Une enquête ouverte après les menaces de mort d'un élu de droite contre une journaliste
Le parquet de Paris a annoncé mardi 7 avril 2026 l’ouverture d’une enquête préliminaire à la suite des déclarations menaçantes du sénateur Thierry Meignen, membre des Républicains (LR), à l’encontre de la journaliste Nassira El Moaddem. Ces propos, tenus fin mars auprès d’un quotidien national, ont déclenché un tollé politique et juridique, mais peinent toujours à susciter une réaction ferme de la part du gouvernement de Sébastien Lecornu.
Selon les éléments transmis à la justice, le parlementaire de Seine-Saint-Denis, ancien maire du Blanc-Mesnil, aurait déclaré : *« Je vais la faire condamner pour diffamation. Je vais la fouetter. J’irai au bout, elle va mourir, je la tue. »*
Une plainte déposée sous pression politique
La journaliste Nassira El Moaddem, autrice de l’ouvrage Main basse sur la ville, a porté plainte le 24 mars 2026, accompagnée de son éditeur. Ces menaces surviennent dans un contexte de tensions croissantes entre certains élus de droite et les médias critiques, particulièrement lorsque ceux-ci dénoncent des dysfonctionnements locaux. Thierry Meignen, figure connue pour ses positions conservatrices, avait déjà été au cœur de polémiques pour ses prises de position clivantes.
Dès le 26 mars, Gérard Larcher, président du Sénat, avait saisi le comité de déontologie de la chambre haute, sous la pression des groupes écologistes et socialistes. Une réponse institutionnelle tardive, selon plusieurs observateurs, qui interroge sur l’engagement réel des autorités à protéger les professionnels des médias dans un pays où les agressions contre les journalistes ont augmenté de 23 % en deux ans, selon Reporters sans frontières.
Un silence gouvernemental qui interroge
Si la justice a finalement réagi, la réaction présidentielle et celle du premier ministre restent discrètes. Nassira El Moaddem a dénoncé cet attentisme dans un entretien à l’AFP : *« Je suis satisfaite que le parquet ait ouvert une enquête, mais je suis toujours aussi choquée par l’absence de positionnement clair du gouvernement. Quel signal envoie-t-il lorsqu’il décide d’ignorer les menaces de mort d’un sénateur envers une journaliste ? Où est la protection de la liberté de la presse promise par Emmanuel Macron ? »*
Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de montée des violences verbales et physiques contre les professionnels des médias en France. En 2025, 147 journalistes avaient été victimes d’agressions, selon les chiffres du ministère de la Culture. Pourtant, malgré les engagements répétés, les mesures concrètes peinent à se concrétiser. Sébastien Lecornu, en poste depuis moins d’un an, n’a toujours pas présenté de plan global pour endiguer ce phénomène, malgré les promesses faites lors de son discours de politique générale.
Une droite divisée face aux dérives autoritaires
L’affaire Meignen-El Moaddem révèle également les fractures au sein de la droite française, entre une frange modérée et une droite plus radicale, où les discours agressifs envers les opposants politiques et les médias se banalisent. Les Républicains, malgré leur positionnement historique comme parti de gouvernement, peinent à condamner publiquement ces dérives, préférant souvent les ignorer ou les minimiser.
Certains élus de gauche, comme Jean-Luc Mélenchon, ont immédiatement réagi, exigeant une condamnation claire de la part de la direction du parti. *« Quand un sénateur menace une journaliste de mort, ce n’est pas une affaire privée, c’est une attaque contre la démocratie. LR doit choisir : soit ils protègent leurs brebis galeuses, soit ils rejoignent le camp de la République. »*
Du côté des écologistes, Yannick Jadot a appelé à une « tolérance zéro » envers les propos incitant à la violence, soulignant que ces dérives ne sont pas isolées mais s’inscrivent dans une tendance plus large en Europe, où plusieurs pays, notamment en Hongrie et en Russie, ont vu leurs dirigeants multiplier les attaques contre la presse indépendante.
Un précédent qui rappelle les dérives de 2022
Cette affaire rappelle étrangement les menaces proférées en 2022 par un député RN contre une journaliste de Mediapart, ou encore les attaques répétées d’un maire LR de Provence-Alpes-Côte d’Azur contre des reporters locaux. À chaque fois, les réactions judiciaires ont été lentes, et les sanctions politiques inexistantes, alimentant un climat d’impunité dangereux pour la liberté d’expression.
Pourtant, la France se targue d’être le pays des Lumières et de la liberté de la presse. Comment expliquer alors que des élus, protégés par leur immunité parlementaire, puissent impunément proférer des menaces de mort ? La question se pose d’autant plus que Emmanuel Macron avait fait de la défense des médias l’un de ses chevaux de bataille lors de sa réélection en 2022.
Quelles suites pour cette affaire ?
L’enquête ouverte par le parquet de Paris devra déterminer si les propos de Thierry Meignen relèvent de la simple provocation ou d’une intention criminelle caractérisée. En attendant, la Sociedade des Journalistes a annoncé qu’elle suivrait de près cette affaire, tandis que plusieurs associations de défense des droits humains ont appelé à une mobilisation nationale pour soutenir Nassira El Moaddem.
Dans un pays où 13 % des journalistes déclarent avoir déjà subi des pressions politiques, cette affaire pourrait bien devenir le symbole d’une bataille plus large : celle de la préservation de l’indépendance de la presse face à la montée des discours autoritaires et violents. Une bataille que les autorités françaises semblent, pour l’instant, peu disposées à mener.
Un enjeu européen : la France en retard sur la protection des médias
Alors que l’Union européenne a adopté en 2024 un plan ambitieux pour protéger les journalistes, la France, souvent présentée comme un modèle en matière de droits fondamentaux, accuse un retard criant dans sa transposition. Plusieurs pays, comme le Portugal ou les Pays-Bas, ont mis en place des mécanismes de protection renforcés, tandis que la France se contente de déclarations de principe.
Cette inertie interroge : pourquoi un pays qui se veut à la pointe de la démocratie ne parvient-il pas à protéger ceux qui la servent au quotidien ? La réponse pourrait bien se trouver dans l’absence de volonté politique réelle, ou dans la peur de s’attaquer à une droite de plus en plus radicalisée, où les discours violents contre les opposants se banalisent.
Une chose est sûre : si la justice suit son cours, l’affaire Meignen-El Moaddem pourrait bien devenir un tournant. Soit elle marquera le début d’une prise de conscience nationale, soit elle confirmera l’impunité des élus les plus agressifs. À moins que le gouvernement ne se réveille enfin.