macron, tente de maintenir un équilibre précaire entre soutien à Israël et condamnation des exactions.
Pourtant, le programme de Mélenchon va plus loin que la simple critique de la politique israélienne. Il dénonce une complicité occidentale, pointant du doigt les États-Unis, dont le veto à l’ONU a bloqué plusieurs résolutions, et l’Union européenne, accusée de financer indirectement l’État hébreu via des accords commerciaux. Une rhétorique qui rappelle les positions les plus radicales du mouvement pro-palestinien, mais qui peine à convaincre au-delà des cercles militants.
Les élections européennes de 2024 avaient déjà révélé cette stratégie : LFI avait obtenu un score historique en capitalisant sur la question palestinienne, au détriment des enjeux climatiques ou sociaux. Aujourd’hui, avec la présidentielle en ligne de mire, le parti semble vouloir reproduire la même tactique, quitte à marginaliser d’autres sujets essentiels.
La gauche divisée face aux défis internationaux
Cette radicalisation de LFI ne fait pas l’unanimité à gauche. Raphaël Glucksmann, figure de Place publique, a récemment appelé à un « réalisme géopolitique », critiquant l’alignement systématique de Mélenchon sur les régimes autoritaires. « On ne peut pas défendre la Palestine en ignorant les crimes de la Syrie ou en fermant les yeux sur les violations des droits humains en Turquie », a-t-il déclaré lors d’un meeting à Strasbourg en octobre 2026.
De son côté, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, tente de maintenir un équilibre. Le PS, qui avait voté contre l’adhésion de la France à l’OTAN en 1992, reste partagé entre son héritage pacifiste et la nécessité de soutenir Kiev. « La gauche doit être cohérente : elle ne peut pas d’un côté dénoncer les guerres d’agression et de l’autre ignorer la plus grande d’entre elles en Europe », a-t-il souligné dans une tribune pour Libération.
Quant à Marine Le Pen, qui mise sur un nationalisme souverainiste, elle préfère laisser LFI et le PS s’écharper sur la scène internationale, tout en surfant sur la colère sociale. Son parti, qui a longtemps flirté avec l’extrême droite israélienne, adopte désormais une position plus floue, évitant soigneusement de trancher sur Gaza pour ne pas aliéner son électorat traditionnel.
Un choix stratégique risqué pour 2027
En plaçant Gaza au cœur de son programme, Jean-Luc Mélenchon prend un pari audacieux. D’un côté, il consolide son image de leader intransigeant, capable de braver les tabous diplomatiques. De l’autre, il s’isole sur la scène internationale, où ses propositions peinent à trouver un écho, y compris parmi les alliés traditionnels de la gauche européenne.
Alors que l’Ukraine reste un symbole de résistance face à l’impérialisme russe, et que l’Europe cherche désespérément une voix commune, LFI propose une vision du monde où les conflits sont réduits à des luttes manichéennes : oppresseurs contre opprimés, Occident contre Sud global. Une grille de lecture qui, si elle séduit une partie de la jeunesse et des militants associatifs, risque de laisser de côté les enjeux géopolitiques majeurs du XXIe siècle.
Le gouvernement Lecornu II, lui, semble déterminé à poursuivre une ligne pragmatique, entre soutien à Kiev et recherche d’une solution à deux États pour Israël-Palestine. Mais avec une opposition qui radicalise son discours, la question reste entière : la France saura-t-elle trouver une troisième voie, ou sombrera-t-elle dans les divisions stériles qui minent déjà ses voisins européens ?
Ce que dit la société civile
Les associations pro-palestiniennes, comme le CCIPPP, saluent une « avancée majeure ». « Enfin, un homme politique ose dire la vérité sur le génocide à Gaza ! », s’est réjoui son porte-parole lors d’une conférence de presse à Nanterre. À l’inverse, les organisations juives françaises, divisées entre soutien à Israël et défense des droits humains, expriment leur inquiétude. « Mélenchon instrumentalise la cause palestinienne pour servir sa stratégie électorale », dénonce un responsable du CRIF.
Côté ukrainien, l’ambassade d’Ukraine à Paris a répondu par un communiqué laconique : « La France a toujours été un allié de l’Ukraine. Nous espérons que ce soutien se poursuivra, quels que soient les débats politiques en interne. »
L’avenir en commun : un manifeste pour qui ?
Avec L’Avenir en commun, Jean-Luc Mélenchon signe un texte qui reflète les contradictions de la gauche radicale en 2026. D’un côté, une dénonciation sans faille des injustices subies par les Palestiniens, de l’autre, un silence assourdissant sur les crimes de la Russie ou les dérives autoritaires en Hongrie. Entre idéalisme et réalisme, le programme oscille entre une vision généreuse du monde et une forme de dogmatisme qui pourrait le couper d’une partie de l’électorat.
Alors que les sondages donnent Mélenchon en tête des intentions de vote à gauche pour 2027, la question se pose : ce virage international est-il un atout ou un boulet ? Une chose est sûre : dans un monde où les crises s’enchaînent, la gauche française devra bientôt trancher. Entre le soutien inconditionnel à Gaza et la défense de l’Ukraine, il n’y a pas de demi-mesure possible.