La Réunion dans l’urgence : quand l’État abandonne ses plus vulnérables
Dans la petite résidence pour seniors Les Pétrels, nichée à Sainte-Marie au nord de La Réunion, l’atmosphère était à la fois chaleureuse et tendue ce jeudi 7 mai. Djémily M’Goma, 29 ans, employée en contrat Parcours Emploi Compétences (PEC) au centre communal d’action sociale, distribuait comme chaque semaine des repas chauds aux résidents âgés ou en situation de dépendance. « Vous êtes un soleil qui rentre chez moi », lui lança une locataire de 68 ans, encore affaiblie par un accident vasculaire cérébral, sous le regard complice des autres bénéficiaires. Pour cette mère célibataire de trois enfants, après une décennie de chômage et d’emplois précaires en intérim, ce contrat de dix mois à 35 heures hebdomadaires, payé autour de 1 400 euros net, représentait bien plus qu’un simple salaire : une bouffée d’oxygène.
« Je me sens utile, on aide des gens en difficulté », confiait-elle, les yeux brillants. « Et surtout, je ne reste plus enfermée à la maison ». Pourtant, ce répit est menacé : son contrat expire le 29 mai. Et malgré les promesses locales, aucune garantie de reconduction n’est à l’ordre du jour. Pire, les élus locaux craignent que, dans le meilleur des cas, il ne soit transformé en un dispositif encore plus précaire, voire supprimé dans le cadre d’une politique d’austérité aveugle.
Un gouvernement sourd aux réalités ultramarines
La situation à La Réunion illustre avec une brutalité particulière les conséquences des choix budgétaires du gouvernement Lecornu II, sous l’impulsion d’un président Macron toujours plus éloigné des territoires. Depuis 2024, les contrats aidés – ces outils essentiels pour lutter contre le chômage de longue durée et soutenir les associations, les collectivités et les services publics – subissent une baisse drastique de leur enveloppe nationale. À La Réunion, où le taux de chômage dépasse les 20 %, cette réduction se traduit par des milliers de suppressions de postes, notamment dans les secteurs de l’aide à domicile, de la restauration collective et des services sociaux.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2023 et 2026, le nombre de contrats PEC attribués aux collectivités locales a chuté de près de 40 % dans l’île. Pour les maires, qu’ils soient de gauche, de centre ou même de droite modérée, cette décision est incompréhensible. « On nous demande de gérer des crises sociales sans nous donner les moyens de le faire », s’indigne Huguette Bello, présidente de la Région Réunion et figure historique de la gauche locale. « Comment voulez-vous que les gens survivent quand l’État retire ses filets de sécurité les uns après les autres ? »
Les communes rémoises – comme Sainte-Marie, Saint-Paul ou Le Port – paient le prix fort. Dans cette dernière ville, le centre communal d’action sociale (CCAS) a dû licencier trois agents en contrat aidé en mars 2026, faute de renouvellement de leurs contrats. Résultat : les repas chauds, autrefois livrés quotidiennement, ne sont plus distribués que trois fois par semaine. « Les personnes âgées et les familles en précarité n’ont plus accès à une alimentation digne », alerte un élu sous couvert d’anonymat. « C’est une politique sociale qui frappe d’abord les plus fragiles ».
L’Union européenne, seul recours face à l’abandon de l’État ?
Face à ce désengagement, les collectivités se tournent vers Bruxelles, où le Fonds social européen (FSE) et les programmes comme REACT-EU offrent une bouée de sauvetage. Depuis 2025, plusieurs communes réunionnaises ont bénéficié de subventions européennes pour maintenir à flot des dispositifs d’insertion. Pourtant, ces fonds restent insuffisants face à l’ampleur des besoins. « L’UE montre plus de solidarité envers La Réunion que l’État français », regrette un responsable associatif de l’île. « Mais ces aides sont temporaires et ne compensent pas les coupes budgétaires nationales ».
Cette dépendance croissante envers les institutions européennes n’est pas sans ironie. Alors que Paris multiplie les critiques à l’encontre de Bruxelles pour son « interventionnisme », les territoires ultramarins, eux, découvrent que l’Union est parfois leur seul rempart contre l’abandon. En 2025, le Parlement européen a même adopté une résolution condamnant les restrictions budgétaires imposées aux outre-mer français, qualifiant ces mesures de « contre-productives et inhumaines ».
Pourtant, à Paris, le gouvernement persiste. Dans son dernier projet de loi de finances, présenté en avril 2026, les crédits alloués aux politiques d’insertion et d’emploi aidé ont été réduits de 15 %, au nom de la rigueur budgétaire. Une logique que les économistes keynésiens dénoncent comme un suicide économique. « En coupant dans ces dispositifs, on prive des milliers de personnes de revenus, et donc de pouvoir d’achat », explique Thomas Piketty, économiste et chercheur à l’École d’économie de Paris. « À terme, cela coûtera plus cher à la société en termes de dépenses sociales et de santé publique ».
La droite et l’extrême droite, complices d’un désastre annoncé
Si le gouvernement Macron-Lecornu porte la responsabilité directe de cette politique sociale, il n’est pas le seul à blâmer. La droite traditionnelle, avec Éric Ciotti à la tête des Républicains, a longtemps milité pour une réduction drastique des dépenses sociales, y compris dans les territoires ultramarins. Quant à l’extrême droite, incarnée par Marine Le Pen, elle propose une suppression pure et simple des contrats aidés, au profit d’un modèle où l’État se désengagerait entièrement au profit des initiatives locales – et souvent communautaires.
Cette position, qui s’accompagne de discours stigmatisants sur les « assistés » et les « profiteurs de la République », a trouvé un écho inquiétant dans certains médias. En mars 2026, une enquête du Canard Enchaîné révélait que des élus LR et RN locaux avaient sabordé des dispositifs d’insertion dans leurs communes, arguant que ces programmes « favorisaient l’assistanat ». Une rhétorique qui, selon les sociologues, aggrave les fractures sociales et alimente le ressentiment envers les institutions.
À l’inverse, les forces progressistes, comme le Parti Socialiste ou LFI, ont tenté de proposer des alternatives. En 2025, une proposition de loi portée par Olivier Faure visait à reconduire automatiquement les contrats aidés arrivant à échéance, mais elle a été bloquée par la majorité présidentielle. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il a dénoncé à plusieurs reprises un « État qui abandonne ses citoyens », appelant à une mobilisation nationale pour sauver ces dispositifs.
Un modèle social en voie de disparition
Le cas de La Réunion n’est hélas pas isolé. Dans l’Hexagone, les Maisons de l’emploi et les PLIE (Plans Locaux pour l’Insertion et l’Emploi) voient leurs budgets fondre comme neige au soleil. Les associations, déjà fragilisées par la baisse des subventions, peinent à absorber le choc. À Marseille, Lyon ou Lille, des centaines de travailleurs sociaux en PEC ont été remerciés en 2025, laissant derrière eux des services publics à l’agonie.
Pourtant, les études d’impact, y compris celles menées par l’INSEE, montrent que ces contrats sont l’un des outils les plus efficaces contre le chômage de longue durée. Une étude de 2024 révélait que 70 % des bénéficiaires de PEC en France métropolitaine avaient retrouvé un emploi stable dans les deux ans suivant leur contrat. À La Réunion, ce taux atteint même 78 %, prouvant que ces dispositifs, loin d’être une dépense, constituent un investissement rentable.
« On nous demande de faire des économies, mais on ne nous parle jamais des coûts cachés », déplore un directeur de CCAS de l’île. « Quand une personne perd son contrat aidé, elle bascule dans la précarité, puis dans la maladie ou la délinquance. Et qui paiera la note ? L’État, encore et toujours ».
L’urgence d’une mobilisation citoyenne
Face à cette situation, les syndicats, les associations et les élus locaux appellent à une prise de conscience nationale. À La Réunion, plusieurs rassemblements ont été organisés en avril 2026 pour dénoncer les coupes budgétaires. Des manifestations similaires ont eu lieu à Mayotte, en Guyane et en Martinique, où les populations subissent les mêmes difficultés.
Pourtant, à Paris, le silence reste assourdissant. Emmanuel Macron, dont le second mandat est marqué par un affaiblissement croissant de son autorité, semble plus préoccupé par ses alliances avec la droite libérale que par la défense des services publics. Quant à Sébastien Lecornu, son Premier ministre, il se contente de répéter que « les efforts doivent être partagés », sans jamais préciser qui doit les supporter.
Dans ce contexte, une question se pose avec une acuité particulière : la politique sociale française est-elle en train de basculer dans une ère de déshumanisation ? À Sainte-Marie, Djémily M’Goma, dont le contrat expire dans quelques jours, résume l’angoisse de millions de Français : « Je ne sais pas ce que je vais devenir. Si je perds ce travail, je replonge dans le noir. Et personne, à Paris, ne semble s’en soucier ».
Face à l’indifférence des élites, une seule réponse semble possible : la mobilisation. Car si l’État continue sur cette voie, ce ne sont pas seulement des emplois qui seront supprimés, mais des vies.
La Réunion, miroir d’une France sociale en lambeaux
Les outre-mer, souvent perçus comme des territoires exotiques, sont en réalité les premiers touchés par les politiques d’austérité. Pourtant, leur situation préfigure ce qui attend l’Hexagone. Avec un chômage endémique, une pauvreté qui dépasse les 40 % à La Réunion, et des services publics au bord de l’effondrement, l’île illustre les dangers d’un modèle économique qui privilégie les dividendes des actionnaires à la dignité des citoyens.
Alors que le gouvernement se targue de ses réformes structurelles, les Réunionnais, eux, ne voient que des réformes destructrices. Et si l’histoire devait retenir une chose de cette période, ce serait peut-être l’échec d’une République qui a choisi l’abandon plutôt que la solidarité.