Souveraineté numérique : l'État cède ses données de santé à un champion français du cloud

Par Éclipse 23/04/2026 à 11:25
Souveraineté numérique : l'État cède ses données de santé à un champion français du cloud

Le gouvernement Lecornu II bascule enfin la Plateforme des données de santé vers Scaleway, mettant fin à une dépendance risquée aux géants américains du cloud. Une décision historique pour la souveraineté numérique, mais qui interroge sur les retards accumulés et les défis à venir.

Un tournant historique pour l'indépendance technologique de la France

Dans un geste symbolique fort, l'exécutif dirigé par le Premier ministre Sébastien Lecornu a acté, ce jeudi 23 avril 2026, le basculement de l'hébergement de la Plateforme des données de santé vers Scaleway, filiale française du groupe Iliad. Une décision qui marque l'aboutissement d'une stratégie de long terme visant à soustraire les données sensibles de la Nation aux griffes des géants américains du numérique, dont l'emprise sur les infrastructures critiques françaises devenait de plus en plus intenable.

La fin d'une dépendance coûteuse et risquée

Depuis 2019, cette plateforme dédiée à la recherche médicale et à l'innovation en santé publique reposait sur les serveurs de Microsoft, un choix qui, aujourd'hui, apparaît comme une erreur stratégique majeure. « Les lois extraterritoriales américaines, notamment le Cloud Act, exposent nos données à des demandes abusives de Washington », rappelle un expert en cybersécurité sous couvert d'anonymat. « Ces législations permettent aux autorités américaines de s'emparer de données hébergées n'importe où dans le monde, sans même en informer les utilisateurs ou les États concernés. »

Cette vulnérabilité juridique avait déjà poussé plusieurs pays européens à prendre des mesures similaires. L'Allemagne, les Pays-Bas ou encore la Suède avaient déjà migré leurs données sensibles vers des solutions souveraines, réduisant leur exposition aux pressions des États-Unis. Pourtant, la France, souvent en retard sur ces enjeux, persistait dans une dépendance qu'elle ne pouvait plus justifier, alors même que les tensions géopolitiques s'intensifiaient.

Scaleway, un acteur français enfin à la hauteur

Le choix de Scaleway, entreprise française basée à Paris et filiale du groupe Iliad (propriétaire notamment de Free), s'inscrit dans une logique de souveraineté numérique, mais aussi de performance. Dès janvier 2025, l'entreprise avait lancé les démarches pour obtenir la qualification SecNumCloud, label délivré par l'ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes informatiques). Ce sésame, synonyme de protection maximale contre les intrusions étrangères et les pressions extérieures, exclut par définition les acteurs américains ou chinois, dont les algorithmes et infrastructures sont régulièrement suspectés d'espionnage industriel ou de collusion avec leurs gouvernements respectifs.

Hela Ghariani, directrice de la Plateforme des données de santé, a salué cette transition :

« Cette migration s'inscrit dans une démarche engagée de longue date pour maintenir un haut niveau de sécurité et de confiance à l'ensemble des utilisateurs de la plateforme. Nous devons garantir que nos données, celles des patients comme celles des chercheurs, restent sous contrôle exclusif de nos institutions. »

Pour le gouvernement, cette décision s'inscrit dans un mouvement plus large de réindustrialisation numérique. Après des années de désindustrialisation et de soumission aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), l'État tente de reprendre la main sur ses outils stratégiques. « Nous ne pouvons plus accepter que des données aussi sensibles que celles de la santé des Français soient hébergées par des entreprises soumises à des législations étrangères », a-t-on fait valoir à Matignon.

Un signal fort, mais des défis persistants

Si l'annonce est accueillie favorablement par une partie de la classe politique, certains observateurs pointent du doigt les retards accumulés par l'administration. La Plateforme des données de santé, lancée en 2019 sous l'impulsion d'Agnès Firmin-Le Bodo, alors ministre de la Santé, avait été conçue pour accélérer la recherche médicale. Pourtant, son hébergement par Microsoft avait rapidement soulevé des questions quant à sa conformité avec le Règlement général sur la protection des données (RGPD) et les principes de souveraineté.

Désormais, la priorité sera de finaliser la migration avant la fin de l'année 2026, comme l'a promis l'exécutif. Un calendrier ambitieux, alors que les infrastructures de Scaleway doivent encore être renforcées pour absorber un volume de données aussi critique. « Il ne s'agit pas seulement de changer de prestataire, mais de reconstruire une chaîne de confiance », explique un ingénieur du projet. « Les données de santé sont parmi les plus sensibles. Une fuite ou une intrusion pourrait avoir des conséquences dramatiques. »

Par ailleurs, cette décision pourrait relancer le débat sur les investissements publics dans le numérique. Alors que la France dépense des milliards pour moderniser ses hôpitaux et ses laboratoires, une partie de ces fonds est encore reversée aux géants américains du cloud. Une aberration pour les défenseurs de la souveraineté, qui appellent à un plan massif de relocalisation des infrastructures critiques.

Entre promesses et réalités, quelle crédibilité pour l'exécutif ?

Cette annonce intervient dans un contexte où l'image du gouvernement est de plus en plus contestée sur les questions de numérique. Emmanuel Macron, souvent critiqué pour son manque d'ambition en matière de souveraineté technologique, avait pourtant fait de l'autonomie stratégique un pilier de sa politique industrielle. Pourtant, les retards accumulés et les choix contestables (comme le maintien de Microsoft jusqu'en 2026) interrogent sur la cohérence de sa stratégie.

Pour les oppositions, cette décision arrive trop tard. Marine Le Pen, figure de proue de la droite souverainiste, a déjà dénoncé une « hypocrisie d'État » :

« On nous explique depuis des années que la France doit reprendre le contrôle de ses données, mais on constate que les mêmes qui prônent la souveraineté continuent de dépendre des américains. C'est une politique de Gribouille. »

À gauche, on salue le choix de Scaleway, mais on regrette l'absence de mesures plus radicales. Jean-Luc Mélenchon a rappelé que « la souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit », et a appelé à un plan Marshall numérique pour financer massivement les acteurs français du cloud, encore trop petits face aux géants américains.

Vers une Europe de la souveraineté numérique ?

Cette transition s'inscrit également dans une dynamique européenne. Depuis plusieurs mois, la Commission européenne pousse les États membres à adopter des solutions locales pour leurs données sensibles, notamment dans les secteurs de la santé, de la défense et de l'énergie. « L'Europe ne peut plus se permettre de dépendre de fournisseurs extra-européens pour ses infrastructures critiques », a déclaré une haute fonctionnaire de la DG Connect.

La France, avec ce choix, envoie un signal fort à ses partenaires. Mais elle devra faire ses preuves en matière de fiabilité et de sécurité. Les précédents échecs de projets souverains, comme le lancement raté du cloud public français OVHcloud pour les données sensibles de l'État, rappellent que la souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit avec rigueur.

Reste à savoir si cette migration inaugurera une nouvelle ère pour le numérique français, ou si elle restera un simple coup de communication. Une chose est sûre : dans un monde où les données sont devenues le pétrole du XXIe siècle, la France ne peut plus se permettre de jouer les apprentis sorciers.

Une décision saluée par les acteurs de la recherche, mais sous haute surveillance

Les associations de patients et les chercheurs en santé publique ont accueilli avec soulagement l'annonce de ce basculement. « Enfin une bonne nouvelle pour la protection de nos données ! » s'est exclamée une porte-parole de France Assos Santé. « Nous attendions cette décision depuis des années. Les patients doivent avoir la certitude que leurs données ne sont pas accessibles à des puissances étrangères. »

Du côté des industriels du numérique, l'annonce a été perçue comme une bouffée d'oxygène. Scaleway, qui emploie près de 1 500 personnes en France, voit son carnet de commandes s'allonger. « C'est une reconnaissance de notre expertise et de notre engagement pour une technologie souveraine », a déclaré le PDG de l'entreprise, Octave Klaba.

Pourtant, des questions subsistent. Comment Scaleway parviendra-t-il à garantir une disponibilité et une sécurité à toute épreuve ? Les infrastructures françaises sont-elles suffisamment résilientes pour absorber un volume de données aussi critique ? Autant de défis qui attendent le gouvernement et l'entreprise dans les mois à venir.

Une chose est certaine : cette décision marque un tournant. Après des années de dépendance aux GAFAM, la France tente enfin de reprendre le contrôle de son avenir numérique. Reste à savoir si elle en a les moyens.

À propos de l'auteur

Éclipse

Les affaires étouffées, les scandales enterrés, les lanceurs d'alerte persécutés : je m'intéresse à tout ce que le pouvoir voudrait garder dans l'ombre. J'ai reçu des menaces, des pressions, des tentatives d'intimidation. Ça ne m'arrêtera pas. La transparence démocratique n'est pas négociable. Quand un élu détourne de l'argent public, quand une entreprise pollue en toute impunité, quand un ministre ment au Parlement, les citoyens ont le droit de savoir. Je suis là pour ça. Et je ne lâcherai rien

Votre réaction

Connectez-vous pour réagir à cet article

Publicité

Connectez-vous ou inscrivez-vous pour commenter.

Votre avis

Commentaires (9)

Connectez-vous ou inscrivez-vous pour commenter cet article.

C

Chimère

il y a 1 jour

Mdr, la souveraineté numérique française, c’est comme le mariage pour tous : on en parle pendant 10 ans, on fait semblant de le faire, et au final t’as juste un communiqué de presse et 3 mecs qui s’engueulent dans un plateau télé. La France, quoi.

0
A

Alexis_767

il y a 1 jour

Si c’est pour confier nos données à un acteur français aussi fragile que OVH (qui a bien failli couler en 2021), autant garder AWS. Au moins, eux, ils ont les moyens de se relever d’un incendie. Scaleway, avec ses data centers en Normandie... pfff.

0
R

Reporter citoyen

il y a 1 jour

@alexis-767 Tu as raison sur OVH, mais OVH c’était une entreprise, Scaleway c’est une filiale d’Iliad. Donc techniquement, c’est du même groupe... et donc toujours sous perfusion de Xavier Niel. La souveraineté, c’est pas juste "français", c’est "indépendant des milliardaires".

0
L

Lucie-43

il y a 1 jour

Scaleway ? Le cloud des mecs qui vendaient des VPS à 2€ en 2015. Bravo l’État, on a vraiment touché le fond du panier.

0
S

Spirale

il y a 1 jour

Cette décision s’inscrit dans une logique historique de méfiance envers les GAFAM, mais aussi de sous-estimation chronique de nos capacités. En 2014, déjà, on promettait un "cloud souverain"... qui n’a jamais vu le jour. Combien de milliards jetés en l’air cette fois ?

0
I

Isabelle du 61

il y a 1 jour

Bon... encore un article sur la souveraineté numérique qui va finir en eau de boudin. On en parle depuis Macron I, et voilà où on en est. Lassante, quand même.

0
Z

Zénith

il y a 1 jour

@isabelle-du-61 Exactement. 2017-2024 : 7 ans de "progrès" pour en arriver là. La France est championne du monde en PowerPoint et en rapports inutiles.

0
G

ghi

il y a 1 jour

Analysons les chiffres : Scaleway est effectivement français, mais son infrastructure repose en partie sur des sous-traitants européens (et pas que). La dépendance n’est pas totalement éradiquée, elle est juste... re-localisée. Stratégie de communication très classique.

5
T

Thomas65

il y a 1 jour

Bon, encore une fois on prend 10 ans de retard pour faire ce que tout le monde faisait déjà en 2010... M'enfin. La souveraineté, c'est bien, mais les délais, c'est le pire.

2
Publicité