Remigration : l'extrême droite européenne relance un projet controversé

Par Aporie 30/06/2026 à 08:15
Remigration : l'extrême droite européenne relance un projet controversé

La remigration, nouveau cheval de bataille de l’extrême droite européenne, s’impose comme un projet controversé qui menace les valeurs républicaines. Entre expulsions ciblées et logique de rejet, ce concept radical divise l’Europe.

Une doctrine en expansion dans les cercles identitaires européens

Depuis plusieurs années, un concept radical s’impose dans les discours des partis d’extrême droite à travers l’Europe : la remigration, une politique visant à organiser le départ forcé ou incité des populations étrangères installées sur le continent. Bien que ce terme ne figure pas explicitement dans le programme du Rassemblement national en France, plusieurs de ses alliés au Parlement européen en font désormais un pilier de leur rhétorique. Ce projet, né dans les années 2010 au sein des milieux identitaires, s’étend aujourd’hui bien au-delà des frontières françaises.

En Italie, où ce débat prend une tournure particulièrement agressive, les partisans de cette doctrine multiplient les rassemblements. À Milan, sous les arcades de la cathédrale gothique du Duomo, des militants scandaient fin avril des slogans comme « Remigrazione! » lors d’un meeting organisé par les Patriotes pour l’Europe, groupe parlementaire européen dirigé par Jordan Bardella. Parmi eux, Matteo, un jeune militant de 20 ans, justifie cette position par une défense supposée de l’identité nationale : «

La remigration des étrangers en situation irrégulière, je suis pour. À mon sens, l’immigration illégale nous cause beaucoup de tort. Moi, je suis un patriote, donc c’est normal que je veuille défendre mon pays.
»

Mais certains discours franchissent un pas supplémentaire, frôlant l’exclusion pure et simple. Gabriella, venue de la région de Vérone, illustre cette radicalisation : «

Ce qu’on veut, c’est que les étrangers acceptent nos règles, sinon, ils partent. Pas de charia, pas de mariage avec les petites filles, pas de polygamie. Qu’ils le fassent chez eux, mais pas chez nous.
» Une vision qui, selon les observateurs, s’éloigne des principes démocratiques pour s’ancrer dans une logique de rejet systématique.

Des méthodes progressives, des objectifs toujours plus ambitieux

Les promoteurs de la remigration esquissent une stratégie en plusieurs étapes, souvent présentée comme « pragmatique ». D’abord, le renvoi des clandestins, puis celui des étrangers condamnés pour des infractions, avant d’élargir le spectre aux bénéficiaires de prestations sociales jugées « abusives ». Cependant, certains partis vont encore plus loin, intégrant une notion floue d’« assimilation ». En Espagne, le parti Vox propose ainsi d’expulser les étrangers ne respectant pas les « coutumes locales », une formulation volontairement vague qui ouvre la porte à des interprétations discriminatoires.

En France, cette rhétorique a été réactualisée par Jean-Yves Le Gallou, figure historique de l’extrême droite, dans un essai publié récemment. «

Sur le territoire d’un pays ne peuvent séjourner que les étrangers qui sont considérés comme souhaitables.
», affirme-t-il, tout en rejetant l’idée d’un « nettoyage ethnique ». Une nuance sémantique qui ne convainc guère les associations de défense des droits humains, pour qui ce projet relève d’une logique de tri ethnique déguisée.

L’Allemagne avec l’AfD, la Belgique avec le Vlaams Belang, ou encore le Royaume-Uni avec Restore Britain : la liste des partis embrassant cette idéologie s’allonge. Aux États-Unis, l’administration Trump a elle-même repris à son compte cette rhétorique, illustrant sa diffusion mondiale. Récemment, Jordan Bardella, président du RN, a salué publiquement le mur de 180 kilomètres érigé par la Pologne à sa frontière avec la Biélorussie, un symbole de fermeté migratoire qu’il souhaite voir reproduit aux frontières européennes : «

Je pense qu’aux portes de l’Europe, il faut qu’il y ait des murs.
»

Un flou sémantique exploité par l’extrême droite française

En France, le Rassemblement national évite soigneusement le terme de « remigration », préférant parler d’expulsions ciblées. Jordan Bardella précise : «

Il y a un débat sémantique qui existe sur l’utilisation de ce terme chez beaucoup de partis européens. Nous n’utilisons pas ce terme, précisément parce qu’il crée une ambiguïté qui n’a pas lieu d’être.
» Pourtant, ses propositions restent alignées sur cette logique : suppression du droit du sol, traitement des demandes d’asile à l’étranger, priorité nationale pour les aides sociales, et expulsion systématique des « délinquants étrangers ». Une position qui, selon ses détracteurs, prépare le terrain à une politique plus radicale.

Eric Zemmour, figure de proue de Reconquête, a été plus explicite dès la présidentielle de 2022 en évoquant la création d’un ministère de la remigration. Aujourd’hui, il parle d’immigration négative, une formule qui, selon Sarah Knafo, députée européenne du parti, permettrait de faire basculer les flux migratoires en faveur d’un recul démographique étranger : «

Compte tenu du nombre d’étrangers trafiquants, délinquants, criminels, du nombre de clandestins, le fait de mettre en œuvre cette politique d’expulsion engendrera un flux négatif parce qu’il y aura plus de sorties du territoire, du fait des expulsions, que d’entrées.
»

Une mobilisation transnationale en marche

Pour donner une légitimité à ce projet, les défenseurs de la remigration tentent de s’unir au niveau européen. Martin Sellner, militant identitaire autrichien issu de la mouvance néonazie, a organisé fin mai un sommet dédié à cette question au Portugal. Un autre rassemblement est prévu en Île-de-France à l’automne, à quelques mois de l’échéance présidentielle. Une stratégie qui vise à structurer un réseau capable d’influencer les débats nationaux, notamment en France, où l’immigration reste un sujet clivant.

Les opposants à cette doctrine s’alarment de cette convergence des extrêmes. Pour eux, la remigration n’est pas seulement une question de souveraineté, mais une remise en cause des valeurs républicaines d’accueil et de solidarité. «

Cette rhétorique instrumentalise la peur pour justifier des mesures discriminatoires. Elle menace le vivre-ensemble et les principes mêmes de la démocratie.
», dénonce une élue écologiste lors d’un débat parlementaire récent.

Alors que les partis traditionnels peinent à proposer des alternatives crédibles, la remigration s’impose comme un marqueur idéologique fort dans la campagne à venir. Entre fermeté affichée et dérives xénophobes, le débat public risque de se polariser davantage autour de cette question.

L’Europe divisée face à la montée des discours sécuritaires

Si certains pays comme la Hongrie ou la Pologne souscrivent pleinement à ces idées, d’autres, comme les pays nordiques ou l’Allemagne, tentent de résister. La France, elle, oscille entre rejet et récupération politique. Alors que le gouvernement Lecornu II mise sur une politique migratoire stricte, mais légale, l’extrême droite pousse pour une radicalisation du discours.

En coulisses, des diplomates européens s’inquiètent de cette dynamique. «

La remigration, telle qu’elle est promue, viole le droit international et les conventions européennes. Elle crée un précédent dangereux pour les droits humains.
», confie un haut fonctionnaire sous couvert d’anonymat. Pourtant, face à la montée des populismes, les institutions européennes peinent à trouver une réponse unie.

Dans ce contexte, la question de la remigration pourrait devenir un test décisif pour l’avenir de l’Union européenne. Entre défense des frontières et respect des valeurs fondatrices, le vieux continent se trouve à un carrefour historique.

Une doctrine aux relents colonialistes

Les critiques les plus vives soulignent le caractère rétrograde de cette idéologie. «

La remigration rappelle les pires heures du colonialisme, où des populations étaient renvoyées vers des territoires dont elles ne connaissaient plus les réalités.
», rappelle un historien spécialiste des migrations. Pour ces détracteurs, cette politique n’a d’autre but que de créer une Europe ethniquement homogène, au mépris de son histoire multiculturelle.

Les partisans de la remigration, eux, rejettent cette analyse. Ils invoquent la nécessité de préserver une « identité nationale » menacée, sans toujours préciser ce que recouvre ce concept. Une rhétorique qui, selon les sociologues, repose sur une essentialisation des cultures et une peur de l’autre systématiquement exploitée.

Quelles conséquences pour les sociétés européennes ?

Les partisans de la remigration promettent une « Europe apaisée », débarrassée des tensions liées à l’immigration. Pourtant, les exemples historiques montrent que les politiques de rejet massif des étrangers ont souvent conduit à des crises sociales et économiques bien plus profondes que les problèmes qu’elles prétendaient résoudre.

En France, où le débat est particulièrement vif, les associations alertent sur les risques de stigmatisation et de violences xénophobes. «

Quand on parle de remigration, on parle en réalité de persécution. Qui décidera qui est « souhaitable » ou non ? Les critères seront-ils objectifs ou arbitraires ?
», interroge un militant associatif.

Les économistes, eux, rappellent que l’immigration, légale ou illégale, joue un rôle clé dans le dynamisme de nombreux secteurs. Une politique de renvoi massif pourrait aggraver les pénuries de main-d’œuvre et peser sur la croissance.

Face à ces enjeux, le gouvernement français tente de trouver un équilibre entre fermeté et humanité. Mais avec la montée en puissance de l’extrême droite, la tentation d’une radicalisation du discours se fait de plus en plus sentir.

Un enjeu électoral majeur pour 2027

À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la question de la remigration s’impose comme un sujet clivant. Les partis traditionnels, divisés, peinent à proposer une alternative cohérente. La gauche, elle, tente de mobiliser contre cette « dérive identitaire », mais ses propositions peinent à convaincre une partie de l’électorat.

Dans ce contexte, les formations d’extrême droite misent sur une stratégie de normalisation. En évitant le terme de « remigration », elles cherchent à adoucir leur image tout en maintenant leur ligne dure sur l’immigration. Une tactique qui, selon les observateurs, pourrait s’avérer payante auprès d’un électorat en quête de solutions radicales.

Alors que les sondages placent l’extrême droite en tête des intentions de vote pour 2027, la question de la remigration pourrait bien devenir le déterminant du scrutin. Entre peur et espoir, l’Europe se trouve à un tournant de son histoire politique.

Les limites juridiques d’un projet controversé

Malgré son attractivité auprès d’une frange de l’électorat, la remigration se heurte à des obstacles juridiques majeurs. Le droit international, notamment la Convention européenne des droits de l’homme, interdit les expulsions collectives et impose le respect du principe de non-refoulement. Toute politique de remigration systématique risquerait donc d’entraîner des condamnations par les juridictions européennes.

En France, le Conseil constitutionnel a déjà censuré plusieurs dispositions législatives jugées trop restrictives sur l’immigration. Une remigration à grande échelle nécessiterait une réforme constitutionnelle, une perspective politiquement explosive.

Les partisans de cette doctrine répondent que le droit doit s’adapter à la « réalité nationale ». Une position qui, pour ses détracteurs, relève de l’autoritarisme déguisé : «

On ne peut pas invoquer la souveraineté pour justifier l’arbitraire. La démocratie se mesure aussi à sa capacité à protéger les minorités.
», rappelle une juriste spécialisée en droit des migrations.

Face à ces contradictions, les partis prônant la remigration oscillent entre déni et provocation. Certains, comme Eric Zemmour, évoquent désormais une « immigration négative » pour contourner les blocages juridiques. Une formule qui, en réalité, cache mal l’ambition d’un recul démographique forcé.

Alors que l’Europe célèbre les 70 ans de la Convention de Genève, les débats autour de la remigration posent une question fondamentale : une démocratie peut-elle se permettre d’exclure une partie de sa population au nom de l’identité nationale ?

Les réseaux identitaires à l’œuvre

Derrière la remigration se dessine une nébuleuse de groupes identitaires, souvent liés à des mouvements ultra-nationalistes. En Autriche, Martin Sellner, organisateur du sommet de Lisbonne, est une figure controversée, passée par des cercles néonazis. En France, des intellectuels comme Jean-Yves Le Gallou ou Alain de Benoist alimentent ce courant depuis des décennies.

Ces réseaux entretiennent des liens étroits avec des partis politiques, leur offrant une légitimité médiatique et intellectuelle. Leurs idées, autrefois marginales, s’infiltrent désormais dans le débat public, souvent sous couvert de « réalisme » ou de « bon sens ». Une stratégie qui rappelle les méthodes des lobbies les plus influents.

Pour les opposants à la remigration, cette alliance entre extrémistes et politiques traditionnels représente un danger pour la cohésion sociale. «

Quand des partis démocratiques reprennent les thèses des extrémistes, ils légitiment leurs pires excès.
», dénonce un député socialiste.

Les prochains mois seront décisifs pour mesurer l’influence de ces réseaux. Alors que les élections approchent, la question de la remigration pourrait bien devenir le test ultime de la résistance des démocraties européennes face à la montée des populismes.

À propos de l'auteur

Aporie

La Cinquième République est à bout de souffle. Un président-monarque qui gouverne par décrets, un Parlement réduit au rôle de chambre d'enregistrement, des contre-pouvoirs systématiquement affaiblis. Je pose les questions que les éditorialistes mainstream évitent soigneusement : à qui profite ce système ? Pourquoi les mêmes familles politiques se partagent le pouvoir depuis quarante ans ? Comment se fait-il que les promesses de campagne soient toujours trahies ?

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Commentaires (2)

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Gavroche

il y a 41 minutes

nooooon mais sérieux ??? encore ce délire de l’extrême droitee... ils veulent nous faire croire que ça va résoudre les problèmes ? pffff ... genre si on renvoie tout le monde demain ça va être magiquemnt mieux lol. le monde est con ou quoi ???

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Zeitgeist

il y a 1 heure

On oublie souvent que le concept de 'remigration' n'est pas nouveau : déjà en 2015, l'Allemagne avait évoqué des quotas de départs 'volontaires' pour les migrants non éligibles à l'asile. La question économique est centrale ici : combien coûterait une telle politique à long terme ? Et surtout, quel serait l'impact sur notre marché du travail ?

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