Les intercommunalités, bastions masculins malgré les lois
Alors que les municipales de 2026 ont vu une légère progression de la représentation féminine dans les conseils municipaux, les intercommunalités, ces structures puissantes qui gèrent transports, économie et services publics locaux, restent des forteresses masculines. Avec seulement 14,6 % de femmes élues à leur tête lors des scrutins ayant suivi le second tour, ces institutions confirment leur ancrage dans des logiques de cooptation masculine et d’exclusion systématique des femmes politiques.
Ces chiffres, qui contrastent avec les discours sur l’égalité en politique, révèlent une réalité tenace : l’intercommunalité est un monde où les réseaux et les habitudes de pouvoir se transmettent entre hommes. Une enquête approfondie montre que dans certaines structures, comme la Métropole du Grand Paris, Patrick Ollier, président de l’institution, n’a désigné que trois femmes parmi ses 20 vice-présidents – et toutes siègent dans l’opposition. Une situation qui illustre l’écart entre les principes affichés et les pratiques concrètes.
Des bastions sans femmes, une norme persistante
Dans certaines intercommunalités, l’absence totale de femmes dans les instances dirigeantes n’est même plus un scandale, mais une évidence. C’est le cas de la communauté de communes Fium’Orbu Castellu en Haute-Corse, de celle du Pays de Sânon en Meurthe-et-Moselle, ou encore des Portes de la Thiérache dans l’Aisne. Ces territoires, où les femmes représentent pourtant près de 52 % de l’électorat, se gouvernent sans elles. Une situation d’autant plus frappante que ces structures jouent un rôle clé dans l’aménagement du territoire, la transition écologique ou la gestion des services publics.
Pour Cécile Gallien, maire MoDem de Vorey-sur-Arzon (Haute-Loire) et conseillère communautaire dans l’agglomération du Puy-en-Velay, « quand on aborde cette question, ça passe mal. Ça embarrasse. L’idée, c’est “on reste entre nous, on a l’habitude de travailler ensemble. On se coopte entre copains” ». Une analyse qui résume l’état d’esprit dominant dans ces cercles fermés. Dans le bureau de son intercommunalité, qui regroupe 72 communes, seules trois femmes maires siègent. « Tant qu’on n’imposera pas la parité, on n’y arrivera pas. Ce n’est pas un sujet pour eux », dénonce-t-elle.
Les mécanismes de cette exclusion sont multiples. D’abord, le mode de scrutin favorise les candidats sortants, majoritairement masculins. Ensuite, les réseaux d’influence locaux, souvent informels, reposent sur des décennies de relations entre élus locaux, où les femmes peinent à s’immiscer. Enfin, les critères de légitimité politique, fondés sur l’ancienneté et la loyauté envers les chefs de file, pénalisent systématiquement les femmes, dont les parcours sont souvent différents de ceux des hommes politiques traditionnels.
Une loi insuffisante, des pratiques inchangées
Pourtant, la loi a tenté de corriger ces déséquilibres. Depuis 2013, les listes électorales pour les intercommunalités doivent respecter une parité stricte. Mais cette obligation légale se heurte à une réalité bien plus complexe : la parité en tête de liste ne garantit en rien une représentation équitable dans les instances dirigeantes. Les présidents des intercommunalités, souvent issus des rangs majoritaires, continuent de nommer leurs proches, presque exclusivement des hommes.
Les exemples de résistance à la parité sont légion. À la communauté de communes du Clermontois, dans l’Oise, aucune femme n’a été élue à la présidence depuis sa création. Idem pour la communauté d’agglomération de Béziers Méditerranée, dirigée par une figure de la droite radicale. Dans ces territoires, la question de la parité n’est même pas posée : elle est tout simplement ignorée.
Les associations féministes dénoncent depuis des années ces pratiques. Pour elles, « la parité ne se décrète pas, elle se construit », et les intercommunalités sont un terrain privilégié pour mesurer l’échec des politiques publiques en matière d’égalité. « On a des lois, mais pas de volonté politique », résume une élue de la région Auvergne-Rhône-Alpes, qui préfère garder l’anonymat. « Les hommes qui dirigent ces structures ne veulent pas partager le pouvoir. Ils préfèrent laisser des places symboliques aux femmes, comme vice-présidente à l’égalité, plutôt que de leur donner des postes à responsabilité.
Un système qui se nourrit de lui-même
Cette domination masculine dans les intercommunalités a des conséquences directes sur les politiques locales. Les transports, l’urbanisme, la culture ou l’économie sont souvent pensés sans tenir compte des réalités vécues par les femmes. Les politiques de mobilité, par exemple, favorisent encore trop souvent la voiture individuelle, au détriment des transports en commun ou des modes doux, qui bénéficieraient pourtant davantage aux femmes, souvent en charge des trajets familiaux.
De même, les projets d’aménagement des centres-villes, souvent portés par des hommes, privilégient les grands équipements commerciaux ou culturels, plutôt que les crèches, les écoles ou les espaces verts, essentiels pour les familles. Une vision étroite du développement territorial, où l’égalité reste un parent pauvre.
Les intercommunalités jouent pourtant un rôle clé dans la transition écologique. Or, les femmes, souvent plus sensibles aux enjeux environnementaux, sont exclues de ces débats stratégiques. Une étude récente de l’Agence de la transition écologique (ADEME) montre que les projets portés par des femmes dans ces instances sont systématiquement marginalisés, voire rejetés.
Vers une remunicipalisation du pouvoir ?
Face à cette situation, certaines voix s’élèvent pour réclamer une réforme en profondeur. L’association « Parité en Action » propose ainsi d’instaurer des quotas contraignants pour les postes de président et de vice-président dans les intercommunalités. « Il ne suffit plus de faire semblant. La parité doit être une réalité, pas une façade », martèle son porte-parole. Une proposition qui rencontre un écho croissant, notamment à gauche, où plusieurs élus locaux militent pour une refonte des règles électorales.
D’autres estiment que la solution passe par une remise en cause du mode de scrutin. Actuellement, les présidents des intercommunalités sont élus au suffrage indirect, par un collège de grands électeurs composé majoritairement d’hommes. Un système qui favorise les candidatures masculines et exclut les profils différents.
Enfin, certains observateurs pointent du doigt la responsabilité des partis politiques. En droite comme en extrême droite, les femmes sont souvent cantonnées à des rôles secondaires. À l’inverse, à gauche, les partis écologistes et socialistes ont fait des efforts, même si les résultats restent insuffisants. « Les partis doivent imposer des règles strictes. Sans cela, rien ne changera », estime une élue écologiste de Nouvelle-Aquitaine.
Un enjeu démocratique
Au-delà des questions d’égalité, c’est la démocratie locale elle-même qui est en jeu. Comment justifier que des structures qui gèrent des budgets colossaires et des politiques publiques majeures soient dirigées par des hommes à 85 % ? Les intercommunalités sont devenues des acteurs incontournables de la vie publique, et leur fonctionnement opaque, leur manque de parité, posent question.
Pour les citoyennes et citoyens, ces institutions restent souvent méconnues, leurs décisions prises dans des cercles restreints. Une opacité qui nourrit le sentiment d’une démocratie déconnectée des réalités. Dans un contexte de défiance généralisée envers les élites politiques, cette situation aggrave la crise de représentation qui frappe le pays.
Alors que les municipales de 2026 approchent, les femmes élues locales appellent à une mobilisation. « Il faut que les citoyennes se battent pour obtenir leur place. Les lois ne suffiront pas. C’est une question de rapport de force », explique une conseillère régionale des Hauts-de-France. Une bataille qui s’annonce rude dans un pays où les résistances au changement restent tenaces.
Des solutions existent, mais où est la volonté politique ?
Plusieurs pistes pourraient permettre de faire évoluer la situation. D’abord, renforcer les sanctions contre les intercommunalités qui ne respectent pas la parité. Aujourd’hui, les contrôles sont quasi inexistants, et les manquements restent sans conséquence. Ensuite, réformer le mode d’élection des présidents pour introduire plus de proportionnelle et limiter la mainmise des réseaux masculins.
Enfin, impulser une politique de formation et d’accompagnement des femmes candidates. Beaucoup renoncent à se présenter par manque de réseaux ou de visibilité. Des programmes, inspirés de ceux mis en place en Suède ou au Canada, pourraient aider à briser ce plafond de verre.
Pourtant, malgré ces propositions, le statu quo semble encore de mise. Les hommes qui dirigent ces intercommunalités n’ont aucun intérêt à partager le pouvoir. Et sans pression forte des citoyens, des associations ou des médias, rien ne changera.
La question de la parité dans les intercommunalités n’est pas un détail. C’est un symbole : celui d’une démocratie locale qui reste largement masculine, opaque et éloignée des réalités du terrain. Une situation qui, si elle persiste, pourrait bien alimenter encore un peu plus la défiance envers les institutions.