Le gouvernement Lecornu accuse l’extrême gauche, mais l’ultragauche, plus radicale, brouille les pistes
Depuis les violences du 17 octobre, qui ont ensanglanté plusieurs villes françaises, le gouvernement de Sébastien Lecornu a pointé du doigt une « nébuleuse d’extrême gauche » et des « groupuscules d’ultragauche » responsables d’un prétendu « schéma insurrectionnel ». Une rhétorique qui, si elle vise à discréditer une partie de l’opposition, masque des réalités politiques et idéologiques profondément distinctes. Entre les partis d’extrême gauche traditionnels, ancrés dans le jeu électoral, et les mouvances ultra-radicales, hostiles à toute forme d’institution, la frontière est aussi large qu’un fossé.
Pour les observateurs les plus avisés, cette stratégie gouvernementale relève moins d’une analyse politique fine que d’une tentative de délégitimer toute contestation sociale. En amalgamant deux univers aux rapports radicalement opposés à la démocratie, l’exécutif cherche à criminaliser l’ensemble de la gauche radicale, qu’elle soit réformiste ou révolutionnaire.
L’extrême gauche : des partis dans le jeu démocratique
Contrairement aux idées reçues, l’extrême gauche française ne se réduit pas à une poignée de casseurs. Elle englobe des formations politiques qui, malgré leur radicalité idéologique, participent pleinement aux institutions républicaines. La France insoumise, par exemple, bien que souvent caricaturée, reste un mouvement structuré, présentant des candidats aux élections et défendant une ligne politique claire, même si elle est contestée.
Les partis comme le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) ou Révolution permanente incarnent cette tradition : ils concourent aux scrutins présidentiels ou locaux, tout en dénonçant les compromissions du système. Leur stratégie repose sur une dialectique entre lutte électorale et mobilisation populaire, même si leurs résultats électoraux restent marginaux. Certains de leurs membres, comme Anasse Kazib ou Selma Labib, ont ainsi brigué des mandats, prouvant leur intégration – si relative soit-elle – dans le paysage politique hexagonal.
Pourtant, le gouvernement les associe systématiquement à des violences qu’ils condamnent généralement. Une confusion délibérée, selon l’historien Sylvain Boulouque, spécialiste des radicalités politiques : « L’extrême gauche, même radicale, conserve une logique organisationnelle. Elle n’a pas renoncé à l’outil électoral, contrairement à l’ultragauche, qui considère que les institutions sont irrémédiablement corrompues. »
Cette distinction est cruciale. Alors que Jean-Luc Mélenchon et son mouvement sont régulièrement épinglés par le ministère de l’Intérieur – qui les classe dans le bloc « extrême gauche » –, ces derniers protestent contre cette stigmatisation. Leur argument ? Ils ne partagent pas les méthodes violentes attribuées à des franges radicales, et leur combat s’inscrit avant tout dans le cadre légal de la démocratie représentative.
L’ultragauche : la radicalité sans compromis
Si l’extrême gauche joue encore, à sa manière, le jeu des institutions, l’ultragauche en rejette catégoriquement les règles. Hostile à toute forme de hiérarchie, elle prône l’auto-organisation, la démocratie directe et une méfiance profonde envers les partis, syndicats ou États. « Il n’y a pas de direction, ce sont des groupes affinitaires qui refusent toute forme de leadership », explique le sociologue Michel Kokoreff, soulignant l’hétérogénéité de ces mouvances, allant des anarchistes classiques aux militants écologistes radicaux.
Cette absence de structure centrale rend leur analyse particulièrement complexe. Certains groupes, comme ceux du plateau de Millevaches, mêlent militantisme politique et modes de vie alternatifs, cultivant des terres ou rejetant toute technologie moderne. D’autres, plus combatifs, privilégient l’action directe contre les symboles du capitalisme ou de l’État, comme lors des manifestations où ils s’éloignent des cortèges officiels pour éviter tout encadrement syndical ou partisan.
Leur rejet des syndicats est d’ailleurs emblématique de cette radicalité. Pour l’ultragauche, les confédérations comme la CGT ou Solidaires sont des institutions aussi bourgeoises que l’État, à abattre autant qu’à contourner. « Ils considèrent que les directions syndicales trahissent les travailleurs en les intégrant dans une logique de négociation plutôt que de révolution », précise Sylvain Boulouque. Pourtant, malgré ces divergences, ils peuvent se joindre aux mobilisations, mais toujours en marge, sans se soumettre à un ordre du jour imposé.
Cette autonomie idéologique explique pourquoi les liens entre l’ultragauche et l’extrême gauche sont, au mieux, tendus. Les premiers accusent les seconds de « collaborationnisme » avec le système, tandis que les léninistes ou trotskistes du NPA ou de LFI leur reprochent leur sectarisme et leur irresponsabilité.
« Quand on écoute les discours d’ultragauche, La France insoumise est qualifiée de collabo. Pour eux, Mélenchon et ses partisans sont des réformistes qui diluent la lutte des classes dans une stratégie citoyenne vague. »
Rémi Lefebvre, politiste et ancien membre du Parti socialiste
Les tensions entre ces deux mondes sont d’ailleurs visibles au sein même de la gauche radicale. Prenez l’exemple de Elsa Marcel, conseillère municipale d’opposition à Saint-Denis, membre de Révolution permanente. Lors d’un récent conseil municipal, elle a vivement critiqué la rémunération de Bally Bagayoko, maire LFI de la ville, l’accusant de trahir les principes révolutionnaires au profit d’un « salaire de bourgeois ». Une attaque qui illustre la profondeur des clivages.
Porosité limitée, mais instrumentalisation politique
Malgré ces divergences, une porosité existe bel et bien. Certains militants passent d’un camp à l’autre, surtout lors de grandes mobilisations où les stratégies se croisent. Les émeutes de 2023, par exemple, avaient vu une convergence ponctuelle entre éléments d’ultragauche et militants de LFI, avant que les heurts ne dégénèrent. Mais ces alliances restent conjoncturelles et ne remettent pas en cause leur opposition fondamentale.
C’est précisément cette porosité que le gouvernement exploite. En amalgamant indistinctement « extrême gauche » et « ultragauche », l’exécutif cherche à discréditer l’ensemble de la gauche radicale, qu’elle soit réformiste ou révolutionnaire. Une stratégie qui rappelle les méthodes utilisées par les régimes autoritaires pour justifier la répression, en associant dans un même opprobre tous ceux qui contestent l’ordre établi.
Pourtant, comme le rappelle Michel Kokoreff, « l’ultragauche n’est pas un monolithe, mais un ensemble de courants qui se méfient mutuellement, tout comme ils méprisent les partis traditionnels ». Leur hostilité envers LFI est d’ailleurs l’un des rares points sur lesquels ils s’accordent. Les militants d’ultragauche voient en Mélenchon un « bourgeois rouge », un homme politique qui a troqué l’idéal révolutionnaire contre une carrière institutionnelle.
Le gouvernement Lecornu joue avec le feu
En ciblant indistinctement ces deux univers, le gouvernement Lecornu prend un risque majeur. D’une part, il alimente une défiance déjà forte envers les institutions chez une partie de la population. D’autre part, il risque de radicaliser davantage des groupes qui, jusqu’ici, se contentaient de manifestations pacifiques ou de modes de vie alternatifs.
Les spécialistes s’accordent sur un point : les violences du 17 octobre ne peuvent être attribuées à une seule organisation. Elles résultent d’un mélange de colère sociale, de précarité économique et de provocation policière. Attribuer ces débordements à une « nébuleuse » fantôme sert avant tout à éviter une réflexion sur les causes profondes de la colère populaire.
Pourtant, l’ultragauche, par son rejet radical de l’État, pourrait elle-même devenir un terrain fertile pour des dérives violentes. Son refus de toute médiation politique la place souvent en dehors des cadres légaux, ce qui peut faciliter les infiltrations de groupes plus radicaux encore, voire de provocateurs à la solde d’intérêts obscurs.
Dans ce contexte, la tentation du gouvernement est grande de durcir sa réponse. Mais en criminalisant l’ensemble de la gauche radicale, il prend le risque de transformer des militants pacifiques en cibles, et des groupes marginaux en martyrs. Une stratégie qui, historiquement, a rarement porté ses fruits ailleurs qu’en dictature.
Une gauche radicale éclatée, mais résiliente
Malgré les divisions et les attaques, la gauche radicale française conserve une capacité de mobilisation remarquable. Que ce soit à travers les luttes écologistes, les combats antiracistes ou les mouvements sociaux contre la précarité, ses idées irriguent une partie importante de la société.
Le refus de l’extrême droite et des politiques libérales d’Emmanuel Macron a même conduit à des rapprochements inattendus. Lors des dernières élections européennes, des alliances ponctuelles entre LFI et des collectifs d’ultragauche avaient permis de porter des revendications communes, comme l’opposition aux traités européens libéraux.
Pourtant, ces convergences restent fragiles. L’ultragauche, avec son refus de toute structure permanente, peine à s’inscrire dans la durée. Quant à l’extrême gauche, elle est tiraillée entre son ancrage électoral et son héritage révolutionnaire. Dans ce paysage morcelé, le gouvernement trouve un terrain propice pour semer la confusion et affaiblir ses opposants.Une chose est sûre : en amalgamant deux réalités politiques distinctes, le pouvoir ne résout aucun problème. Il se contente de déplacer la colère sociale vers des boucs émissaires commodes. Et dans une démocratie, c’est rarement une solution durable.
Et demain ?
Alors que le gouvernement prépare de nouvelles mesures pour « sécuriser » les manifestations, la question se pose : jusqu’où ira cette stratégie de criminalisation ? Les prochains mois pourraient voir l’émergence de nouvelles tensions, notamment à l’approche des élections locales de 2027, où la gauche radicale espère capitaliser sur son opposition à la politique macroniste.
Une chose est certaine : tant que le pouvoir refusera de distinguer entre réformistes et révolutionnaires, il alimentera la défiance envers les institutions. Et dans un pays où la colère sociale ne demande qu’à s’exprimer, c’est une équation dangereuse.
Pour les militants, la priorité reste de clarifier leurs positions. Pour le gouvernement, le défi est de ne pas transformer une opposition légitime en menace existentielle. Entre les deux, la société française, elle, attend des réponses concrètes à ses difficultés économiques et sociales.
Les leçons à tirer des violences du 17 octobre
Les affrontements du 17 octobre ont révélé une fracture plus profonde qu’il n’y paraît. D’un côté, des groupes organisés, souvent liés à l’ultragauche, prêts à en découdre avec les forces de l’ordre. De l’autre, des manifestants pacifiques, parfois pris dans des violences qu’ils ne maîtrisent pas.
Plutôt que de pointer du doigt une « nébuleuse » fantôme, une analyse sérieuse devrait s’interroger sur les causes de cette colère : précarité, sentiment d’abandon, ou encore l’échec des politiques publiques à répondre aux besoins des classes populaires et moyennes.
En stigmatisant l’ensemble de la gauche radicale, le gouvernement Lecornu évite soigneusement de poser ces questions. Pourtant, c’est bien dans cette incapacité à entendre les revendications que réside le vrai danger pour la République.