Le modèle marseillais du narcotrafic, une menace nationale
Le système criminel marseillais, longtemps circonscrit à la cité phocéenne, s’est métastasé sur l’ensemble du territoire national, au grand dam des autorités. Frédéric Ploquin, journaliste d’investigation reconnu pour ses enquêtes sur le grand banditisme, dresse un constat accablant : l’État a échoué à endiguer la propagation de ces réseaux. Intervenant ce lundi 18 mai 2026 dans 8h30 franceinfo, il livre une analyse sans concession des dysfonctionnements qui ont permis à des organisations comme la DZ Mafia de s’imposer comme une « licence criminelle » à l’échelle hexagonale.
Selon ses observations, l’exportation de ce modèle repose sur une violence aveugle, transformant le territoire français en champ de bataille où s’affrontent des sicarios à la française. Les règlements de comptes se multiplient, et les victimes collatérales s’accumulent. « Une génération de tueurs à gage est en train de se former sous nos yeux », s’alarme-t-il, tout en précisant que ce phénomène, bien que moins meurtrier qu’au Mexique, s’inscrit dans une « adhésion culturelle décomplexée au crime organisé ».
Pourtant, le journaliste reconnaît les efforts des forces de l’ordre. « La police fait son travail, et des réseaux tombent chaque jour », concède-t-il. Mais ces avancées restent insuffisantes face à l’ampleur du phénomène. Les saisies de stupéfiants et les démantèlements partiels ne suffisent pas à briser l’hydre criminelle, dont les ramifications s’étendent bien au-delà des frontières nationales.
Alger, Paris : la diplomatie comme arme anti-narcotrafic
Dans ce contexte explosif, la visite officielle du ministre de la Justice en Algérie, prévue aujourd’hui, prend une dimension stratégique. Frédéric Ploquin en est convaincu : la diplomatie est un outil indispensable dans la lutte contre le trafic de drogue, et ce pour deux raisons majeures.
« L’argent de la drogue part à l’étranger. Pour démanteler ces réseaux et réaliser des saisies, il faut des relations diplomatiques solides avec les pays concernés. Sans cela, c’est une bataille perdue d’avance. »
L’autre enjeu ? Les barons de la drogue, souvent réfugiés à l’étranger, échappent aux violences internes. « Ils corrompent les polices locales, négocient avec les États et continuent leurs activités en toute impunité », dénonce le spécialiste. La fluidité des relations entre les appareils sécuritaires français et algériens est donc cruciale.
Or, selon Ploquin, les années de tensions sous la précédente législature ont gravement endommagé cette coopération. Bruno Retailleau, figure de la droite sénatoriale, est pointé du doigt pour avoir « complètement fâché l’Algérie », fragilisant ainsi l’un des leviers les plus efficaces contre le crime organisé. « Sans cette alliance, la France reste vulnérable », martèle-t-il.
La visite de Gérald Darmanin en Algérie intervient donc à point nommé, alors que le gouvernement Lecornu II tente de réinstaurer un dialogue sécuritaire apaisé. Mais dans un contexte où les réseaux criminels exploitent les failles migratoires, cette approche diplomatique est-elle suffisante ?
Affaire Epstein : la justice française, un « mastodonte lent et sourd »
L’ombre de Jeffrey Epstein plane également sur l’actualité judiciaire française. Depuis quelques jours, une dizaine de nouvelles victimes présumées se sont signalées au parquet de Paris, selon les déclarations de la procureure Laure Beccuau. Frédéric Ploquin, qui affirme avoir retracé l’intégralité de ces parcours, dresse un portrait glaçant des proies de l’oligarque américain.
« Ce ne sont pas des cas isolés, mais un système organisé », insiste-t-il. Les victimes ont entre 17 et 18 ans, sont mineures au moment des faits, et viennent souvent de l’étranger. « Elles sont isolées, ne parlent pas bien français, et n’ont personne pour les protéger. Paris est devenue leur terrain de chasse. »
« Ce n’est pas une affaire américaine, c’est une affaire française. Ce système de prédation sexuelle, opéré à l’échelle internationale, passe nécessairement par Paris. Et la justice française a été beaucoup trop lente à réagir. »
Pour Ploquin, l’inaction des autorités françaises révèle une carence structurelle. « On a retrouvé toutes les victimes, on a la trace des prédateurs, et pourtant, la machine judiciaire met des années à se mettre en branle », s’indigne-t-il. Cette lenteur est d’autant plus inexcusable que les profils des victimes correspondent à des schémas désormais bien documentés.
Alors que les scandales de prédation sexuelle se multiplient en Europe, et notamment en Norvège et en Islande où les législations sont parmi les plus protectrices, la France semble, une fois encore, à la traîne.
Un État sous influence : quand les barons du crime dictent leur loi
Derrière ces échecs répétés, se profile une question plus profonde : l’État français a-t-il encore les moyens de ses ambitions régaliennes ? Frédéric Ploquin, dont les travaux ont souvent mis en lumière les liens troubles entre politiques, policiers et milieux criminels, pointe du doigt les failles systémiques qui permettent aux réseaux de prospérer.
« Les barons du narcotrafic ne sont pas des figures locales. Ce sont des entrepreneurs criminels qui opèrent en réseau, avec des relais partout en Europe et en Afrique. Leur puissance financière leur permet de corrompre, d’infiltrer, et de contourner les lois », explique-t-il. Et lorsque l’État tente de réagir, il se heurte souvent à des blocages institutionnels.
Dans ce tableau sombre, une lueur d’espoir subsiste cependant. Les saisies de drogue et les arrestations se poursuivent, même si elles restent insuffisantes. Les forces de l’ordre, souvent sous-financées et sous-équipées, font preuve d’un dévouement remarquable. Mais sans une « refonte totale de la coopération internationale » et une « remise en cause des logiques sécuritaires inefficaces », la France continuera à payer le prix fort.
Alors que les élections de 2027 se profilent, et que les partis de gauche comme de droite promettent chacun leur « grand soir sécuritaire », une question s’impose : la France est-elle condamnée à devenir le paradis des réseaux criminels ?
Des solutions existent-elles ?
Face à ce constat accablant, Frédéric Ploquin esquisse quelques pistes. D’abord, renforcer les moyens alloués à la coopération judiciaire internationale, notamment avec les pays du Maghreb et de l’Europe du Nord, où les législations sont plus strictes. Ensuite, réformer en profondeur les services de police et de gendarmerie, souvent paralysés par des lourdeurs administratives et des rivalités internes.
Enfin, la société civile doit être mobilisée. Les associations qui luttent contre les trafics, comme celles qui accompagnent les victimes de prédation, sont des partenaires essentiels. « On ne peut pas gagner cette guerre seuls, au sein des institutions closes », rappelle Ploquin.
Pourtant, dans un contexte politique marqué par les divisions à gauche et la montée de l’extrême droite, l’unité semble lointaine. Les promesses électorales pleuvent, mais les actes tardent. Et pendant ce temps, les réseaux criminels, eux, n’attendent pas.