L’État tourne le dos à la science : le CNRS étranglée en pleine année budgétaire
Alors que les discours politiques célèbrent depuis des années l’excellence de la recherche française et l’importance d’investir dans l’innovation, les actes du gouvernement Lecornu II démentent cette rhétorique. Entre 2024 et 2026, l’État a réduit de plus de 500 millions d’euros les moyens alloués au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), un organisme pourtant déjà sous-financé comparé à ses homologues européens. Pire : cette saignée s’accompagne d’une ponction supplémentaire de 20 millions d’euros en 2026, alors même que les laboratoires peinent à boucler leurs budgets.
Ce désengagement spectaculaire est d’autant plus incompréhensible qu’il intervient dans un contexte où la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR), adoptée en 2020 sous la présidence Macron, promettait un « rééquilibrage historique » en faveur de la science. Promesses non tenues, comme en témoigne l’audit de la Cour des comptes sur la période 2013-2023, salué pour la gestion du CNRS… avant que l’État ne resserre l’étau.
La mécanique de cette asphyxie budgétaire est implacable. La subvention pour charges de service public du CNRS a été réduite de moitié en deux ans, tandis que l’État imposait des dépenses supplémentaires non compensées : hausse des rémunérations des personnels, prélèvements sociaux, et alourdissement des charges. Résultat, le budget global du CNRS affiche aujourd’hui un déficit de 239 millions d’euros pour 2026 – une première dans son histoire récente.
Les laboratoires étranglés en pleine course
Ce qui aurait pu passer pour une simple variation comptable prend une dimension dramatique quand on décortique la répartition des 4 milliards d’euros du CNRS. 91% de cette enveloppe est absorbée par les salaires des quelque 32 000 agents, ne laissant qu’une marge de manœuvre dérisoire pour financer les activités de recherche. Les crédits dédiés aux projets scientifiques – environ 270 millions d’euros par an – sont donc les premières victimes de ces coupes.
La décision la plus brutale reste sans doute la réduction de 8% des budgets déjà alloués aux laboratoires pour 2026, alors même qu’un quart de l’exercice est déjà écoulé. Pour la première fois, un organisme de recherche voit ses crédits amputés en cours d’année, alors que les équipes ont d’ores et déjà engagé des dépenses et des recrutements. Le PDG du CNRS, Antoine Petit, a dû adresser un courrier aux directeurs d’unité le 24 mars pour leur annoncer cette « mise en œuvre du budget rectificatif », suscitant l’incompréhension et la colère dans toute la communauté scientifique.
Parmi les domaines touchés, les mathématiques pures paieront un lourd tribut : leurs financements, déjà maigres, seront réduits de plus de 8%. Une hémorragie qui menace la compétitivité de la France dans un secteur où elle compte traditionnellement parmi les leaders mondiaux. Les jeunes chercheurs, déjà précaires, voient leurs contrats menacés, et les appels à projets européens, souvent cofinancés par le CNRS, risquent d’être compromis faute de liquidités.
Un désengagement qui s’étend à tout l’écosystème
Le CNRS n’est pas un cas isolé. Les universités et autres organismes de recherche subissent le même sort. Après le vote de la loi de finances 2026, qui actait déjà une baisse historique des moyens, le gouvernement a imposé une coupe supplémentaire de 20 millions d’euros au CNRS – une somme qui, bien que modeste en apparence, représente une goutte d’eau dans un océan de besoins.
Cette politique n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de démantèlement des services publics, où la recherche, comme l’hôpital ou l’éducation, devient une variable d’ajustement budgétaire. Les syndicats dénoncent une « logique comptable à courte vue » qui hypothèque l’avenir du pays. « On sabote la recherche aujourd’hui pour payer demain », résume un directeur de laboratoire sous couvert d’anonymat.
Les conséquences se feront sentir bien au-delà des murs des laboratoires. Une recherche publique asphyxiée signifie moins d’innovations, moins de brevets, moins de solutions aux défis climatiques ou sanitaires. La France, qui se targue d’être une « puissance scientifique », risque de perdre son rang face à des pays comme l’Allemagne ou les pays nordiques, où les budgets alloués à la science restent stables, voire en augmentation.
L’Europe regarde, l’État tourne la tête
Alors que l’Union européenne multiplie les appels à renforcer les investissements dans la recherche – avec un objectif de 3% du PIB dédié –, la France, elle, recule. Avec un budget de la recherche publique qui stagne à 2,2% du PIB, le pays se classe parmi les lanternes rouges de l’UE, loin derrière des nations comme la Norvège ou le Danemark, où les dépenses dépassent les 3%.
Cette situation est d’autant plus paradoxale que la France a bénéficié de fonds européens massifs pour ses projets scientifiques, notamment dans le cadre des programmes Horizon Europe. Mais comment prétendre jouer dans la cour des grands quand l’État refuse de mettre la main à la poche ?
Les chercheurs français, déjà sous-payés par rapport à leurs homologues allemands ou suisses, voient aujourd’hui leurs conditions de travail se dégrader. Les appels à projets deviennent des parcours du combattant, et les laboratoires doivent rivaliser de créativité pour boucler leurs budgets, souvent en dépendant de partenariats privés – une dépendance qui pose des questions éthiques et scientifiques.
« On nous demande de faire de la recherche d’excellence avec des moyens de misère », déplore un chercheur en biologie à l’université Paris-Saclay. « Comment attirer les talents quand les salaires sont gelés et que les crédits de fonctionnement fondent comme neige au soleil ? »
Macron et Lecornu, artisans d’un déclin annoncé ?
Emmanuel Macron, qui avait fait de l’innovation et de la recherche des piliers de son quinquennat, semble avoir tourné la page. Son gouvernement, dirigé par Sébastien Lecornu, assume désormais un choix radical : prioriser les baisses d’impôts pour les entreprises et les ménages aisés plutôt que les investissements publics stratégiques. Une logique qui rappelle étrangement celle des gouvernements libéraux des années 1980, où la rigueur budgétaire primait sur toute autre considération.
Pourtant, les exemples de succès internationaux montrent que les pays qui investissent massivement dans la recherche en récoltent les fruits. La Corée du Sud, qui a doublé ses dépenses de R&D en vingt ans, est aujourd’hui un géant technologique. Même le Japon, souvent cité pour son vieillissement démographique, consacre plus de 3,2% de son PIB à la science. La France, elle, préfère jouer les funambules sur le fil du rasoir.
« La recherche publique n’est pas une dépense, c’est un investissement. Mais un investissement qui, comme tout placement, nécessite un horizon temporel long. Quand on coupe les vivres en cours de route, on ne récolte que des dettes. »
– Un ancien ministre de la Recherche, sous couvert d’anonymat
Que reste-t-il de la « souveraineté scientifique » française ?
La souveraineté, mot-valise brandi à tout-va par l’exécutif, prend un goût amer quand on observe l’état de la recherche. Comment parler d’autonomie stratégique quand les laboratoires dépendent de financements étrangers ou de mécènes privés pour survivre ? Comment former les futurs Einstein ou Pasteur quand les postes sont gelés et les budgets étouffés ?
Le gouvernement justifie ces coupes par la nécessité de réduire le déficit public, un argument qui ne convainc pas les professionnels du secteur. « Si l’État veut réduire son déficit, il n’a qu’à taxer les superprofits des multinationales ou instaurer une contribution exceptionnelle sur les dividendes », rétorque un économiste proche du PS. « Mais épargner la recherche, c’est comme couper dans les muscles d’un athlète : ça affaiblit la France pour des années. »
Les conséquences de cette politique se feront sentir bien au-delà des murs des laboratoires. Une recherche publique asphyxiée signifie moins d’innovations, moins de solutions aux défis climatiques ou sanitaires, et une dépendance accrue envers les puissances étrangères. La France, qui se targue d’être une « puissance scientifique », risque de perdre son rang face à des pays comme l’Allemagne ou les pays nordiques, où les budgets alloués à la science restent stables, voire en augmentation.
Face à cette situation, les mobilisations s’organisent. Syndicats, associations de chercheurs et collectifs citoyens appellent à une grande manifestation nationale le 15 mai 2026 pour « sauver la recherche publique ». Une mobilisation qui pourrait bien devenir le symbole d’une résistance plus large contre les politiques d’austérité, alors que les services publics, de l’hôpital à l’école, subissent le même sort.
Dans un pays où la science a toujours été un moteur de progrès et d’émancipation, le message du gouvernement est clair : l’avenir peut attendre.