La taxe PFAS, symbole d’un combat sanitaire, étouffée par le gouvernement
Ce devait être une victoire pour la santé publique et l’écologie : une loi adoptée à une quasi-unanimité au Parlement, instaurant enfin un principe simple mais révolutionnaire – le pollueur paie. Votée en février 2025, la redevance sur les PFAS, ces « polluants éternels » qui contaminent sols, eaux et organismes humains depuis des décennies, devait entrer en vigueur dès cette année. Pourtant, plus de quatorze mois après son adoption, cette mesure reste lettre morte. Pire : elle a été sciemment retardée par Matignon, au nom de la « sécurité juridique » des industriels. Une décision qui, selon nos informations, prive l’État de plus de 15 millions d’euros de recettes annuelles, tout en maintenant des millions de Français dans l’exposition à ces substances toxiques.
Derrière ce blocage institutionnel se cachent des choix politiques clairs : sauver les marges des géants de la chimie au détriment de la santé collective et des finances locales. Une manœuvre qui rappelle les pires pratiques des gouvernements sous influence, où l’expertise sanitaire cède face aux lobbies industriels.
Une loi nait dans l’urgence, mais Matignon la sabote
Adoptée le 27 février 2025 grâce à l’obstination d’un député écologiste, Nicolas Thierry, la loi PFAS s’inscrivait dans une logique de responsabilité environnementale sans précédent. Ces substances, utilisées depuis les années 1950 dans les revêtements antiadhésifs, les mousses anti-incendie ou les textiles imperméables, s’accumulent dans l’environnement sans jamais se dégrader. Leurs effets sur la santé sont désormais documentés : cancers, troubles de la fertilité, atteintes hépatiques et immunitaires. Plusieurs régions françaises, des Ardennes aux Vosges en passant par la Meuse, ont dû fermer des captages d’eau potable en raison de leur contamination.
Pour financer la dépollution, la loi prévoyait une redevance de 100 euros pour 100 grammes de PFAS rejetés dans l’eau. Un taux modeste, mais suffisant pour inciter les industriels à réduire leurs émissions. Pourtant, dès l’été 2025, les signaux d’alerte se multiplient : le ministère de la Transition écologique, dirigé alors par Monique Barbut, prépare activement le décret d’application. Mais dans l’ombre, Matignon et Bercy préparent un coup de frein.
En janvier 2026, alors que le Parlement, par un amendement transpartisan porté par la députée Horizons Anne-Cécile Violland, impose une entrée en vigueur au 1er mars 2026, le gouvernement joue la montre. Un courriel interne de Matignon, daté du 22 janvier et consulté par notre rédaction, ordonne un « Halte au feu ! » brutal : « Aucune décision n’a été prise sur l’entrée en vigueur de ce texte. Je tiens à ce qu’une réunion interministérielle soit organisée. »
Bercy contre l’écologie : la bataille des arbitrages
La réunion interministérielle du 20 février 2026 tourne au bras de fer. Le ministère de la Transition écologique, épaulé par les agences de l’eau et les collectivités locales, défend une application rapide de la loi. Les arguments sont accablants : les coûts de dépollution explosent, et les industriels, comme le géant BASF à Saint-Aubin-lès-Elbeuf, continuent de rejeter des quantités massives de PFAS. En 2024, la plateforme chimique de cette usine avait émis 87 kg de TFA, un PFAS utilisé dans l’agrochimie, en une seule journée dans la Seine. Pourtant, ces rejets ne seront jamais taxés.
Face à eux, Bercy, sous la pression des lobbies industriels, brandit des arguments fallacieux. Dans une note interne de 2026, le ministère reconnaît que l’entrée en vigueur immédiate serait « problématique pour l’industrie », alors même que celle-ci n’a pas encore finalisé ses investissements pour réduire ses émissions. Une logique perverse : on retarde la taxe pour laisser le temps aux pollueurs de s’adapter, tout en privant l’État de recettes essentielles pour nettoyer les dégâts déjà causés.
C’est dans ce contexte que la députée Violland, dans un courrier transmis le 8 avril 2026 directement à Sébastien Lecornu, s’insurge : « Les conséquences sanitaires sont établies, des milliers de Français sont exposés à des niveaux dépassant les seuils admissibles. La pollution des eaux et des sols ne peut plus attendre. »
Pourtant, le Premier ministre tranche le jour même : la taxe n’entrera en vigueur qu’au 1er septembre 2026, soit un retard de six mois par rapport au calendrier initialement fixé par le Parlement. Une décision qui, selon nos calculs, représente une manne de plusieurs millions d’euros d’économies pour les industriels.
Qui paiera la note ? Les contribuables et les malades
Les chiffres sont accablants. Selon les projections du ministère de la Transition écologique, plus de 200 entreprises seraient assujetties à la redevance PFAS. Si la taxe avait été appliquée dès octobre 2025, l’État aurait pu engranger environ 21 millions d’euros par an, dont plus de 16 millions rien que pour l’usine BASF de Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Avec l’entrée en vigueur repoussée à septembre 2026, ces recettes chutent à moins de 5 millions d’euros par an, voire moins encore.
Une somme dérisoire au regard des 100 milliards d’euros par an estimés pour dépolluer les eaux européennes des PFAS déjà rejetés – et ce, à perpétuité. À cela s’ajoutent les coûts indirects : soins médicaux pour les victimes de cancers ou de troubles de la fertilité, pertes de productivité, baisse de la valeur des terrains contaminés. Des dépenses qui, in fine, seront supportées par les contribuables et les collectivités locales, déjà asphyxiées par la crise des finances publiques.
Pour les associations comme Générations Futures, ce report est une aberration :
« En 2024 et 2025, des rejets massifs de PFAS avaient été identifiés. Par exemple, la plateforme chimique sur laquelle se situe l’usine BASF à Saint-Aubin-Lès-Elbeuf avait émis en une seule journée 87 kg de TFA directement dans la Seine. À cause des retards volontaires et manœuvres du gouvernement, ces rejets ne seront pas taxés, faisant ainsi économiser des millions d’euros aux industriels, et en particulier à BASF. »
La toxicologue Pauline Cervan rappelle que la France, en s’engageant dans la dynamique « One Health » – une approche globale de la santé humaine, animale et environnementale –, se place en contradiction avec ses propres engagements. Comment justifier que l’on attende des années pour agir, alors que les preuves scientifiques sont accablantes ?
Un symbole de la dérive sécuritaire ?
Ce blocage n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une logique plus large, où les avancées environnementales, même consensuelles, sont systématiquement retardées ou diluées sous prétexte de « compromis » ou de « sécurité juridique ». Une méthode qui rappelle étrangement les tactiques utilisées pour saboter d’autres réformes progressistes, comme celle sur les perturbateurs endocriniens ou la réduction des pesticides.
Pour Nicolas Thierry, l’auteur de la loi, la manœuvre est claire :
« Ce report n’a rien de technique : c’est un choix politique. Celui de protéger les industriels, au détriment des Français. Ils paient déjà sur leur facture d’eau, et ils paient de leur santé : c’est une double peine. Cette taxe aurait pu entrer en vigueur dès février 2025. Depuis, un temps précieux a été perdu. »
La députée Violland, elle, refuse de baisser les bras :
« Nous sommes dans l’incompréhension totale. J’étais très satisfaite que le Premier ministre ait retenu notre amendement pour une entrée en vigueur au 1er mars 2026. Cette redevance fait consensus, la loi est très encadrée : c’est vraiment de l’incompréhension totale, et même de la colère. »
Pourtant, malgré les alertes, le gouvernement reste sourd. Contactés à plusieurs reprises, ni Matignon ni Bercy n’ont daigné répondre à nos sollicitations. Le ministère de la Transition écologique, quant à lui, se retranche derrière des annonces récentes sur la gestion des PFAS dans les boues d’épandage – un autre dossier, mais qui ne concerne pas la redevance sur les rejets industriels. Sur le sujet qui nous occupe, silence radio.
L’Europe regarde, mais n’agit pas
Alors que la France, championne autoproclamée de l’écologie, se montre incapable de tenir ses engagements, l’Union européenne, elle, tente de donner le change. En 2023, elle a inscrit les PFAS sur sa liste de substances prioritaires, forçant les États membres à réduire leurs émissions. Mais les mécanismes de contrôle restent faibles, et les sanctions rares.
Dans d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou les pays nordiques, des taxes similaires ont été mises en place dès 2020, avec des résultats tangibles. En Suède, par exemple, la redevance sur les PFAS a permis de réduire de 40 % les émissions industrielles en deux ans. En France, où les rejets restent parmi les plus élevés du continent, le gouvernement préfère protéger ses champions industriels plutôt que de protéger ses citoyens.
Une attitude qui pose question : la France, pays hôte de la COP21, peut-elle encore se présenter comme un leader climatique quand elle sabote ses propres lois environnementales ?
Que faire désormais ?
Face à cette inertie, les associations appellent à une mobilisation citoyenne. Plusieurs collectifs, comme celui qui a bloqué l’usine BASF en Seine-Maritime en 2025, exigent l’application immédiate de la loi. Pour eux, il est impensable d’attendre septembre 2026 alors que des milliers de personnes boivent chaque jour une eau contaminée.
Des solutions existent. Le Parlement pourrait, par exemple, inscrire la taxe PFAS dans un collectif budgétaire pour forcer son application. Les collectivités locales, déjà en première ligne face à la crise de l’eau, pourraient engager des recours juridiques contre l’État pour « carence fautive ». Enfin, l’opinion publique, de plus en plus sensible aux questions environnementales, pourrait faire pression sur les élus pour qu’ils tiennent leurs promesses.
Mais le temps presse. Chaque mois de retard coûte des vies, des euros, et une crédibilité déjà bien entamée. La France peut-elle encore se permettre de jouer avec la santé de ses citoyens au profit d’intérêts industriels ? La réponse, hélas, semble déjà donnée.