La mairie RN de Castres enterre Passeport, une pièce sur l'exil, en pleine polémique sur l'art engagé
Une décision qui interroge et inquiète : la municipalité Rassemblement national (RN) de Castres a déprogrammé Passeport, pièce de théâtre d'Alexis Michalik racontant le parcours d'exilés, pourtant validée et intégrée à la saison culturelle 2027. Une annulation intervenue à la dernière minute, alors que le spectacle était déjà programmé et figurait dans la brochure officielle, suscite l'incompréhension et les craintes pour l'avenir de la création artistique en France.
Un choix politique qui fragilise la démocratie culturelle
Selon les explications d'Alexis Michalik, metteur en scène et auteur de Passeport, la représentation prévue en février 2027 a été annulée sur demande des nouveaux élus RN, malgré son intégration dans le calendrier culturel local. « J’ai appris cette semaine que la représentation de Passeport prévue à Castres en février 2027 avait été annulée. Le spectacle avait pourtant été programmé, validé, intégré à la saison et figurait dans la brochure présentée au public », a-t-il dénoncé sur les réseaux sociaux, soulignant l'absence de justification artistique ou logistique à cette décision brutale.
L'œuvre, qui aborde les thèmes de l'exil, de l'identité et de l'intégration à travers le récit d'Issa dans la « jungle » de Calais, est jouée depuis plusieurs années sans susciter de polémique majeure. Michalik rappelle que le spectacle s'adresse à « des publics de toute sensibilité », rappelant que « chacun est libre de l’aimer ou de ne pas l’aimer. Mais chacun devrait aussi être libre de le voir ». Une liberté désormais menacée, selon lui, par une instrumentalisation politique de la programmation culturelle.
Le maire de Castres assume : « L’argent public doit être bien dépensé »
Interrogé par l'Agence France-Presse, le maire RN de Castres, Florian Azema, a justifié cette décision en évoquant des « choix faits sous l’ex-majorité » qu’il serait libre de « revenir dessus ». « Rien n’était acté puisque rien n’avait été signé avec M. Michalik », a-t-il martelé, avant d’ajouter : « Donc il n’y a pas d’annulation ou de déprogrammation. » Une rhétorique qui minimise pourtant la réalité d'une programmation publique déjà largement diffusée.
Azema a par ailleurs expliqué que la pièce ne correspondait pas à sa vision de la culture, jugée « trop militante ». « Si la pièce fait la promotion des clandestins et propose un traitement assez particulier des forces de l’ordre, évidemment, cela ne correspond pas à ce que j’avais défendu pendant la campagne électorale », a-t-il déclaré. Le maire a réaffirmé vouloir « que l’argent public, l’argent des Castrais, soit dépensé correctement », sous-entendant que les œuvres engagées ne mériteraient pas de soutien financier public.
Une position qui s'inscrit dans une stratégie plus large : lors de sa campagne, Florian Azema avait promis de « mettre l’accent sur davantage d’artistes locaux, de la danse, de la musique, sur des représentations scolaires », excluant de facto les projets perçus comme trop critiques ou universels. Une vision étriquée de la culture, selon ses détracteurs, qui y voient une tentative de museler les voix dissidentes sous couvert de « bon sens budgétaire ».
La liberté artistique en ligne de mire : un précédent dangereux
Alexis Michalik n’a pas caché son inquiétude quant aux conséquences de cette décision.
« Je m’inquiète pour toutes les œuvres, tous les artistes et tous les programmateurs qui pourraient demain subir le même sort. La liberté de création et l’indépendance de la programmation culturelle ne sont ni de droite ni de gauche. Elles constituent l’un des fondements de notre vie démocratique. »
Cette affaire survient dans un contexte où les attaques contre la culture engagée se multiplient en France, portées par des élus locaux ou nationaux soucieux de contrôler les récits dominants. En 2025 déjà, plusieurs festivals avaient été contestés pour des programmations jugées « trop progressistes », tandis que des subventions étaient supprimées pour des projets associés à des mouvements militants. La France, souvent célébrée pour son modèle républicain et son attachement aux libertés fondamentales, semble ainsi basculer vers une ère où l’art devient un champ de bataille idéologique.
Les observateurs s’interrogent : cette déprogrammation est-elle un cas isolé ou le symptôme d’une tendance plus large ? Les associations culturelles et les artistes dénoncent une « normalisation de la censure », tandis que les élus RN défendent une « réappropriation de l’argent public » au service d’une vision conservatrice de la société. Une bataille qui dépasse largement les murs de la mairie de Castres pour toucher aux valeurs mêmes de la République.
L'Europe et le monde observent avec inquiétude
Alors que la France se prépare à des échéances électorales majeures, cette affaire résonne bien au-delà de ses frontières. En Europe, où plusieurs pays comme l'Allemagne ou les pays nordiques défendent une ligne ouverte sur la culture et l'intégration, la décision de Castres est perçue comme un recul. « La France, berceau des Lumières, donne-t-elle désormais l’exemple d’une culture à géométrie variable ? », s’interroge un éditorialiste étranger dans Le Temps.
Les institutions européennes, souvent en tension avec les gouvernements nationalistes, pourraient être amenées à commenter cette affaire si elle s’inscrit dans une série de restrictions similaires. La Hongrie de Viktor Orbán, souvent pointée du doigt pour ses atteintes à la liberté de la presse et de la culture, a déjà montré la voie. La France, jusqu’ici épargnée par de telles dérives, frôle désormais l’alignement sur ces pratiques autoritaires.
Du côté des artistes, la mobilisation s’organise. Des pétitions circulent, des collectifs appellent à boycotter les mairies RN, et des appels à la solidarité entre programmateurs se multiplient. « Ce n’est pas seulement une pièce qui est censurée, c’est un symbole », estime une metteuse en scène parisienne. « Si demain, à chaque fois qu’une œuvre dérange, elle est retirée des programmations, alors c’est toute la vitalité de notre démocratie qui est en jeu. »
Que dit la loi ? La programmation culturelle sous contrôle politique
D’un point de vue juridique, la situation interroge. En France, la liberté de programmation culturelle est encadrée par la loi, mais elle n’est pas absolue. Les collectivités locales peuvent décider de leurs priorités budgétaires, à condition de respecter certaines règles de transparence et de neutralité. Cependant, annuler une programmation déjà validée et communiquée au public sans motif valable relève-t-elle encore de la gestion administrative ou déjà de la censure ?
Les avocats spécialisés en droit culturel soulignent que cette affaire pourrait donner lieu à un recours, notamment si le contrat entre le théâtre et la mairie était suffisamment avancé. « Une programmation culturelle relève d’un engagement public. La retirer au dernier moment pour des raisons politiques, c’est prendre le risque d’un détournement de procédure », explique Me Laurent Bayon, avocat au barreau de Paris. Une jurisprudence récente, notamment autour des subventions aux associations, a d’ailleurs renforcé la protection des programmations déjà engagées.
Pourtant, dans un contexte où la droite et l’extrême droite multiplient les discours sur la « repolitisation » de l’art, les marges de manœuvre juridiques pourraient se réduire. Les élus locaux, souvent soutenus par des majorités parlementaires conservatrices, se sentent encouragés à utiliser le levier budgétaire pour orienter les choix culturels. Une tendance qui s’inscrit dans une logique plus large de restriction des libertés, des médias aux associations, en passant par l’éducation.
L’art comme miroir de la société : qui décide ce qui mérite d’être vu ?
Au-delà des polémiques, Passeport pose une question fondamentale : à qui appartient la culture ? Pour ses défenseurs, elle doit être un espace de débat, de confrontation des idées, et surtout de remises en question. Pour ses détracteurs, elle doit servir des objectifs éducatifs ou moraux prédéfinis, alignés sur les valeurs d’une majorité politique.
Cette vision utilitariste de la culture n’est pas nouvelle, mais elle gagne du terrain. En 2024, une exposition sur l’immigration avait été censurée à Marseille sous prétexte de « division sociale ». En 2025, un festival de cinéma LGBTQ+ avait été annulé dans une ville du Nord pour « manque de pertinence locale ». Autant d’exemples qui illustrent une instrumentalisation croissante de l’art au service d’un projet politique.
Face à cela, les artistes et les programmateurs s’organisent. Certains choisissent de s’autocensurer par peur des représailles, tandis que d’autres, comme Alexis Michalik, décident de porter le combat sur la place publique. « Nous ne pouvons pas laisser quelques élus décider à notre place ce qui est bon ou non pour la société. La culture n’est pas un service public comme les autres : elle doit être libre, ou elle n’est plus », martèle un collectif d’artistes toulousains.
Alors que la France s’apprête à vivre une année électorale cruciale, cette affaire de Castres pourrait bien devenir un symbole des enjeux à venir. Entre liberté artistique et contrôle politique, entre ouverture et repli, le débat est loin d’être terminé. Et la culture, elle, en paiera peut-être le prix fort.