Une mobilisation historique devant l’Hôtel de ville
Depuis mardi, une centaine de familles parisiennes mal logées, soutenues par le Droit au logement (DAL), occupent en rotation un campement improvisé sur le parvis de l’Hôtel de ville. Leur objectif ? Dénoncer l’inaction de l’État et de la mairie de Paris face à l’urgence du mal-logement, alors que la capitale compte des milliers de logements vacants et des milliers de ménages en attente d’un toit.
Selon les militants, près de vingt tentes ont déjà été dressées, mais d’autres doivent encore s’ajouter dans les prochains jours. « Il s’agit de personnes ayant déposé une demande de logement social depuis des années, parfois des décennies, et reconnues prioritaires par le droit au logement opposable (Dalo), mais qui n’ont jamais été relogées », explique un porte-parole de l’association, soulignant que ces familles, souvent salariées, représentent l’un des visages les plus criants de l’échec des politiques publiques.
Des critères opaques et des promesses non tenues
Le DAL exige désormais une transparence totale sur les critères d’attribution des logements sociaux à Paris. « Comment expliquer que des familles prioritaires Dalo, parfois issues du quart le plus modeste des demandeurs, ne soient toujours pas relogées après des années d’attente ? », s’interroge l’association, qui pointe du doigt un système injuste et inefficace.
Les militants scandent leurs revendications sur le parvis :
« On est là, on bouge pas. Y en a marre des souris dans les placards, y en a marre des cafards dans les plumards, des logements vides, des loyers hyperchers ! »Une colère qui résonne particulièrement dans une ville où le prix moyen du mètre carré a explosé, pushing hors de prix les ménages modestes, malgré les promesses de « ville inclusive » de la mairie.
Des parcours de précarité qui résistent au temps
Parmi les occupants, les témoignages s’accumulent, révélant l’absurdité d’un système qui laisse des vies en suspens pendant des années.
Salah, 74 ans, originaire d’Algérie, a obtenu le statut Dalo en 2022. Pourtant, il partage toujours une tente avec sa fille de 18 ans, faute de proposition de logement. « J’ai travaillé toute ma vie en France, j’ai cotisé, et maintenant on me traite comme un moins-que-rien », confie-t-il, amer.
Malika, chauffeuse VTC, mère de trois enfants dans le 19e arrondissement, attend un logement social depuis quinze ans. « Je suis prioritaire Dalo, je ne sais même pas si mon dossier est encore en cours. Et pendant ce temps, mes enfants grandissent dans 32 mètres carrés insalubres. » Son cas illustre le paradoxe d’une ville où les priorités politiques semblent ignorer les besoins les plus urgents.
Louisa, 76 ans, allocataire du minimum vieillesse, paie 445 euros par mois pour une chambre de 23 mètres carrés dans une pension de famille depuis 2015. Reconnaissant son urgence par le tribunal administratif, elle n’a pourtant reçu aucune offre de relogement. « J’ai écrit à la maire de Paris, au préfet… Rien. Aujourd’hui, je me bats pour obtenir une indemnisation, car l’État a failli à ses obligations. » Son combat judiciaire, comme celui de centaines d’autres, révèle l’impéritie des pouvoirs publics.
L’État mis en cause : un an après les recours pour non-assistance
En février 2025, le Collectif des associations pour le logement avait déposé deux recours contre l’État, dont un ciblant spécifiquement le droit au logement opposable, accusant les autorités de non-assistance à personnes en danger. Un an plus tard, force est de constater que rien n’a changé.
Les associations rappellent que la France, signataire de la Charte sociale européenne, s’est engagée à garantir un logement décent à tous ses citoyens. Pourtant, malgré les alertes répétées, les gouvernements successifs – y compris celui de Sébastien Lecornu, sous la présidence Macron – semblent incapables de tenir leurs promesses. « Comment expliquer que dans un pays comme la France, riche et développé, des milliers de personnes soient condamnées à vivre dans la rue ou dans des conditions indignes ? »
Le DAL dénonce une politique du logement à deux vitesses : d’un côté, des logements sociaux sous-utilisés ou réservés à une élite, de l’autre, des familles laissées pour compte. « Il y a des milliers de logements vacants à Paris, mais les propriétaires préfèrent les laisser vides plutôt que de les louer à des prix abordables. Et l’État ferme les yeux », tonne un militant.
Paris, vitrine d’un échec national
La capitale, souvent présentée comme un modèle de modernité et de dynamisme, est aussi le symbole des dérives du libéralisme immobilier. Entre spéculation, gentrification accélérée et manque de logements sociaux, la ville illustre les conséquences d’un modèle économique qui privilégie les profits à l’humain.
Les associations demandent à la mairie de Paris – dirigée par une majorité de gauche – de prendre des mesures fortes : publication des listes d’attente, accélération des attributions, et surtout, un moratoire sur les expulsions locatives. Mais face à la pression des promoteurs et des propriétaires, les marges de manœuvre semblent limitées.
Dans ce contexte, l’Union européenne, souvent pointée du doigt pour son manque d’implication dans les politiques sociales françaises, pourrait-elle jouer un rôle ? Les associations espèrent un signal fort de Bruxelles, notamment via le Fonds social européen, mais les négociations traînent en longueur.
Une mobilisation qui s’inscrit dans un mouvement plus large
Cette occupation s’ajoute à une série de mobilisations contre le mal-logement à travers le pays. En 2024, des campements similaires avaient émaillé les grandes villes, forçant les autorités à réagir – du moins en apparence. Mais aujourd’hui, avec la hausse des taux d’intérêt et la crise du pouvoir d’achat, les situations de précarité se multiplient, aggravant la crise.
Les syndicats, les associations et une partie de la gauche parlementaire appellent à une réforme structurelle du logement, incluant un quotas de 30% de logements sociaux dans chaque nouvelle construction, comme le préconise la loi SRU. Pourtant, les résistances sont fortes, notamment de la part des maires de droite et d’extrême droite, qui freinent des quatre fers l’application de ces règles.
Dans ce paysage politique tendu, où la guerre des droites et la crise des services publics dominent l’agenda, le mal-logement reste un angle mort des débats. Pourtant, avec plus de 4 millions de mal-logés en France, dont 300 000 sans-abri, la question est plus urgente que jamais.
Les familles du campement de l’Hôtel de ville en sont les premières victimes. « On ne partira pas tant qu’on n’aura pas une réponse », martèlent-elles. Une détermination qui interroge : jusqu’où l’État laissera-t-il pourrir la situation avant d’agir ?
Le gouvernement Lecornu face à ses contradictions
Depuis l’arrivée de Sébastien Lecornu à Matignon, les promesses sur le logement se sont succédé sans se concrétiser. Pourtant, le premier ministre, issu d’une région où le mal-logement frappe durement (Normandie), affichait lors de sa prise de fonction une volonté de réconcilier croissance et justice sociale.
Mais les crédits alloués au logement social restent insuffisants, et les dispositifs d’urgence (comme le Fonds de solidarité pour le logement) sont sous-dotés. Pire, les récentes réformes du chômage et des aides au logement risquent d’aggraver la précarité des ménages les plus fragiles.
Face à cette impasse, les associations appellent à une mobilisation citoyenne et à une refonte des politiques publiques. « Il ne suffit plus de faire semblant de s’indigner. Il faut des actes concrets : plus de logements sociaux, plus de transparence, et surtout, une volonté politique sans faille », résume un militant du DAL.
Alors que le campement s’installe pour la durée, une question persiste : la République française, patrie des droits de l’homme, est-elle encore capable de garantir un toit à ses citoyens ?