Une sortie médiatique qui enflamme l'île de La Réunion
C'est une intervention qui a choqué bien au-delà des studios de CNews. Mémona Hintermann-Afféjee, figure médiatique controversée, a déclenché une vague de protestations à La Réunion après avoir tenu des propos jugés racistes lors d'un débat télévisé. Invité à s'exprimer sur la question des discriminations ethniques, l'ex-membre du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) a tenu des propos considérés comme une régression par de nombreux élus locaux, dont la présidente de région Huguette Bello.
L'élue a notamment regretté, devant les caméras, qu'il soit désormais interdit d'utiliser l'expression « Homo sapiens » pour désigner une personne noire, une formulation qui, selon les observateurs, renvoie à des stéréotypes coloniaux et essentialistes. Une sortie qui a immédiatement soulevé l'indignation, y compris parmi les membres de sa propre famille politique, traditionnellement peu enclins à critiquer frontalement les dérives verbales de leurs alliés.
Un lycée porteur d'un nom controversé
La polémique a pris une dimension supplémentaire lorsque Huguette Bello, figure de proue du Parti socialiste à La Réunion, a exigé l'ouverture d'une procédure pour débaptiser le lycée portant le nom de Bally Bagayoko, ancien membre du CSA décédé en 2023. Cet établissement, situé à Saint-Paul, est l'un des symboles éducatifs de l'île, et son appellation suscite depuis des années des débats sur la mémoire coloniale et les héritages controversés.
« Il est temps de tourner la page sur ces symboles qui perpétuent des schémas de domination », a déclaré Bello, dont la position a été saluée par une partie de la gauche réunionnaise, mais critiquée par l'opposition locale, qui y voit une instrumentalisation politique. Le Rassemblement national, présent dans l'hémicycle régional, a accusé la présidente de « réécrire l'histoire » au nom d'une idéologie « wokiste ».
Cette affaire s'inscrit dans un contexte national où les questions mémorielles, notamment sur la colonisation et l'esclavage, sont de plus en plus instrumentalisées par les partis. À Paris, le gouvernement de Sébastien Lecornu reste silencieux sur le sujet, préférant éviter un débat qui divise sa majorité, déjà fragilisée par les tensions internes.
La droite réunionnaise divisée face au débat mémoriel
Si la gauche réunionnaise semble unie derrière la demande de Bello, la droite locale est en proie à des divisions. Le député LR de La Réunion, Jean-Luc Poudroux, a tenté de modérer les propos en rappelant que « la question de la mémoire ne doit pas servir de prétexte à des règlements de comptes politiques ». Une position qui a valu des critiques acerbes de la part de certains de ses collègues, prompts à dénoncer un « manque de courage » face aux dérives de l'extrême droite.
Le Rassemblement national, lui, a saisi l'opportunité pour dénoncer une « chasse aux symboles » orchestrée par une « classe politique déconnectée ». Marine Le Pen, dans un entretien accordé à un média local, a estimé que « ces attaques contre les noms des établissements scolaires relèvent d'une logique de culpabilisation permanente ». Une rhétorique qui trouve un écho certain dans une partie de l'électorat, notamment chez les seniors et les classes populaires.
Pourtant, les sociologues soulignent que cette polémique reflète un malaise plus profond : la difficulté de La Réunion à construire une mémoire commune, entre héritage colonial, immigration indienne et métissage. « Comment avancer sans affronter ces questions ? », s'interroge un enseignant en histoire à l'université de La Réunion, sous couvert d'anonymat.
Un débat qui dépasse les frontières locales
L'affaire Bagayoko a rapidement dépassé les limites de l'île. Des associations anticolonialistes, basées notamment en Martinique et en Guadeloupe, ont apporté leur soutien à Huguette Bello, tandis que des figures de la droite métropolitaine, comme Éric Zemmour, ont dénoncé une « dérive communautariste ».
Dans les médias hexagonaux, la polémique a été largement commentée, avec une polarisation marquée : les uns y voyant une avancée nécessaire pour la justice sociale, les autres une menace pour l'unité nationale. Le gouvernement, lui, préfère ne pas s'immiscer dans ce qui ressemble de plus en plus à un nouveau front de la guerre culturelle qui agite la France depuis plusieurs années.
À Paris, où les élections de 2027 se profilent, les partis peinent à trouver une position claire. La majorité présidentielle, tiraillée entre son aile libérale et son aile sociale, évite soigneusement le sujet. Quant à la gauche, elle tente de capitaliser sur cette affaire pour mobiliser son électorat, tout en craignant de paraître trop radicale sur les questions identitaires.
Quel avenir pour les symboles controversés ?
La question du nom du lycée Bagayoko n'est pas nouvelle. Depuis des années, des pétitions circulent pour son changement, tandis que d'autres demandent au contraire à ce qu'il soit conservé, au nom de la préservation de l'histoire locale. Pour l'heure, aucune décision n'a été prise, mais le débat est relancé avec une intensité inédite.
Les historiens rappellent que La Réunion, comme d'autres territoires ultramarins, a été façonnée par des siècles de migrations forcées et de rapports de domination. « Changer un nom de lycée, ce n'est pas effacer l'histoire, mais refuser de la célébrer », explique une spécialiste des questions postcoloniales. Pourtant, pour ses détracteurs, une telle mesure relève d'une « cancel culture » à la française, où l'on remplacerait les personnages historiques par des figures politiquement correctes.
Dans l'attente d'une décision, les tensions persistent. À La Réunion, comme ailleurs en France, la question des mémoires se transforme en enjeu politique, où chaque camp cherche à imposer sa vision du passé – et donc de l'avenir. Une chose est sûre : cette affaire ne sera pas la dernière à enflammer le débat public.
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En coulisses, certains observateurs s'interrogent : jusqu'où iront ces remises en cause ? Et surtout, qui en tirera profit ?
Le silence du gouvernement face à l'embrasement
Alors que la polémique fait rage, le gouvernement de Sébastien Lecornu reste étrangement discret. Ni le ministre de l'Éducation nationale, ni celui des Outre-mer n'ont daigné réagir publiquement, préférant laisser les élus locaux gérer le dossier. Une position qui en dit long sur la stratégie de l'exécutif, déjà fragilisé par les divisions internes.
Pourtant, cette affaire pourrait bien rebattre les cartes dans les territoires ultramarins, où les questions identitaires sont souvent plus vives qu'en métropole. Les élus réunionnais, qu'ils soient de gauche ou de droite, semblent déterminés à faire entendre leur voix – quitte à braquer le gouvernement.
« On ne peut pas continuer à ignorer les revendications des populations locales », a martelé une élue écologiste à l'assemblée régionale. Une phrase qui résume l'état d'esprit qui règne actuellement à La Réunion, où l'on sent poindre une colère sourde, prête à exploser à la moindre étincelle.
Dans ce contexte, une question se pose : la France est-elle encore capable de gérer pacifiquement ses débats mémoriels ?