Le passé qui ne passe pas : quand la mémoire coloniale divise la France
Les déclarations du maire de Cannes, David Lisnard, sur la répression sanglante du 17 octobre 1961, ont jeté une lumière crue sur les fractures mémorielles qui traversent encore la société française. Face à une histoire jugée culpabilisante, sa réponse, teintée de mépris et de déni – « J’en ai rien à foutre, je n’étais pas né » –, révèle une conception pour le moins inquiétante du devoir de mémoire. Une posture qui interroge : comment une nation peut-elle se construire sans affronter son passé, surtout lorsque celui-ci pèse encore sur son présent ?
Une histoire instrumentalisable au gré des reniements
Le 17 octobre 1961, des dizaines d’Algériens furent massacrés par les forces de l’ordre françaises, leurs corps jetés dans la Seine ou battus à mort sous les ordres d’une police alors sous le commandement de Maurice Papon, figure controversée de la Ve République. Pourtant, près de sixty-cinq ans plus tard, certains responsables politiques semblent encore considérer ce événement comme un simple détail de l’histoire, voire une fiction militante. Une vision réductrice qui confond allègrement mémoire et propagande, comme si la connaissance du passé devait systématiquement céder la place aux calculs politiques du présent.
Cette minimisation n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large, où l’extrême droite, mais aussi une frange de la droite traditionnelle, cherche à réécrire l’histoire de la colonisation pour en faire un récit héroïque plutôt que criminel. Une entreprise qui, si elle devait triompher, risquerait d’effacer des décennies de travail historique et de débats publics sur les crimes de la France en Algérie. Pourtant, comme le rappelle l’historien Benjamin Stora, spécialiste des questions mémorielles, « la mémoire n’est pas un simple musée des horreurs, mais un outil pour comprendre les mécanismes de domination et de résistance ».
L’histoire sous influence : quand la science cède face aux passions
Le propos de David Lisnard soulève une question fondamentale : l’histoire doit-elle être un champ de bataille idéologique ou une discipline scientifique, soumise à l’épreuve des faits et des méthodes critiques ? Depuis des décennies, les travaux d’historiens comme Pierre Nora ou Gérard Noiriel ont démontré que la mémoire collective, si elle est indispensable à la cohésion sociale, ne saurait se substituer à la recherche historique. Pourtant, certains responsables politiques semblent préférer les mythes rassurants aux vérités dérangeantes, comme si le passé pouvait être ajusté pour servir des intérêts partisans.
Cette tendance n’est pas exclusive à la France. En Hongrie, le Premier ministre Viktor Orbán a fait de la réécriture de l’histoire un pilier de sa politique, niant le rôle de son pays dans la Shoah et glorifiant l’héritage fasciste de Miklós Horthy. En Russie, Vladimir Poutine instrumentalise le passé soviétique pour justifier des guerres d’expansion, tandis qu’aux États-Unis, certains États républicains interdisent l’enseignement de la théorie critique des races, jugée subversive. Autant d’exemples qui montrent comment l’histoire, lorsqu’elle est soumise aux passions politiques, devient un outil de division plutôt que de progrès.
En France, le débat sur la colonisation et la guerre d’Algérie illustre cette tension. D’un côté, des associations comme le MRAP ou Les Oranges demandent une reconnaissance officielle des crimes coloniaux, de l’autre, des figures comme Éric Zemmour ou Marine Le Pen qualifient ces revendications de repentance, voire de haine de soi. Une rhétorique qui, sous couvert de neutralité, cherche en réalité à étouffer toute velléité de justice mémorielle.
La mémoire comme miroir des divisions françaises
Le refus d’affronter le passé colonial n’est pas qu’un débat d’historiens. Il reflète des clivages profonds au sein de la société française. Pour les descendants des victimes de la répression du 17 octobre 1961, cette histoire n’est pas un détail, mais une blessure ouverte. Pour les Algériens, elle reste une plaie qui saigne encore, comme en témoignent les tensions récurrentes entre Paris et Alger. Pourtant, au lieu de chercher à réparer ces fractures, certains préfèrent les ignorer, voire les nier, comme si la France pouvait se contenter d’un récit national aseptisé.
Cette approche a un coût. Elle nourrit les frustrations des minorités postcoloniales, qui se sentent exclues d’une histoire qui les concerne au premier chef. Elle alimente aussi les discours de l’extrême droite, qui transforme ces silences en arguments pour stigmatiser les immigrés et leurs descendants. Jean-Luc Mélenchon, leader de La France Insoumise, a maintes fois dénoncé cette stratégie, rappelant que « la République ne peut se construire sur l’oubli ou la honte ».
Pourtant, des voix s’élèvent pour rappeler que la mémoire n’est pas une prison, mais une boussole. L’historien Achille Mbembe a souligné que « le travail de mémoire est un acte de résistance contre l’amnésie organisée ». Une résistance qui passe aussi par l’enseignement de l’histoire, comme le montre le succès du documentaire Les Algériens de Paris ou les initiatives pédagogiques menées dans certaines académies pour aborder la guerre d’Algérie sans tabou.
Vers une mémoire partagée ? Le rôle des institutions
Face à ces défis, les institutions françaises semblent hésiter. Le gouvernement de Sébastien Lecornu, bien que moins enclin à la minimisation des crimes coloniaux que son prédécesseur, n’a pas encore franchi le pas d’une reconnaissance officielle. Pourtant, des signes encourageants apparaissent. En 2023, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une résolution reconnaissant la responsabilité de l’État dans la répression du 17 octobre 1961. Une avancée saluée par les associations, mais qui reste insuffisante aux yeux de ceux qui demandent des actes concrets, comme des réparations symboliques ou des excuses officielles.
À l’échelle européenne, la France pourrait s’inspirer de modèles comme l’Allemagne, où la mémoire de l’Holocauste est intégrée dans les programmes scolaires et les discours officiels, ou comme le Canada, qui a présenté des excuses pour son rôle dans les pensionnats autochtones. Une approche qui, sans tomber dans la culpabilisation collective, permet de concilier vérité et réconciliation.
Pourtant, le chemin est encore long. En 2026, alors que le quinquennat d’Emmanuel Macron touche à sa fin, la question mémorielle reste un sujet de tension. Entre ceux qui veulent tourner la page à tout prix et ceux qui refusent de l’oublier, la France semble condamnée à revivre ses vieux démons. À moins que, enfin, elle ne choisisse de faire de son passé un levier pour construire un avenir plus juste.
L’histoire, un bien commun à protéger
Le cas de David Lisnard n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance plus large, où l’histoire devient un champ de bataille politique. Pourtant, comme le rappelle l’anthropologue Marc Augé, « une société sans mémoire est une société sans projet ». Or, c’est bien de projet que la France a besoin aujourd’hui : un projet qui intègre toutes ses composantes, y compris celles qui ont été marginalisées par l’histoire officielle.
Pour y parvenir, il faudra peut-être admettre que la mémoire n’est pas un fardeau, mais une richesse. Une richesse qui permet de comprendre d’où l’on vient pour mieux savoir où l’on va. Une richesse qui, si elle est bien utilisée, peut servir de ciment à une République fracturée.
Le 17 octobre 1961 n’est pas un événement du passé. Il est une partie de l’histoire française qui, si elle reste enfouie, continuera à hanter le présent. Et c’est précisément pour cela qu’il faut en parler, le discuter, le questionner – sans jamais chercher à l’effacer.