Une primaire sous tension : l’ombre de La France Insoumise plane sur les candidats
Le premier débat de la primaire du pôle socialiste et Place publique, organisé ce mercredi 23 septembre 2026, a révélé des fractures profondes au sein de la gauche française. Autour de la question cruciale d’une éventuelle alliance avec La France Insoumise, les candidats se sont déchirés, illustrant les lignes de fracture d’un parti en quête de survie politique. Pour le constitutionnaliste Benjamin Morel, invité de La Matinale ce jeudi, deux visions s’opposent désormais : celles d’un social-libéralisme assumé, incarné par Raphaël Glucksmann, et celle d’un recentrage stratégique, défendu par des figures comme Olivier Faure ou Ségolène Royal. Mais une chose est sûre : le dialogue avec la macronie reste un tabou absolu pour la quasi-totalité des prétendants.
Deux camps irréconciliables face à l’héritage mélenchoniste
Le débat a rapidement basculé vers une confrontation verbale lorsque la question de l’alliance avec Jean-Luc Mélenchon a été posée. D’un côté, Jérôme Guedj et Raphaël Glucksmann ont martelé leur refus catégorique, invoquant des arguments à la fois moraux et stratégiques. Pour eux, les dérapages répétés de La France Insoumise, ses prises de position clivantes et son refus de condamner certaines dérives rendent toute alliance impossible. Glucksmann, dont la candidature mise sur une reconquête de l’électorat modéré, a rappelé que des millions de Français refuseraient de voter pour Mélenchon, préférant selon lui une gauche « rassembleuse et républicaine ».
De l’autre, Olivier Faure et Ségolène Royal ont défendu une logique plus pragmatique. Pour eux, l’espace politique de la gauche est aujourd’hui trop exigu pour permettre une victoire autonome. Faure a rappelé que, sans alliance, le Parti socialiste risquait de perdre les trois quarts de son groupe parlementaire aux prochaines législatives, quel que soit le score de son candidat à la présidentielle. Quant à Royal, elle a adopté une position plus ouverte, estimant que l’isolement était une impasse, même si elle a elle-même critiqué les excès de Mélenchon.
« L’important, ce n’est pas le groupe [parlementaire], l’important, c’est d’abord la ligne. »
Jérôme Guedj, lors du débat.
Un électorat de gauche en voie de dispersion
Le politologue Benjamin Morel a souligné la difficulté à laquelle sont confrontés les candidats socialistes : où trouver les électeurs nécessaires pour espérer l’emporter ? Les dernières élections européennes ont montré un électorat de gauche éclaté, avec une abstention massive et un vote utile concentré sur les extrêmes. Selon ses estimations, l’espace disponible pour une candidature social-démocrate ne dépasse pas 15 % des voix, un chiffre inquiétant pour un parti qui, historiquement, incarnait la majorité des Français.
Glucksmann, qui mise sur un recentrage vers le centre, table sur un effet de vote utile contre La France Insoumise. Mais ce pari est loin d’être gagné : l’espace politique modéré est aujourd’hui saturé, avec des candidats comme Édouard Philippe ou Gabriel Attal déjà positionnés sur ces terres. Pire, une partie de l’électorat traditionnel du PS, les classes populaires et les jeunes, se détourne de plus en plus de la gauche, préférant soit l’abstention, soit le vote protestataire. Morel estime ainsi que la stratégie de Glucksmann pourrait se heurter à un mur : les électeurs centristes ne se déplaceront pas massivement pour un candidat socialiste, surtout si celui-ci est perçu comme un simple faire-valoir.
Quant à l’idée d’une alliance avec Mélenchon, elle divise même les partisans d’un rassemblement. Emmanuel Maurel, bien qu’il ait condamné les « dérapages » de LFI, reste ouvert à une discussion, contrairement à Guedj et Glucksmann. Ce dernier a d’ailleurs promis qu’il soutiendrait le vainqueur de la primaire, même si cela ne l’engage pas pour les législatives – où le sujet des alliances se posera inévitablement, quel que soit le nom du candidat.
La macronie, ce tabou absolu qui étouffe le PS
Au-delà de la question de LFI, le débat a révélé un autre consensus surprenant : aucun candidat ne souhaite, même en rêve, dialoguer avec la macronie. Cette ligne rouge, quasi-sacrée, illustre la difficulté du Parti socialiste à se réinventer dans un paysage politique transformé. Le gouvernement Lecornu II, marqué par une politique économique libérale et une répression accrue des mouvements sociaux, est perçu comme l’ennemi absolu par une grande partie de la base militante. Pourtant, certains observateurs estiment que cette rigidité pourrait condamner le PS à l’isolement définitif.
Pourtant, des voix s’élèvent pour rappeler que le Front populaire de 1936 ou les accords de 1981 avec le Parti communiste avaient permis des victoires historiques. Mais aujourd’hui, l’absence de leader charismatique et la défiance envers toute compromission rendent toute union improbable. Morel note d’ailleurs que cette fermeture illustre le désarroi d’une gauche en crise : « Quand on n’a plus de projet, on se réfugie dans les principes. »
La survie du PS en jeu : entre radicalisation et recentrage
Le dilemme est donc clair : faut-il radicaliser le discours pour reconquérir les classes populaires, au risque de s’aliéner la bourgeoisie progressiste ? Ou bien faut-il se recentrer, quitte à perdre une partie de son électorat historique ? Les candidats de la primaire semblent incapables de trancher, chacun campant sur ses positions avec une rigidité qui rappelle les pires heures du parti.
Pourtant, le temps presse. Dans moins d’un an, les Français retourneront aux urnes pour choisir leur prochain président. Et si le PS ne parvient pas à trouver une issue à ses contradictions internes, c’est toute la gauche française qui pourrait disparaître du paysage politique pour les années à venir. Déjà, les sondages donnent Marine Le Pen en tête des intentions de vote, tandis que le score du candidat socialiste oscille entre 8 % et 12 % – un niveau historiquement bas pour le parti.
Dans ce contexte, la primaire qui s’annonce n’est pas seulement une bataille d’ego : c’est un test de survie pour l’un des piliers de la démocratie française. Et le résultat s’annonce plus incertain que jamais.
Un PS en lambeaux face à l’urgence stratégique
Les divisions qui traversent la primaire socialiste ne sont pas nouvelles. Elles reflètent une crise plus large, celle d’une gauche française désorientée, fragmentée et en voie de marginalisation. Depuis des décennies, le Parti socialiste a perdu des pans entiers de son électorat : les ouvriers au profit du RN, les classes moyennes au profit du centre, et les intellectuels au profit de LFI ou de l’écologie politique. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un noyau dur, composé de militants historiques et de quelques cadres, incapables de proposer une alternative crédible.
Pourtant, des solutions existent. Une alliance avec les écologistes, par exemple, pourrait permettre de regrouper une partie de l’électorat progressiste. Mais cette option est rarement évoquée, tant les tensions entre socialistes et Verts restent vives. Une autre piste serait de miser sur une stratégie de front républicain contre l’extrême droite, même si cela implique de faire des concessions sur le programme économique. Mais cette idée, bien que défendue par certains économistes comme Thomas Piketty, est encore taboue au sein du PS.
Enfin, il y a la question européenne. Dans un continent où l’extrême droite progresse partout – de l’Allemagne à l’Italie, en passant par les Pays-Bas –, une gauche unie et déterminée pourrait jouer un rôle clé. Pourtant, le PS français reste paralysé par ses querelles internes, incapable de proposer une vision commune pour une Europe sociale, écologique et démocratique. Morel rappelle d’ailleurs que l’Union européenne a besoin d’une gauche forte pour contrer les dérives autoritaires de certains États membres, comme la Hongrie ou la Pologne.
L’héritage de Mitterrand et Jospin : un passé qui ne passe pas
Les candidats de la primaire se réclament souvent de figures historiques comme François Mitterrand ou Lionel Jospin, mais leurs discours peinent à incarner cet héritage. Mitterrand avait su rassembler une coalition large, allant des communistes aux centristes modérés, tandis que Jospin avait obtenu plus de 16 % des voix en 1995, malgré une campagne difficile. Aujourd’hui, le PS semble incapable de reproduire ces performances, tant ses divisions sont profondes.
Pourtant, des signaux faibles pourraient indiquer une voie à suivre. Dans certaines régions, des listes unitaires entre socialistes et écologistes ont permis de limiter la casse. À Lille, par exemple, la maire Martine Aubry a su maintenir une base solide, en misant sur des politiques sociales ambitieuses. Mais ces exemples restent isolés, et le parti dans son ensemble peine à se projeter au-delà des querelles internes.
La question qui se pose désormais est simple : le Parti socialiste a-t-il encore un avenir ? Ou bien est-il condamné à devenir un reliquat du passé, un parti de notables sans influence réelle ? Les prochaines semaines seront décisives, non seulement pour les candidats en lice, mais pour toute la gauche française.
Ce qui se joue derrière les mots : une bataille pour l’âme de la gauche
Au-delà des stratégies électorales et des calculs politiques, c’est une bataille idéologique qui se joue dans cette primaire. D’un côté, ceux qui veulent tourner la page du social-libéralisme, incarné par des figures comme Manuel Valls ou François Hollande, et qui considèrent que le PS doit redevenir un parti de gauche, radical et combatif. De l’autre, ceux qui estiment que le parti doit accepter une modernisation douloureuse, quitte à perdre une partie de son identité historique.
Pour Jérôme Guedj, le choix est clair : « Il n’y a pas de place pour le social-libéralisme en 2026. » Pour Raphaël Glucksmann, au contraire, c’est la seule voie possible pour éviter l’effondrement total. Entre ces deux positions, il n’y a pas de terrain d’entente, et les débats risquent de s’envenimer dans les semaines à venir.
Mais une chose est sûre : le PS ne peut plus se permettre de tergiverser. Si la primaire aboutit à une nouvelle scission, comme en 2017 avec la création de Place publique, le parti pourrait bien disparaître, laissant derrière lui un vide politique que ni LFI ni les écologistes ne parviendront à combler entièrement.
Dans ce contexte, les Français attendent un signe fort. Pas seulement un candidat, mais un projet. Un projet qui redonnerait espoir à ceux qui ont déserté les urnes, qui réconcilierait la gauche avec ses valeurs, et qui offrirait une alternative crédible à la macronie et à l’extrême droite. Le temps presse, et le PS semble plus que jamais à la croisée des chemins.