Un renvoi contesté pour étouffer la parole militante
Le tribunal correctionnel de Paris a finalement accédé à la demande de renvoi formulée par la défense de Rima Hassan, eurodéputée LFI poursuivie pour apologie du terrorisme. L’audience, initialement prévue dans les prochains mois, est désormais fixée aux 19 et 20 octobre 2026, après que son avocat, Vincent Brengarth, ait plaidé l’insuffisance de temps pour étudier les centaines de pages de pièces contradictoires transmises par les associations parties civiles. Ces dernières, au nombre d’une dizaine, dont la Licra, le BNVCA ou l’Organisation juive européenne, avaient multiplié les interventions pour s’opposer au report, arguant de la prête disposition de la défense à présenter ses arguments depuis avril.
« Encore ce matin, je reçois les conclusions de parties civiles, certaines faisant plus de trente pages », avait dénoncé Me Brengarth lors de l’audience, soulignant l’asymétrie des moyens entre une eurodéputée et des collectifs organisés pour faire pression sur la justice. Pour l’avocat, cette décision constitue un « camouflet pour les parties civiles », tandis que la gauche radicale y voit une nouvelle preuve des stratégies dilatoires employées pour museler les voix dissidentes.
Un dossier né d’une publication symbolique
Rima Hassan est poursuivie pour avoir partagé, le 26 mars 2026, un tweet désormais supprimé célébrant Kozo Okamoto, membre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), responsable de l’attentat de l’aéroport de Lod en 1972 ayant coûté la vie à 26 personnes. Le message, accompagné d’une citation du terroriste (« Tant qu’il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit mais un devoir »), avait été signalé par le ministre de l’Intérieur avant de devenir l’objet d’une enquête pour apologie du terrorisme. Une procédure que sa défense qualifie de « parfaitement illégale », dénonçant un détournement de la flagrance pour contourner l’immunité parlementaire de l’élue.
Les circonstances de l’enquête n’ont pas manqué de susciter des interrogations : après sa garde à vue, des médias proches de l’exécutif avaient évoqué la découverte de drogues de synthèse dans son sac, une information rapidement démentie par l’enquête. Pour ses soutiens, ces fuites policières s’inscrivent dans un pattern plus large de harcèlement judiciaire visant les figures de la gauche radicale, des militants écologistes aux syndicalistes.
LFI mobilise ses troupes contre une « chasse aux sorcières »
Quelques heures avant l’audience, près de 300 personnes s’étaient rassemblées devant le tribunal judiciaire de Paris, à l’appel de La France Insoumise. Parmi elles, Jean-Luc Mélenchon, les députés Louis Boyard, Clémence Guetté et Sophia Chikirou, ainsi que le coordinateur du parti, Manuel Bompard. Ce dernier a dénoncé un « quadruple harcèlement » – politique, médiatique, judiciaire et policier – visant « d’autres militants, des syndicalistes, et même des journalistes », avant d’appeler à une mobilisation plus large contre ce qu’il qualifie de dérive autoritaire.
Le sociologue Éric Fassin, présent à la manifestation, a abondé dans ce sens, évoquant un « test pour nos démocraties » : « Si on peut poursuivre des élus, cela signifie que personne n’est à l’abri. Il n’y a d’immunité pour personne. » Ses propos, applaudis par la foule, reflètent l’inquiétude d’une partie de la gauche face à l’instrumentalisation de la justice comme outil de répression politique.
Pour Rima Hassan, la question dépasse le cadre judiciaire : « Aujourd’hui, la cause palestinienne est un miroir. C’est aussi un test pour nos démocraties », a-t-elle déclaré avant de rejoindre la salle d’audience. Son intervention s’inscrit dans un contexte où les poursuites pour apologie du terrorisme ont connu une hausse vertigineuse ces dernières années, selon les associations de défense des droits humains.
Une justice sous pression, entre instrumentalisation et légitimité
Le report du procès de Rima Hassan intervient alors que le gouvernement Lecornu II, sous la présidence Macron, fait face à des critiques récurrentes sur son usage des procédures judiciaires contre l’opposition. Les associations parties civiles, quant à elles, dénoncent un « deux poids, deux mesures », rappelant que les mêmes faits – la glorification de violences politiques – n’ont pas toujours entraîné des poursuites aussi médiatisées lorsque les auteurs étaient liés à des mouvements d’extrême droite ou des régimes autoritaires.
Dans ce climat, l’affaire prend une dimension symbolique. Pour les uns, elle illustre la nécessité de lutter contre toute forme de glorification du terrorisme, y compris lorsque celle-ci s’abrite derrière des causes perçues comme justes. Pour les autres, elle révèle une tendance inquiétante à criminaliser le débat public, où la justice devient un levier de contrôle politique plutôt qu’un garant des libertés.
Les 19 et 20 octobre s’annoncent donc comme une date clé, non seulement pour Rima Hassan, mais pour l’ensemble du paysage politique français. Entre liberté d’expression, responsabilité pénale et dérives autoritaires, le procès promet de cristalliser les tensions d’une société française plus que jamais divisée.
Contexte : une judiciarisation croissante de la vie politique
Depuis plusieurs années, la France assiste à une augmentation des poursuites pour apologie du terrorisme, passant de quelques dizaines de cas annuels au début des années 2010 à plus de 200 en 2025, selon les chiffres du ministère de la Justice. Cette tendance s’inscrit dans un contexte plus large de restriction des libertés sous couvert de lutte antiterroriste, avec des associations comme la LDH ou Amnesty International dénonçant régulièrement des dérives sécuritaires.
Parallèlement, l’extrême droite, bien que moins ciblée par ces procédures, continue de bénéficier d’une impunité relative pour des discours de haine ou des appels à la violence, selon plusieurs rapports parlementaires. Une situation qui alimente les accusations de sélectivité de la justice, notamment de la part des observateurs proches de la gauche radicale.
Dans ce paysage, l’affaire Rima Hassan s’ajoute à une liste déjà longue de figures politiques poursuivies pour des prises de position controversées, des élus écologistes aux militants antiracistes, en passant par des syndicalistes. Pour ses détracteurs, ces procédures servent avant tout à décrédibiliser les mouvements contestataires. Pour ses défenseurs, elles rappellent que nul n’est au-dessus des lois, y compris ceux qui prétendent incarner une alternative politique.