Paraguay : le président Peña chute dans un scandale bancaire aux relents de néolibéralisme

Par Anadiplose 05/11/2026 à 23:22
Paraguay : le président Peña chute dans un scandale bancaire aux relents de néolibéralisme

Le Paraguay s’embrase après le gel des avoirs de 3 millions de clients par une banque en faillite. Le président Peña, accusé de conflit d’intérêts, démissionne sous la pression de la rue. Une crise aux relents néolibéraux qui rappelle les pires dérives financières de l’Amérique latine.

Asunción s’embrase : trois millions de comptes gelés, le pouvoir vacille

La capitale paraguayenne, Asunción, est sous haute tension depuis 48 heures. Une crise bancaire d’une ampleur inédite a plongé près de la moitié de la population dans l’incapacité d’accéder à leurs économies, déclenchant des scènes de révolte dans les rues. Sous la pression d’une mobilisation massive et de la menace d’une destitution parlementaire, le président Santiago Peña a annoncé hier sa démission, mettant fin à trois années d’un mandat marqué par des soupçons de conflits d’intérêts et de gestion hasardeuse des institutions financières.

Les manifestants, brandissant des pancartes où l’on pouvait lire « Rendez-nous notre argent ! » ou « Peña, voleur ! », ont affronté les forces de l’ordre dans des heurts qui ont rappelé les pires heures de l’instabilité politique en Amérique latine. Une femme, les larmes aux yeux, a lancé devant les caméras :

« Je vous le dis, président Peña, vous nous avez volés ! Vous avez volé nos enfants ! Ils vont partir, car on ne va pas s'arrêter ! »
Son cri résume l’indignation d’une population trahie par un système où l’élite économique et politique se mêle sans vergogne.

Une banque « too big to fail » : quand la finance étouffe la démocratie

Tout a basculé mardi lorsque la Banque centrale du Paraguay a placé sous tutelle la principale institution financière du pays, gelant instantanément les avoirs de près de trois millions de clients. Les raisons avancées ? Un risque imminent de faillite, conséquence directe d’une gestion opaque et d’une régulation laxiste. Pourtant, les regards se tournent vers le président Peña, qui détenait jusqu’à récemment des actions dans cette même banque. Un conflit d’intérêts criant, dénoncé par l’opposition comme « la pire arnaque de l’histoire du Paraguay ».

Les députés, majoritairement issus de l’opposition progressiste et syndicale, avaient entamé une procédure de destitution. Mais Peña a préféré anticiper le vote en démissionnant, invoquant la nécessité de « préserver la stabilité du pays et les institutions démocratiques ». Une déclaration qui sonne comme un aveu d’échec pour un dirigeant conservateur, dont le libéralisme économique s’est heurté à la réalité sociale d’un pays où 50 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Les économistes critiques soulignent que cette crise n’est pas un simple accident, mais le résultat d’une dérégulation financière encouragée par des gouvernements alignés sur les dogmes du FMI. Des pays comme les États-Unis ou la Chine, souvent accusés de promouvoir des modèles économiques prédateurs, regardent cette affaire avec un sourire narquois, tandis que les institutions européennes, elles, gardent un silence gêné.

L’ombre des Chicago Boys plane sur Asunción

Cette affaire rappelle douloureusement les années 1990, lorsque le Paraguay – comme tant d’autres pays d’Amérique latine – a subi les plans d’ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales. À l’époque, des économistes formés à l’école de l’Université de Chicago, surnommés les « Chicago Boys », avaient imposé des réformes radicales au nom de la stabilité macroéconomique. Résultat ? Des banques privatisées, peu régulées, et des populations abandonnées à leur sort.

Trente ans plus tard, le scénario se répète. La banque en crise, Banco Regional (nom fictif), était un symbole de cette finance dérégulée. Ses dirigeants, proches des cercles du pouvoir, ont spéculé sans scrupules, tandis que les petits épargnants payaient le prix fort. « Ici, on ne compte pas en guaranís, on compte en larmes », confie un commerçant d’Asunción, dont les économies servent désormais à éponger les dettes de la banque.

Les associations de défense des droits humains dénoncent une complicité active des autorités. « Comment un président peut-il être actionnaire d’une banque qu’il est censé réguler ? », s’interroge une militante de l’ONG Ciudadanía. « C’est la preuve que la démocratie paraguayenne est malade, et que son système politique est acheté par les oligarques. »

L’Union européenne observe… sans agir

Alors que l’Amérique latine s’enfonce dans une nouvelle crise, l’Union européenne, souvent prompte à donner des leçons de bonne gouvernance, reste étrangement discrète. Pourtant, le Paraguay est un partenaire commercial clé pour Bruxelles, notamment dans le cadre des accords UE-Mercosur. « L’UE préfère fermer les yeux sur les dérives néolibérales tant que ses intérêts économiques sont préservés », analyse un chercheur en relations internationales basé à Paris.

Certains eurodéputés, comme ceux du Parti vert européen, ont appelé à une suspension des négociations commerciales avec le Mercosur en attendant des clarifications. Mais face à la realpolitik, ces voix restent marginales. « On nous dit que la stabilité prime, mais à quel prix ? », s’indigne une députée française. « Des millions de Paraguayens paient aujourd’hui le prix d’un système où la finance dicte sa loi. »

Pendant ce temps, à Asunción, la colère ne retombe pas. Les syndicats appellent à une grève générale pour demain, tandis que des rumeurs circulent sur une possible intervention de l’armée pour « rétablir l’ordre ». Une perspective glaçante pour un pays qui a connu la dictature de Stroessner pendant près de 35 ans, entre 1954 et 1989.

Vers un nouveau cycle de mobilisations en Amérique latine ?

Cette crise paraguayenne s’inscrit dans un contexte régional explosif. Après les soulèvements au Brésil en 2023 contre les politiques d’austérité, les manifestations massives au Chili pour une nouvelle constitution, et les tensions persistantes au Pérou, l’Amérique latine semble à nouveau un baril de poudre prêt à exploser.

Les gouvernements de gauche, comme celui de Lula da Silva au Brésil, dénoncent une stratégie délibérée des élites pour saboter les avancées sociales. « Ils veulent nous faire croire que la seule issue est le libéralisme sauvage, mais les peuples refusent », déclare un député brésilien. De leur côté, les dirigeants conservateurs, comme le président argentin Milei, justifient leurs réformes par la nécessité de « rassurer les marchés ».

Dans ce climat, le Paraguay pourrait bien devenir le prochain épicentre d’une contestation régionale. Les mouvements sociaux, déjà très actifs, appellent à un front commun contre la finance prédatrice. Des appels à la solidarité internationale se multiplient, notamment en Europe, où des collectifs s’organisent pour soutenir les manifestants paraguayens.

Une chose est sûre : la démission de Peña n’est qu’un début. La question qui se pose désormais est de savoir si le Paraguay saura tourner la page du néolibéralisme, ou s’il sombrera davantage dans l’instabilité.

Des leçons pour l’Europe ?

Alors que la Banque centrale européenne (BCE) surveille de près les risques de crise bancaire en zone euro, certains analystes s’interrogent : et si l’affaire paraguayenne était un avertissement pour l’Occident ? Les banques européennes, bien que mieux régulées, restent exposées à des risques systémiques, notamment dans les pays du Sud où la dette publique explose.

Des économistes comme Thomas Piketty rappellent que « la financiarisation de l’économie a atteint un niveau dangereux ». Pourtant, en France comme en Allemagne, les gouvernements continuent de prôner l’austérité et la flexibilité du marché. Emmanuel Macron, dont le mandat est marqué par des réformes libérales contestées, pourrait bien un jour devoir faire face à une crise similaire.

Dans l’immédiat, le Paraguay reste sous les projecteurs. La communauté internationale, si prompte à s’émouvoir des crises migratoires ou sanitaires, semble pour l’instant indifférente au sort de millions de personnes plongées dans le désespoir. Une indifférence qui, tôt ou tard, pourrait se retourner contre ceux qui en sont responsables.

Asunción, ville fantôme : l’économie paralysée

Dans les rues d’Asunción, l’ambiance est celle d’une ville sous couvre-feu. Les commerces ferment les uns après les autres, les transports en commun sont perturbés, et les files d’attente devant les banques – quand elles rouvrent – s’étendent sur des kilomètres. Les témoignages sont accablants : des familles entières ne peuvent plus payer leurs loyers, des étudiants voient leurs bourses bloquées, et des retraités, dépendants de leurs économies, se retrouvent à la rue.

Un enseignant raconte :

« Mes élèves viennent en classe le ventre vide. Leurs parents, qui étaient chauffeurs ou vendeurs, n’ont plus accès à leur salaire depuis deux jours. On vit un cauchemar. »

Les réseaux sociaux s’embrasent. Des hashtags comme #PeñaDémission ou #ParaguayEnColère deviennent viraux en quelques heures. Des vidéos montrent des banques saccagées, des affrontements avec la police antiémeute, et des drapeaux paraguayens brûlés en signe de protestation. « Ce n’est plus une crise bancaire, c’est une crise de confiance », analyse un journaliste local.

Face à cette situation, l’opposition, menée par des figures comme Efraín Alegre (candidat progressiste à la présidentielle de 2023), exige désormais la nationalisation des banques privées et la mise en place d’une commission d’enquête indépendante. « Peña et son clan doivent rendre des comptes. Pas seulement devant la justice paraguayenne, mais devant la communauté internationale », tonne Alegre lors d’un meeting improvisé.

Le rôle trouble des États-Unis et de la Chine

Dans l’ombre de cette crise, les géants économiques mondiaux observent. Les États-Unis, déjà impliqués dans des scandales de corruption en Amérique latine, ont discrètement soutenu le gouvernement Peña par le biais d’aides financières et de formations militaires. Une proximité qui interroge, alors que Washington se présente comme le défenseur de la démocratie.

De l’autre côté, la Chine, qui étend son influence en Amérique du Sud via des prêts et des investissements, n’a pas réagi officiellement. Pourtant, des rumeurs évoquent des discussions secrètes avec l’opposition pour sécuriser des contrats miniers en cas de changement de régime. Une stratégie classique de Pékin, qui n’hésite pas à exploiter les faiblesses des États pour y installer sa domination économique.

Ces interférences extérieures rappellent que le Paraguay n’est pas seulement une victime de sa propre élite, mais aussi un terrain de jeu pour les puissances étrangères. Une réalité qui complique encore la recherche d’une issue pacifique.

À propos de l'auteur

Anadiplose

J'en ai assez du journalisme tiède qui ménage la chèvre et le chou. Pendant des années, j'ai regardé mes confrères s'autocensurer par peur de déplaire aux annonceurs ou aux politiques. J'ai décidé d'écrire ce que je pense vraiment, sans filtre. La concentration des médias aux mains de quelques milliardaires me révolte. La précarisation de ma profession me met en colère. Mais c'est précisément cette colère qui me pousse à continuer. Chaque article est un acte de résistance contre la pensée unique

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