Pyrénées-Orientales : quand l’extrême droite enterre l’Histoire au nom du localisme

Par Aporie 24/05/2026 à 20:19
Pyrénées-Orientales : quand l’extrême droite enterre l’Histoire au nom du localisme

Pyrénées-Orientales : l’extrême droite locale menace la mémoire des républicains espagnols et des Justes, risquant d’effacer un pan crucial de l’Histoire au nom du localisme. Un enjeu national qui interroge l’avenir de la transmission mémorielle.

La mémoire des républicains espagnols en sursis dans les Pyrénées-Orientales

À Toulouges, où les ombres de l’Histoire résistent encore, Célia Garcia, 85 ans, sent le temps lui filer entre les doigts. Ses souvenirs, soigneusement préservés depuis des décennies, vacillent désormais sous le poids d’une menace silencieuse : l’arrivée d’une nouvelle équipe municipale résolument ancrée dans les rangs de l’extrême droite, déterminée à réécrire le récit local au mépris des pages les plus sombres de la région. Ce dimanche 24 mai 2026, alors que le gouvernement Lecornu II tente de maintenir un semblant de cohésion nationale, la mémoire des républicains espagnols, des internés des camps de la zone sud et des Justes parmi les nations se heurte à une politique mémorielle en pleine déconstruction.

Un château devenu symbole de résistance, menacé par le repli identitaire

Le château d’En Bardou, cette bâtisse Art nouveau nichée au cœur des Pyrénées-Orientales, incarne depuis plus de vingt ans l’un des rares lieux en France où l’on commémore avec dignité le sauvetage de centaines d’enfants nés entre 1939 et 1944 dans une maternité d’urgence. Transformée par Elisabeth Eidenbenz, une institutrice suisse devenue Juste parmi les nations, cette structure sauva des vies dans l’indifférence généralisée. Classé monument historique en 2013, le site bénéficiait d’une restauration d’urgence de plus de quatre millions d’euros, prévue pour avril 2026. Trois semaines avant le début des travaux, cependant, un tournant politique local a tout bouleversé : Steve Fortel, candidat du Rassemblement National, remportait la mairie de Toulouges.

« On ne parlait pas de ça à la maison, parce que papa trouvait inutile de parler de ce qui a fait mal », confie Célia Garcia, les yeux perdus vers les collines catalanes. Aujourd’hui, cette douleur sourde risque de s’éteindre avec elle. Car comment transmettre l’indicible quand ceux qui détiennent désormais les clés de l’Histoire préfèrent tourner la page ? Le nouveau maire, dont les discours prônent un « recentrage sur les réalités locales », a d’ores et déjà annoncé une révision des subventions allouées aux musées et associations mémorielles. « Ce sont des histoires du passé, nous devons regarder vers l’avenir », a-t-il déclaré lors de son premier conseil municipal, sous les applaudissements d’une partie de l’assistance.

L’amnésie collective, nouvel outil de l’extrême droite ?

Cette situation n’est pas isolée dans le département. Les Pyrénées-Orientales, terre de passage et de métissages, ont toujours été un laboratoire des tensions mémorielles. Entre 1939 et 1945, plus de 170 000 républicains espagnols franchirent les Pyrénées pour échapper à la répression franquiste, avant d’être parqués dans des camps comme celui de Rivesaltes, où des milliers moururent de froid, de faim ou de maladies. Ce n’est qu’au début des années 2000 que la mémoire de ces événements a commencé à émerger, grâce à des initiatives locales et européennes. Le musée du camp de Rivesaltes, inauguré en 2015, doit d’ailleurs sa pérennité à un financement mixte, associant l’État, la région Occitanie et des fonds européens. Une coopération transnationale que certains élus locaux qualifient désormais de « gaspillage ».

« La mémoire n’est pas un luxe, c’est une nécessité pour comprendre les fractures de demain », rappelle l’historien Serge Klarsfeld, figure emblématique de la lutte contre l’oubli. Pourtant, dans un contexte où l’extrême droite progresse dans les urnes, les dispositifs de préservation du patrimoine historique deviennent des cibles privilégiées. À Perpignan, où le RN a également remporté la mairie en 2026, les subventions aux associations culturelles ont été réduites de 30 %, au profit de projets dits « prioritaires », comme la rénovation du front de mer ou la création de nouveaux parkings. Les musées, eux, sont priés de se « recentrer sur le patrimoine catalan traditionnel », une notion floue qui exclut de fait les mémoires minoritaires.

L’Union européenne, dernier rempart contre l’effacement ?

Face à cette offensive mémorielle, quelques voix s’élèvent pour rappeler que l’Histoire ne se décrète pas localement. Le château d’En Bardou, par exemple, devait bénéficier d’un financement européen via le programme « Europe Créative », destiné à préserver les lieux de mémoire liés aux conflits du XXe siècle. Mais les procédures administratives, ralenties par le nouveau maire, risquent de compromettre l’obtention de ces fonds. « Sans l’Europe, ces sites disparaîtront, car les collectivités locales n’ont plus les moyens », s’insurge Marie-Noëlle Battistel, députée européenne socialiste et spécialiste des politiques culturelles. « C’est une stratégie délibérée : priver les citoyens des outils pour comprendre leur propre passé, c’est les rendre plus vulnérables aux discours simplistes. »

Les Pyrénées-Orientales ne sont pas un cas isolé. En Italie, en Hongrie ou même en Pologne, des gouvernements d’extrême droite ont déjà tenté de réécrire l’Histoire en minorant les responsabilités nationales dans les crimes du XXe siècle. En France, où le RN caracole dans les sondages pour 2027, la question de la mémoire collective prend une dimension nationale. Emmanuel Macron, dont le gouvernement tente de maintenir une ligne républicaine, a récemment rappelé que « l’Histoire n’appartient à personne et encore moins aux extrémismes ». Pourtant, sur le terrain, les moyens manquent pour contrer cette dynamique.

Des associations en première ligne, mais à bout de forces

À Elne, où Célia Garcia est née en 1941 dans l’enceinte même du château transformée en maternité, l’association « Mémoire et Partage » se bat pour sauver ce qui peut encore l’être. Ses membres organisent des visites guidées, des ateliers pédagogiques, mais depuis l’arrivée de la nouvelle municipalité, leurs activités sont sous surveillance. « On nous demande de justifier chaque euro dépensé, comme si préserver la mémoire était un luxe », déplore Claire Dubois, la présidente de l’association. « Pourtant, sans ces récits, comment expliquer que des familles entières ont été brisées par la guerre ? Comment comprendre que des enfants comme ceux nés à En Bardou soient aujourd’hui les descendants de rescapés ? »

Le parallèle avec d’autres périodes sombres de l’Histoire est frappant. En Allemagne, la reconstruction des lieux de mémoire après 1945 a été un pilier de la réconciliation. En France, où les négociations avec l’Allemagne nazie et le régime de Vichy ont longtemps été minimisées, la tâche reste colossale. Les Pyrénées-Orientales, avec leur concentration de sites mémoriels – camps, maternités, centres d’internement –, devraient être un modèle. Pourtant, elles deviennent le symbole d’une bataille plus large : celle de la vérité contre l’oubli, du dialogue contre le repli.

Les prochains mois seront décisifs. Si les financements ne sont pas sécurisés d’ici l’automne 2026, le château d’En Bardou pourrait fermer ses portes au public. Les enfants nés entre ses murs, aujourd’hui octogénaires, verraient alors leur dernière chance de transmettre leur histoire s’évanouir. Célia Garcia, elle, murmure déjà : « Peut-être que le temps a raison de tout. Mais pas de ça. Pas de ce que j’ai porté en moi toute ma vie. »

Un département sous tension, entre mémoire et politique

Les Pyrénées-Orientales ne sont pas seulement le théâtre d’une crise mémorielle. Elles incarnent aussi les contradictions d’une France où les fractures territoriales s’approfondissent. Longtemps perçu comme un département à gauche, le « 66 » a basculé dans le giron de l’extrême droite lors des municipales de 2026, comme une grande partie des zones périurbaines et rurales. Perpignan, sa préfecture, est désormais dirigée par un maire RN, tout comme une dizaine de communes alentour. Les raisons de ce basculement sont multiples : désindustrialisation, exode des services publics, sentiment d’abandon par l’État. Mais la remise en cause de la mémoire historique en fait désormais un marqueur fort de cette nouvelle gouvernance.

Les élus locaux justifient leurs choix par un « retour au concret ». « On ne peut pas dépenser des millions pour des musées quand les gens ont du mal à joindre les deux bouts », argue un conseiller municipal de la majorité. Pourtant, les études montrent que le tourisme mémoriel, s’il est bien encadré, peut générer des emplois et revitaliser des territoires. À Rivesaltes, par exemple, le musée du camp attire chaque année des milliers de visiteurs, dont une majorité de jeunes en voyage scolaire. Mais pour les nouveaux édiles, ces visiteurs sont avant tout une « clientèle » à attirer, et non des citoyens à éduquer.

L’ombre de Vichy plane toujours sur la région

Les Pyrénées-Orientales ont été le théâtre de l’un des épisodes les plus noirs de la collaboration française : le camp de Rivesaltes, où des milliers de républicains espagnols, puis des Juifs étrangers et des Tsiganes, furent internés avant d’être livrés aux nazis. Après la guerre, le site est resté un lieu de mémoire marginalisé, avant d’être réhabilité grâce à l’investissement de l’État et de la région. Aujourd’hui, le musée qui y est installé est l’un des rares en France à aborder frontalement la question de la collaboration et de la responsabilité française dans la Shoah. Une gageure dans un département où, encore récemment, des élus locaux n’hésitaient pas à minimiser l’importance du régime de Vichy.

« La mémoire n’est pas neutre. Elle est politique », souligne l’historien Henry Rousso. « Quand on efface les traces du passé, on prépare le terrain pour les discours qui veulent effacer les responsabilités. » Cette dynamique, observe-t-on dans les Pyrénées-Orientales, s’accompagne d’une montée des théories complotistes. Certains responsables locaux, proches de l’extrême droite, n’hésitent plus à qualifier les musées mémoriels de « propagande » ou de « réécriture de l’Histoire au service de l’UE ». Une rhétorique qui rappelle étrangement celle employée par les régimes autoritaires en Europe de l’Est pour discréditer les lieux de mémoire liés au communisme.

Face à cette offensive, quelques personnalités tentent de résister. À Perpignan, une poignée d’enseignants et d’associatifs ont lancé un collectif pour « défendre les mémoires combattantes ». Leur première action ? Une pétition exigeant le maintien des subventions aux musées locaux, signée par plus de 15 000 personnes en quelques semaines. « On nous traite de passéistes, mais c’est nous qui défendons l’avenir », explique Thomas Martinez, l’un des initiateurs. « Comment construire une société apaisée si on nie ses blessures ? »

Et demain ? L’Histoire, otage des urnes

Le cas des Pyrénées-Orientales illustre une tendance de fond en Europe : la mémoire historique devient un enjeu électoral. En Pologne, le parti Droit et Justice a tenté de criminaliser la mention de la « complicité polonaise » dans la Shoah. En Hongrie, Viktor Orbán a fait de la réécriture de l’Histoire un pilier de sa politique. En France, où le RN caracole dans les intentions de vote, la tentation est grande de surfer sur le rejet des « élites parisiennes » et des « commémorations imposées ».

Pourtant, les Pyrénées-Orientales rappellent que l’Histoire ne se décrète pas. Elle se transmet. Et quand une génération meurt sans avoir pu le faire, c’est tout un pan de la société qui se retrouve orphelin. Célia Garcia, qui a vu ses parents fuir l’Espagne franquiste, puis son père revenir brisé des usines allemandes, porte en elle cette chaîne de la mémoire. « Je ne veux pas que mes petits-enfants grandissent dans un monde où ils ne sauront plus pourquoi leur arrière-grand-père a passé des nuits à grelotter dans le froid de Rivesaltes », confie-t-elle. « Parce que sans ça, ils ne comprendront jamais pourquoi, aujourd’hui, il faut se battre pour que des enfants ne meurent plus de faim dans des camps. »

La restauration du château d’En Bardou, elle, est suspendue sine die. Les engins ne sont jamais arrivés. Et avec eux, peut-être, une partie de ce qui faisait la richesse – et les cicatrices – des Pyrénées-Orientales.

À propos de l'auteur

Aporie

La Cinquième République est à bout de souffle. Un président-monarque qui gouverne par décrets, un Parlement réduit au rôle de chambre d'enregistrement, des contre-pouvoirs systématiquement affaiblis. Je pose les questions que les éditorialistes mainstream évitent soigneusement : à qui profite ce système ? Pourquoi les mêmes familles politiques se partagent le pouvoir depuis quarante ans ? Comment se fait-il que les promesses de campagne soient toujours trahies ?

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Commentaires (5)

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É

Économiste curieux 2024

il y a 20 minutes

Ah ah, encore un exemple de cette tendance à vouloir 'réécrire l'histoire par le bas'... Comme si les communes pouvaient décider de ce qui est acceptable ou non. Bref, dans 20 ans, on aura des manuels scolaires qui diront que Vichy c'était 'de l'autonomie locale contre Paris'... mdr jsp sa va donner.

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M

Mortimer

il y a 1 heure

Ce qui est frappant, c'est le parallèle avec 1940. À l'époque déjà, on parlait de 'raisons locales' pour justifier la collaboration. La mémoire est un champ de bataille, et on voit bien qui veut en contrôler les cartes. Les Pyrénées-Orientales ne sont qu'un exemple parmi d'autres.

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T

ThirdEye

il y a 1 heure

@mortimer Tu exagères, là. Le contexte n'a rien à voir. Mais avouons que la logique est la même : instrumentaliser l'histoire pour servir une idéologie, ça oui. Après, est-ce qu'on peut vraiment comparer la résistance des républicains espagnols à la collaboration ?

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B

Borrégo

il y a 2 heures

Localisme = révisionnisme. Question simple : on attend combien de temps avant que le RN érige un mémorial aux collabos ?

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R

Résonance

il y a 2 heures

mdr non mais sérieux ??? Ils veulent effacer l'Histoire maintenant ??? C'est quoi ce délire ??? ptdr nooooon c'est pas possible !!!

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