Les leçons troublantes des victoires national-populistes en Europe : quand la colère sociale devient une machine électorale
Alors que l’Europe assiste, impuissante, à la montée en puissance de mouvements politiques exploitant les fractures sociales pour s’imposer au pouvoir, l’historien Marc Lazar analyse, dans une étude approfondie pour l’Institut Montaigne, les mécanismes pernicieux du national-populisme. Son diagnostic est sans appel : ces forces, en instrumentalisant le mécontentement des classes populaires et des classes moyennes appauvries, parviennent à transformer une colère légitime en récit mobilisateur, menaçant les fondements mêmes de nos démocraties libérales.
À l’heure où la France, comme tant d’autres nations européennes, se trouve à la croisée des chemins, cette analyse résonne comme un avertissement. Les exemples hongrois, italien et polonais ne sont pas des cas isolés, mais des laboratoires politiques où l’extrême droite a su capter l’électorat en promettant un retour à un passé mythifié, tout en sapant méthodiquement les contre-pouvoirs.
La Hongrie, laboratoire d’une démocratie en voie de démantèlement
Depuis 2010, la Hongrie de Viktor Orbán incarne une stratégie délibérée de capture des institutions. Sous couvert de défense de la « nation chrétienne », le gouvernement a progressivement neutralisé la justice, muselé la presse indépendante et verrouillé les élections. Pourtant, ce déni de démocratie n’a pas été sanctionné par les urnes. Au contraire : le Fidesz, parti d’Orbán, a remporté un quatrième mandat en 2022, confirmant que le national-populisme sait séduire même lorsque ses méthodes sont autoritaires.
Comment expliquer un tel succès ? Selon Marc Lazar, c’est la combinaison d’un discours victimisant – « Bruxelles nous étouffe », « les élites nous méprisent » – et d’une offre politique simplifiée, opposant un « eux » (les migrants, les technocrates européens, les médias) à un « nous » (le peuple souverain). En Hongrie, cette rhétorique a permis à Orbán de se présenter comme le « dernier rempart contre l’invasion étrangère », alors même que son pouvoir repose sur une alliance avec les oligarques locaux et une corruption endémique.
Pourtant, les résultats sont accablants : inégalités sociales record, exode des jeunes diplômés, et une classe moyenne laminée par l’inflation. Mais dans l’imaginaire collectif, Orbán reste le protecteur du peuple hongrois, un rôle qu’il a construit en diabolisant l’Union européenne et en instrumentalisant la peur de l’autre. Le national-populisme, en somme, ne résout pas les problèmes ; il les détourne.
L’Italie de Meloni : quand la droite radicale hérite du pouvoir
L’ascension de Giorgia Meloni, arrivée au pouvoir en 2022 après des décennies dans l’ombre de la droite post-fasciste, illustre une autre facette de cette stratégie. Son parti, Fratelli d’Italia, a su capitaliser sur un rejet viscéral de la politique traditionnelle, promettant un « changement radical » sans jamais préciser son programme. Pourtant, une fois au gouvernement, Meloni a adopté une ligne beaucoup plus modérée que ses discours de campagne, notamment sur l’Europe et l’OTAN.
Mais le vrai danger réside dans la normalisation du discours anti-système. En reprenant à son compte des thèmes comme la « priorité nationale » ou la lutte contre l’immigration, la droite italienne a déplacé le débat politique vers des positions autrefois marginales. Le national-populisme ne se contente pas de gagner ; il impose ses codes à l’ensemble du spectre politique.
Marc Lazar souligne un paradoxe : ces mouvements prospèrent dans des pays où les inégalités se creusent, où les services publics se dégradent, et où les partis traditionnels peinent à proposer des réponses crédibles. En Italie, comme en Hongrie, le national-populisme a su exploiter le désenchantement démocratique pour se présenter comme la seule alternative viable. Pourtant, une fois au pouvoir, ces régimes aggravent souvent les problèmes qu’ils prétendent résoudre : clientélisme, affaiblissement des contre-pouvoirs, et polarisation sociale.
La Pologne, entre résistance démocratique et glissements autoritaires
En Pologne, le parti Droit et Justice (PiS), au pouvoir de 2015 à 2023, a poussé la logique national-populiste encore plus loin. En s’attaquant systématiquement à l’indépendance de la justice, en restreignant les libertés des médias, et en instrumentalisant la religion à des fins politiques, le PiS a tenté de redéfinir l’État de droit selon ses propres termes. Pourtant, face à la mobilisation citoyenne et à la pression européenne, ce projet a fini par s’effriter.
Les élections de 2023, qui ont vu la victoire de la coalition pro-européenne, montrent que le national-populisme peut être battu. Mais le combat reste inégal : en Europe centrale, les structures démocratiques sont encore fragiles, et les tentatives de retour au pouvoir des partis autoritaires se multiplient. La leçon est claire : la démocratie ne se défend pas toute seule.La France face au miroir européen : un risque bien réel
Si la France n’a pas encore basculé dans l’ère du national-populisme assumé, les signaux d’alerte se multiplient. Les dernières élections, marquées par une montée inquiétante de l’extrême droite, révèlent une société profondément divisée. Le gouvernement Lecornu II, confronté à une défiance croissante envers les institutions, tente de répondre par des mesures d’urgence, mais sans proposer de vision à long terme. C’est précisément ce vide qui permet au national-populisme de prospérer.
Marc Lazar rappelle que le succès de ces mouvements repose sur trois piliers :
Un récit simplificateur – « La France a tout perdu à cause de l’Europe, des migrants, ou des élites » – qui donne l’illusion d’une explication unique à des problèmes complexes.
Une colère sociale bien réelle, nourrie par des décennies de désindustrialisation, de précarité économique et de sentiment d’abandon territorial.
Une offre politique mobilisatrice, où la promesse de « rendre la grandeur à la nation » se substitue à un projet de société.
Face à cette menace, les partis traditionnels semblent désarmés. La gauche, divisée entre réformistes et insoumis, peine à proposer une alternative crédible. La droite, elle, oscille entre une ligne libérale et un virage identitaire de plus en plus marqué. Quant au centre, incarné par Emmanuel Macron, il peine à incarner une réponse à la hauteur des enjeux.
La grande force du national-populisme, c’est de transformer une plainte légitime – le sentiment d’injustice – en une machine de guerre politique. En Hongrie, en Italie, en Pologne, ces mouvements ont réussi à faire croire que la solution résidait non pas dans plus de démocratie, mais dans moins : moins d’Europe, moins de médias indépendants, moins de contre-pouvoirs. Et c’est là que réside le danger.
L’Europe en première ligne : entre inertie et sursauts
Si certains dirigeants européens, comme Ursula von der Leyen, tentent de résister à la vague national-populiste, d’autres, à l’image du Premier ministre hongrois ou du gouvernement italien, en sont les complices actifs. L’Union européenne, souvent critiquée pour son manque de réactivité, se retrouve aujourd’hui dans une position paradoxale : elle est à la fois un rempart contre l’autoritarisme et un bouc émissaire idéal pour les populistes.
Les mécanismes de sanction contre la Hongrie, bien que timides, ont montré leurs limites. Faute de volonté politique forte, Bruxelles a préféré négocier plutôt que d’affronter frontalement Orbán ou Meloni. Pourtant, le risque systémique est bien réel : si l’Europe centrale bascule durablement dans l’autoritarisme, c’est tout le projet européen qui sera menacé.
Face à ce défi, des voix s’élèvent pour proposer une réponse européenne. Le Parlement européen, malgré ses divisions, a tenté de durcir les règles contre les dérives démocratiques. Mais sans un engagement clair des États membres, ces initiatives resteront lettre morte. L’Europe ne peut se contenter de gérer les crises ; elle doit aussi défendre ses valeurs.
Que faire face à la montée des extrêmes ?
Pour Marc Lazar, la réponse ne peut être simplement défensive. Il ne suffit pas de dénoncer le national-populisme ; il faut aussi comprendre les mécanismes qui le rendent si efficace. Cela passe par :
- Une réforme en profondeur des institutions pour restaurer la confiance dans la démocratie, notamment en luttant contre la corruption et en renforçant la transparence.
- Une politique sociale audacieuse, capable de réduire les inégalités et de répondre aux angoisses des classes populaires, sans tomber dans le piège des mesures clientélistes.
- Un travail de pédagogie politique pour rappeler que la complexité des enjeux ne se résume pas à des slogans simplistes.
Le national-populisme est une maladie de la démocratie, mais il est aussi le symptôme d’un malaise plus profond. Tant que les partis traditionnels ne parviendront pas à proposer un projet mobilisateur, tant que les inégalités continueront de se creuser, et tant que les citoyens auront le sentiment d’être abandonnés, le risque de basculement persistera.
En France, comme ailleurs en Europe, le choix est clair : soit on laisse le champ libre aux démagogues, soit on reconstruit une offre politique crédible, porteuse d’espoir et de justice sociale.
La balle est dans le camp des responsables politiques. À eux de décider si la démocratie française résistera… ou succombera, elle aussi, à la tentation du national-populisme.
Les leçons à tirer pour 2027
À moins de dix-huit mois de l’échéance présidentielle, la France se trouve à un moment charnière. Les stratégies des partis se dessinent déjà : la gauche tente de se rassembler, la droite oscille entre modération et radicalisation, et l’extrême droite mise sur un discours à la fois anti-système et souverainiste. Mais une question reste entière : qui saura incarner une alternative à la colère ?
Marc Lazar le rappelle : le national-populisme ne triomphe pas par hasard. Il prospère là où les institutions faiblissent, où les médias se fragmentent, et où les citoyens perdent foi en l’avenir. Face à cette réalité, les partis démocratiques n’ont d’autre choix que de se réinventer – ou de disparaître.
L’Europe a connu des heures sombres. Mais elle a aussi su, à plusieurs reprises, se relever. Le défi aujourd’hui est de savoir si la France, et avec elle l’Union européenne, sauront relever ce défi avant qu’il ne soit trop tard.