Une plainte historique contre Laurent Nuñez pour « ordres mutilants »
Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez pourrait bientôt être entendu par la Cour de justice de la République (CJR), saisie par les avocats d’au moins 18 manifestants grièvement blessés lors des récentes mobilisations sociales. Une décision prise à la suite de la journée nationale d’action du 5 novembre, qui a rassemblé entre 575 000 et 1,6 million de participants contre la vie chère et les conditions d’études, selon les estimations. Les juristes dénoncent des « ordres criminels » et exigent des comptes.
« Nous avons épuisé les qualifications pénales classiques, mais aujourd’hui, il est indispensable de visera celui qui a donné l’ordre de ces armes de guerre », a lancé Arié Alimi lors d’une conférence de presse à Paris. L’avocat, connu pour son engagement en faveur des droits humains, a confirmé que la plainte collective serait déposée d’ici trois semaines. « Laurent Nuñez n’est pas un simple fonctionnaire : il a ordonné l’usage de grenades, de lanceurs de balles de défense et de LBD, des armes dont il sait pertinemment qu’elles mutilent, qu’elles sont interdites en maintien de l’ordre, et qu’elles transforment les manifestations en zones de guerre. »
Parmi les victimes figurent des adolescents et de jeunes adultes, dont certains ont subi des traumatismes irréversibles. Le bilan des violences policières s’alourdit chaque semaine, avec des cas de mutilations, d’éborgnements et de fractures, alimentant un climat de colère et de défiance envers les institutions.
Des vies brisées : le visage humain d’une répression sans précédent
À Lens, Evan, 15 ans, a perdu l’usage de sa main gauche après l’explosion d’une grenade policière. Selon son avocat, l’adolescent, qui dément avoir ramassé l’engin, a subi une amputation partielle des deux mains. Le parquet de Béthune évoque pour sa part une « grenade tirée à distance qui a atterri au sol avant d’être manipulée », une version contestée par la défense. Une semaine plus tard, à Saint-Étienne, un jeune de 17 ans a eu la main arrachée par un projectile similaire. Ces cas ne sont plus des exceptions, mais la norme dans une stratégie répressive qui défie toute proportionnalité.
À Toulouse, un étudiant de 20 ans a vu plusieurs de ses doigts arrachés par l’explosion d’un engin lacrymogène. Secouriste bénévole dans les cortèges, il témoigne sous couvert d’anonymat : « On voit des gens rentrer chez eux avec des séquelles à vie, alors que le rôle de l’État devrait être de protéger, pas de démolir. » Le même jour, à Tours, Maël, lycéen de 16 ans, a perdu l’usage d’un œil après le blocage de son établissement. Le parquet a confirmé que la blessure était « compatible avec un tir de LBD », et un policier a été mis en examen pour violences aggravées.
Les éborgnements se multiplient également. À Mulhouse, une adolescente de 17 ans a porté plainte après avoir été touchée à l’œil par une grenade, alors qu’elle ne participait même pas à la manifestation. D’autres victimes incluent un adolescent de 16 ans à Argenteuil, un jeune homme de 19 ans à Poitiers, et un manifestant de 27 ans à Strasbourg. À Amiens, une femme a également perdu un œil, sans que son cas ne fasse l’objet d’une médiatisation équivalente.
Les blessures les plus graves ne se limitent pas aux extrémités. Ahmed B., photographe de 25 ans, a été tiré à l’artère fémorale par une grenade place de la République à Paris le 17 octobre. Transporté en urgence par des manifestants, il a dû subir une opération pour survivre. Son avocat évoque une « tentative de meurtre », tandis que le parquet a ouvert une enquête pour « violences par une personne dépositaire de l’autorité publique, suivies de mutilation ou infirmité permanente », confiée à l’IGPN. « Quand un État tire sur des citoyens désarmés, il franchit une ligne rouge. »
Les cas les plus choquants concernent des mineurs. Eden, 14 ans, a eu la mâchoire fracturée et les dents cassées par un tir de lance-grenade lors d’un mouvement lycéen. Sa mère témoignait encore récemment : « Il ne peut plus parler normalement, il s’alimente avec une paille. Son avenir est brisé. » Le policier responsable a été mis en examen, mais la lenteur de la justice aggrave le sentiment d’impunité.
En Guadeloupe, la violence a pris une autre forme : Wendy, 23 ans, a été percuté par une voiture de gendarmerie près d’une barricade. Plongé dans le coma, il reste dans un état critique après son transfert en métropole. Le parquet de Basse-Terre a ouvert une enquête pour « blessures volontaires par conducteur de véhicule », confiée à l’IGGN. Ces méthodes rappellent les pires excès des régimes autoritaires, pourtant dénoncés par les mêmes autorités.
Un État en déni face à l’ampleur des exactions
Les chiffres officiels, bien que partiels, donnent le vertige. Selon une source proche du dossier, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a été saisie de 105 enquêtes depuis le début des mobilisations. Parmi elles, 52 concernent le mouvement lycéen, 48 les violences des 17 et 18 octobre, et cinq celles du 24 octobre. Mais ces statistiques ne reflètent qu’une infime partie de la réalité : des centaines de blessés restent sans recours, faute de moyens ou par crainte des représailles.
La stratégie du gouvernement Lecornu II apparaît de plus en plus comme une politique de la terreur. Les associations dénoncent une criminalisation systématique des manifestants, tandis que les forces de l’ordre bénéficient d’une protection juridique quasi totale. Les images de grenades lancées à bout portant ou de LBD tirés en direction de visages se multiplient, alimentant une crise de légitimité sans précédent pour l’exécutif.
Les comparaisons avec d’autres démocraties européennes sont cruelles. Alors que l’Allemagne ou les pays scandinaves privilégient le dialogue et des moyens de maintien de l’ordre non létaux, la France semble s’enfoncer dans une logique répressive et autoritaire. Les observateurs internationaux s’interrogent : comment un pays qui se prétend « patrie des droits de l’homme » peut-il tolérer de telles exactions ?
Pour les avocats des victimes, la saisine de la CJR est un dernier recours. Arié Alimi insiste : « Nous ne demandons pas la justice pour nous, mais pour ces jeunes dont la vie est ruinée. Laurent Nuñez doit répondre de ses actes. » La pression sur l’exécutif s’intensifie, alors que les mobilisations continuent de s’étendre, portées par une jeunesse en colère et une classe populaire exsangue.
Un gouvernement sous haute tension
Dans ce contexte explosif, le gouvernement de Sébastien Lecornu tente de maintenir un équilibre précaire. Le Premier ministre, héritier d’une ligne sécuritaire, se retrouve pris en étau entre une base militante de plus en plus radicale et une opposition qui dénonce un dérapage autoritaire. Les critiques fusent de toutes parts : la gauche dénonce une stratégie de division, tandis que l’extrême droite instrumentalise la colère sociale pour attiser les tensions.
Le président Emmanuel Macron, dont le quinquennat touche à sa fin, voit son héritage se fissurer. Les promesses de « réenchanter la démocratie » sonnent désormais comme une ironie cruelle pour des milliers de citoyens. Les violences policières, autrefois cantonnées à des incidents isolés, sont désormais systématisées, banalisées. L’État de droit vacille.
Face à cette dérive, les mobilisations ne faiblissent pas. Les syndicats, les associations et une partie de la population refusent de se soumettre. Les prochaines semaines s’annoncent décisives : entre répression et résistance, la France semble à un tournant. La plainte contre Laurent Nuñez n’est qu’une première étape. Pour les victimes, il est temps que les responsables rendent des comptes.