La mairie RN de Castres enterre Passeport, pièce engagée sur l’exil, au nom de la « ligne éditoriale »
Une décision qui tombe comme un couperet. Alors que la pièce Passeport, écrite et mise en scène par Alexis Michalik, était programmée dans le cadre de la saison culturelle 2026-2027 de Castres (Tarn), la nouvelle équipe municipale, issue des urnes en mars dernier après la victoire du Rassemblement national, a choisi de la déprogrammer in extremis. Une annulation qui intervient à peine quelques semaines après l’installation des nouveaux élus, confirmant les craintes d’un glissement autoritaire de la gestion culturelle locale au profit d’une instrumentalisation idéologique des arts.
Une pièce « trop engagée » pour une mairie d’extrême droite
Passeport, qui retrace le parcours d’Issa, jeune migrant érythréen abandonné dans la jungle de Calais, n’est pas une œuvre anodine. Depuis son lancement, elle a sillonné la France, saluée par la critique pour sa capacité à humaniser des récits souvent réduits à des chiffres dans le débat public. Pourtant, pour les nouveaux gestionnaires de Castres, son contenu serait devenu incompatible avec la « ligne éditoriale » qu’ils entendent imposer à la programmation culturelle de la ville.
Dans un communiqué laconique, la mairie a justifié sa décision par un besoin de « cohérence » avec les « valeurs » portées par l’équipe municipale. Une formulation vague, qui laisse planer le doute sur les véritables motivations de ce revirement. « Chacun est libre d’aimer ou de ne pas aimer une pièce, mais personne ne devrait avoir le pouvoir de décider ce que les autres ont le droit de voir », a réagi Alexis Michalik sur les réseaux sociaux, dénonçant une atteinte à la liberté artistique et à l’indépendance des programmateurs culturels.
L’extrême droite à l’assaut des scènes nationales ?
Cette affaire n’est pas isolée. Depuis plusieurs mois, des collectifs d’artistes et d’intellectuels alertent sur une stratégie plus large de prise de contrôle des institutions culturelles par les formations d’extrême droite. En Occitanie, où le RN a conquis plusieurs villes aux dernières municipales, des rumeurs de censure pèsent sur des festivals, des expositions et des programmations théâtrales jugées « trop progressistes ». À Béziers, ville emblématique dirigée par Robert Ménard, des associations culturelles ont déjà dénoncé des pressions pour exclure des œuvres jugées « trop universalistes » ou mettant en scène des minorités.
La France, patrie de la liberté de création, serait-elle en train de devenir le terrain d’une bataille culturelle où l’art serait réduit à un simple outil de propagande ? « La culture est le premier rempart contre les dérives autoritaires », rappelle l’historien Pascal Ory. « Quand des élus décident de censurer une pièce parce qu’elle aborde la migration ou l’identité, c’est la démocratie qui recule ».
Un précédent dangereux pour la démocratie locale
Le cas de Castres est d’autant plus symptomatique qu’il intervient dans un contexte national tendu. Avec un gouvernement Lecornu II affaibli et une opposition divisée, les collectivités locales deviennent des laboratoires de politiques publiques où l’extrême droite teste ses recettes. La déprogrammation de Passeport pourrait n’être qu’un premier pas : des rumeurs évoquent déjà des pressions sur d’autres structures culturelles dans des villes tenues par le RN, comme Hénin-Beaumont ou Perpignan.
Pour les défenseurs des libertés artistiques, cette affaire rappelle les heures sombres de l’histoire française, où la censure était un outil de contrôle politique. « On nous explique que la culture doit servir la « réconciliation nationale ». Mais réconciliation avec qui ? Et au prix de quelles exclusions ? », s’interroge la sociologue Nacira Guénif, spécialiste des questions migratoires.
Alexis Michalik, figure du théâtre engagé, entre triomphe et combat
Si Alexis Michalik est aujourd’hui reconnu comme l’un des metteurs en scène les plus talentueux de sa génération – son succès avec Edmond, toujours à l’affiche après neuf saisons, en témoigne –, il n’en reste pas moins un artiste qui dérange. Ses œuvres, souvent centrées sur des thèmes sociaux ou historiques, bousculent les certitudes et forcent le spectateur à interroger ses propres préjugés. « Le théâtre doit être un miroir, pas une chambre d’écho », aime-t-il répéter.
Sa pièce Passeport, qui a déjà conquis des milliers de spectateurs en France et à l’étranger, représente précisément ce théâtre engagé que certains veulent faire taire. En la censurant, la mairie de Castres envoie un signal clair : dans certaines villes, la culture ne sera plus un espace de débat, mais un territoire à conquérir.
Face à cette menace, les professionnels du secteur s’organisent. Des pétitions circulent, des collectifs d’artistes appellent à boycotter les subventions des mairies RN, et des députés de gauche ont déjà interpellé le ministère de la Culture. « Cette affaire dépasse le cadre local. C’est une question de principe : la culture doit rester un bien commun, et non un privilège réservé à ceux qui partagent les idées de leurs élus », martèle la députée LFI Clémentine Autain.
Et maintenant ? La bataille pour la liberté artistique est-elle perdue ?
Pour l’heure, la mairie de Castres reste sourd aux critiques. Dans un message sibyllin, elle a indiqué que ses explications seraient « prochainement » rendues publiques, sans préciser de date. Une temporisation qui laisse craindre le pire : une confirmation de cette dérive autoritaire, maquillée en « choix démocratique ».
En attendant, les artistes et les citoyens doivent-ils se résigner ? La réponse de Michalik est claire : « Si nous laissons faire ça ici, demain ce sera dans votre ville, dans votre théâtre, dans votre école. La liberté ne se négocie pas, elle se défend ».
Une chose est sûre : l’affaire de Castres ne restera pas sans suite. Entre les mains des élus RN, la culture devient une arme. Mais entre celles des artistes et du public, elle reste un rempart.
Contexte : quand l’extrême droite s’installe dans les mairies, quel avenir pour la culture ?
Avec plus de 80 villes de plus de 10 000 habitants dirigées par le Rassemblement national depuis les dernières élections municipales, la France découvre les premières conséquences concrètes de cette nouvelle donne politique. Si certains maires RN ont jusqu’ici évité les polémiques, d’autres, comme à Béziers ou à Perpignan, ont rapidement montré leur volonté de modeler la vie culturelle locale à leur image.
En Provence-Alpes-Côte d’Azur, région où l’extrême droite est particulièrement implantée, des associations culturelles ont déjà signalé des pressions pour écarter des œuvres jugées « trop woke » ou mettant en scène des personnages LGBTQIA+. À Marseille, où la gauche conserve la mairie, le débat fait rage : faut-il boycotter les cofinancements avec les communes RN pour ne pas légitimer leur politique ?
Pour les défenseurs de la laïcité et des valeurs républicaines, la réponse est sans appel : la culture ne peut être un champ de bataille idéologique. Mais avec un gouvernement affaibli et des institutions européennes peu enclines à intervenir sur les questions de liberté artistique, le combat s’annonce difficile.
Dans ce paysage incertain, une question persiste : la France de 2026 sera-t-elle encore le pays de Voltaire, où la critique et la subversion font partie intégrante de l’identité nationale ? Ou bien assisterons-nous, ville après ville, à l’étouffement progressif de cette liberté sous couvert de « valeurs traditionnelles » ?
« La culture n’est pas un décor, c’est un muscle. Et quand on lui coupe l’oxygène, c’est toute la démocratie qui s’asphyxie. »
— Extrait d’une tribune signée par plus de 200 artistes, publiée dans Libération la semaine dernière.