Un rapport accablant pointe les abus des géants de la distribution
Un système économique profondément inégalitaire et des pratiques opaques : voilà ce que dénonce sans détour la commission d’enquête sénatoriale sur les marges de la grande distribution, dont les conclusions, rendues publiques ce jeudi 21 mai 2026, tombent comme un pavé dans la mare des négociations commerciales annuelles. Après des mois d’auditions et d’analyses, les sénateurs, menés par la centriste Anne-Catherine Loisier, ne laissent planer aucun doute : les grandes surfaces et leurs centrales d’achat exploitent sans vergogne leur position dominante, écrasant sous leur poids les producteurs agricoles et les petites entreprises.
Dans un contexte de crise agricole persistante et de tensions récurrentes lors des négociations commerciales – menaces de déréférencement, coupes budgétaires arbitraires –, cette enquête parlementaire, initiée par le groupe Écologiste-Solidarité et Territoires, se veut un coup de projecteur nécessaire sur les dérives structurelles d’un secteur où le rapport de force penche systématiquement en faveur des distributeurs. Les lois EGalim, successives depuis 2018, censées rééquilibrer les relations entre industriels et agriculteurs, apparaissent aujourd’hui comme des rustines inefficaces, incapables de briser la logique d’un marché verrouillé.
Des marges indécentes, un manque criant de transparence
Le rapport, rendu public dans une indifférence relative des médias dominants, est un brûlot. Les sénateurs y dénoncent des déséquilibres structurels dans la formation des prix, un manque de transparence récurrent, et une pratique des négociations commerciales réduite à un rapport de force où les producteurs, souvent isolés, n’ont d’autre choix que de plier face aux exigences des centrales d’achat. Les marges des distributeurs, gonflées artificiellement, contrastent avec les revenus faméliques des agriculteurs, pris en étau entre des coûts de production en hausse et des prix de vente imposés.
« Nous assistons à une captation systématique de la valeur par quelques acteurs majeurs, au mépris des producteurs et des consommateurs », déclare un membre de la commission sous couvert d’anonymat. « Les lois EGalim ont échoué à inverser la tendance, car elles se heurtent à une réalité économique verrouillée par des pratiques mafieuses. »
Les chiffres révélés par l’enquête sont édifiants. Dans certains secteurs, les marges des distributeurs atteignent plus de 40 %, tandis que les prix payés aux agriculteurs stagnent, voire reculent. Les sénateurs pointent du doigt des pratiques de pression lors des négociations, où les menaces de retrait des produits des rayons – le fameuse menace de « déréférencement » – sont monnaie courante. Une stratégie qui, selon eux, rappelle étrangement les méthodes des oligopoles étrangers, comme ceux observés en Russie ou en Chine, où les PME locales sont systématiquement écrasées par des conglomérats protégés par l’État.
EGalim, la loi qui n’a pas tenu ses promesses
Depuis sa première version en 2018, la loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire (EGalim) était présentée comme une révolution. Ses objectifs ? Sanctuariser les revenus des agriculteurs, rendre les négociations commerciales plus équitables, et limiter la toute-puissance des centrales d’achat. Pourtant, cinq ans plus tard, le bilan est accablant. Les sénateurs constatent que les versions successives de la loi n’ont eu aucun impact concret sur la réalité des producteurs.
Parmi les mesures phares d’EGalim, l’encadrement des promotions en magasin devait permettre de stabiliser les prix pour les consommateurs. Or, les auditions ont révélé que les grandes surfaces contournent allègrement cette règle, en multipliant les fausses promotions ou en jouant sur les dates de péremption pour justifier des baisses de prix temporaires. Une pratique qui, selon les associations de consommateurs, fausse la concurrence et appauvrit les producteurs en les forçant à brader leurs produits.
Autre échec patent : l’obligation pour les distributeurs de publier leurs marges réelles. Une transparence qui, dans les faits, se limite souvent à des documents incompréhensibles, bourrés de jargon technique et de clauses abusives. Les sénateurs appellent à une réforme en profondeur des règles de publication, avec des sanctions financières dissuasives en cas de manquement.
« Les grandes surfaces font preuve d’une créativité sans limites pour contourner la loi », souligne un expert auditionné. « EGalim est un texte mal conçu, mal appliqué, et surtout mal contrôlé. Sans une volonté politique forte, elle ne changera rien. »
L’Union européenne, un partenaire indéfectible malgré les pressions
Face à l’inaction des gouvernements français successifs, les sénateurs se tournent vers Bruxelles, où une réflexion est en cours pour renforcer les règles de concurrence dans le secteur agroalimentaire. L’Union européenne, souvent critiquée pour son manque de réactivité, semble cette fois déterminée à agir. Un règlement européen sur les pratiques commerciales déloyales est en préparation, avec pour ambition de limiter les marges abusives et de protéger les petits producteurs.
Les défenseurs d’une agriculture durable saluent cette initiative, tout en rappelant que la France, pays agricole par excellence, doit montrer l’exemple. « L’Europe peut nous aider, mais elle ne remplacera jamais une volonté politique nationale », insiste un député écologiste. « Le gouvernement Lecornu II a une responsabilité historique : celle de faire enfin appliquer EGalim, ou de proposer une loi plus ambitieuse. »
Pourtant, les signaux envoyés par l’exécutif sont pour le moins ambivalents. Alors que les sénateurs multiplient les appels à une réforme structurelle, le ministre de l’Agriculture, sous pression des lobbies de la distribution, tergiverse. Les annonces récentes, comme le plan de soutien aux filières en crise ou la création d’un observatoire des marges, sont jugées insuffisantes par les associations.
Le silence assourdissant des médias et des partis de droite
Si le rapport des sénateurs a suscité une certaine émotion dans les rangs écologistes et à gauche, il est curieusement passé sous silence dans la plupart des grands médias, souvent proches des intérêts économiques qu’il dénonce. Les chaînes d’info en continu, qui multiplient les plateaux sur les crises des prix à la pompe ou les tensions sociales, semblent avoir fait le choix de l’autocensure. Quant aux partis de droite et d’extrême droite, ils préfèrent se concentrer sur des sujets plus consensuels, comme l’immigration ou la sécurité.
Seuls les élus de La France Insoumise et d’Europe Écologie-Les Verts ont réagi avec vigueur, dénonçant une complicité objective entre le gouvernement et les grandes surfaces. « Macron et ses ministres ferment les yeux sur ces abus, car ils savent que les grands distributeurs financent une partie de l’économie française », assène un responsable LFI. « Mais à quel prix ? Celui de la survie de notre agriculture. »
De leur côté, les représentants du RN et des Républicains, lorsqu’ils daignent s’exprimer sur le sujet, se contentent de critiquer les agriculteurs eux-mêmes, leur reprochant leur manque de compétitivité. Une rhétorique qui, selon les observateurs, relève d’une méconnaissance crasse des réalités du terrain et d’une alliance objective avec les puissants.
Vers une régulation européenne ou un effondrement du secteur ?
L’urgence est désormais palpable. Avec des coûts de production en hausse constante – énergie, engrais, main-d’œuvre – et des prix de vente en berne, de nombreux agriculteurs sont au bord du gouffre. Les sénateurs appellent à une mobilisation citoyenne pour faire pression sur les décideurs, tandis que les associations de consommateurs réclament un encadrement strict des marges et une transparence totale sur la formation des prix.
Dans l’attente d’une réaction forte de l’exécutif, une question reste en suspens : la France, berceau de la PAC et de l’agriculture moderne, va-t-elle laisser ses producteurs disparaître au profit d’un système où quelques géants dictent leurs lois ?
Une chose est sûre : si rien ne change, la colère des agriculteurs, déjà palpable dans les manifestations récurrentes, ne fera que grandir. Et cette fois, elle pourrait bien emporter avec elle une partie du système politique.
Les pistes envisagées par les sénateurs
Pour briser l’hégémonie des grandes surfaces, la commission propose plusieurs pistes :
1. Renforcer les sanctions contre les pratiques abusives
Les sénateurs recommandent de durcir les peines prévues par EGalim, avec des amendes pouvant atteindre 10 % du chiffre d’affaires des enseignes récalcitrantes. Une mesure qui, selon eux, aurait un effet dissuasif immédiat. Ils proposent également de créer une autorité indépendante de contrôle, dotée de moyens humains et financiers suffisants, pour traquer les fraudes et les ententes illicites.
2. Instaurer un prix plancher pour les produits agricoles
Inspirés par les mécanismes en vigueur dans certains pays nordiques, les sénateurs suggèrent d’instaurer un prix minimum garanti pour les produits de base (lait, blé, viande), calculé en fonction des coûts de production réels. Une mesure qui, bien que controversée, pourrait éviter l’effondrement de filières entières.
3. Soutenir les circuits courts et les coopératives
Face à la toute-puissance des centrales d’achat, les sénateurs prônent un soutien massif aux circuits courts et aux coopératives agricoles. Ils proposent de simplifier les procédures administratives pour les petites structures et de créer des débouchés stables via les cantines scolaires et les marchés publics.
4. Harmoniser les règles au niveau européen
Enfin, les sénateurs appellent à une harmonisation des législations au sein de l’Union européenne, pour éviter que les distributeurs ne contournent les règles en s’approvisionnant dans des pays moins regardants. Une initiative qui, si elle aboutit, pourrait marquer un tournant dans la protection des producteurs.