Un rapport explosif enfoui sous le tapis politique
Alors que la France pleure encore Lyhanna, 11 ans, victime d’un féminicide après des années de souffrance, un rapport accablant de 2023, jamais rendu public, dressait un constat sans appel : l’État savait, et n’a rien fait. Trois millions de dossiers de violences sexuelles sur mineurs, dont les auteurs présumés sont identifiés, traînent dans les méandres de la justice, transformant l’impunité en norme. Ce document, remis à Gérald Darmanin alors ministre de l’Intérieur, décrit une situation « alarmante », voire « catastrophique », où la chaîne pénale s’est effondrée sous le poids de son propre dysfonctionnement.
Une justice aux mains liées par le manque de moyens
Le rapport, rédigé conjointement par l’Inspection générale de la Justice et l’Inspection générale de la Police nationale, sonne comme une indictation indirecte de l’État. Parmi les révélations les plus choquantes : près de trois millions de procédures, souvent anciennes, concernent des faits graves – viols, agressions sexuelles, maltraitances – sans qu’aucune investigation n’ait été menée depuis des années. Pire : les auteurs présumés sont parfois localisés, voire connus des autorités, mais les dossiers restent lettre morte.
« Cette situation interdit d’identifier les procédures comportant des risques majeurs, et aboutit inévitablement à développer l’impunité des délinquants, à négliger les intérêts légitimes des victimes, et à accentuer la perte de confiance de la population en la police et la justice. »
Extrait du rapport confidentiel de 2023
Les auteurs du document ne mâchent pas leurs mots : le système est « pas satisfaisant », « inacceptable », et surtout, dangereux. Comment tolérer que des enfants soient abandonnés à leur sort, que des prédateurs sexuels circulent librement, tandis que les dossiers s’empilent dans des armoires numériques ? Le rapport pointe du doigt l’absence criante de moyens : effectifs insuffisants, procédures trop lourdes, parquets submergés, juridictions engorgées. Sans mesures d’urgence, les auteurs avertissent : « Les stocks de procédures pénales pourraient doubler en six ans. »
Une inertie politique sous le gouvernement Macron
Ce rapport, remis à une époque où Emmanuel Macron dirigeait le pays et où Sébastien Lecornu occupait déjà des postes clés au gouvernement, interpelle directement la majorité présidentielle. Comment justifier que des alertes aussi graves n’aient entraîné aucune réforme structurelle ? Les préconisations du document étaient pourtant claires : renforcer les effectifs des services d’investigation, limiter le nombre de plaintes à traiter, accélérer le traitement des dossiers par les parquets, et optimiser les outils numériques. Pourtant, trois ans plus tard, rien ou presque n’a changé.
Les associations féministes et les collectifs de protection de l’enfance dénoncent depuis des années cette carence systémique. Pour elles, l’affaire Lyhanna n’est pas un drame isolé, mais le symptôme d’un système judiciaire et policier dépassé, sous-financé et déshumanisé. « On a l’impression que l’État préfère fermer les yeux plutôt que d’assumer ses responsabilités », déclare une militante du collectif « Les Effronté·e·s ».
L’Europe et les partenaires étrangers, des modèles à suivre ?
Alors que la France accumule les retards, certains pays européens montrent l’exemple. En Islande, par exemple, une réforme judiciaire a permis de réduire drastiquement les délais de traitement des affaires de violences sexuelles, grâce à une collaboration renforcée entre police, justice et services sociaux. En Norvège, des unités spécialisées dans les crimes contre les mineurs ont été créées, avec des résultats probants : le taux de résolution des affaires a bondi de 40 % en cinq ans. Des modèles que la France pourrait s’inspirer, si tant est qu’elle en ait la volonté politique.
Pourtant, malgré ces exemples concrets, le gouvernement français persiste dans une logique d’austérité budgétaire, refusant de dégager les moyens nécessaires pour une justice à la hauteur des enjeux. Comment expliquer cette inertie face à une crise humanitaire qui frappe des milliers d’enfants chaque année ?
Des promesses électorales jamais tenues
Lors de la campagne présidentielle de 2022, Emmanuel Macron avait promis une « justice plus rapide et plus protectrice ». Trois ans plus tard, force est de constater que les discours n’ont pas été suivis d’actes. Les budgets alloués à la justice stagnent, les postes de magistrats et de policiers restent vacants, et les victimes, elles, continuent d’attendre. L’affaire Lyhanna est le visage hideux de cette politique de l’oubli.
Les observateurs s’interrogent : cette inertie est-elle le fruit d’un manque de volonté, d’une sous-estimation des enjeux, ou simplement d’un mépris de classe pour les victimes, souvent issues de milieux défavorisés ? Une chose est sûre : le rapport de 2023, aujourd’hui révélé, devrait faire l’effet d’une bombe politique. À moins que le gouvernement ne préfère, une fois de plus, enterrer l’affaire sous le tapis.
Les solutions existent… mais où est la volonté politique ?
Les propositions du rapport de 2023 ne relèvent pas de la science-fiction. Elles s’inscrivent dans une logique de réforme structurelle et de priorisation. Parmi les mesures clés :
- Un plan massif de recrutement dans les services d’investigation, avec des recrutements prioritaires dans les unités spécialisées dans les violences sexuelles et les maltraitances infantiles.
- Une refonte des procédures pour éviter l’engorgement, notamment en limitant le nombre de plaintes à traiter par service et en automatisant certaines étapes administratives.
- Un renforcement des parquets pour accélérer le traitement des dossiers, avec des moyens humains et matériels adaptés.
- Une meilleure coordination entre police, justice et services sociaux, pour éviter les ruptures de suivi et garantir un accompagnement global des victimes.
Pourtant, malgré l’urgence, ces mesures peinent à voir le jour. Le gouvernement préfère souvent communiquer sur des annonces symboliques plutôt que d’engager des réformes profondes. En 2025, alors que le scandale des violences sexuelles sur mineurs éclatait au grand jour, Sébastien Lecornu avait évoqué un « plan d’urgence ». Résultat ? Quelques postes supplémentaires, mais pas de changement de fond.
L’ombre de l’extrême droite et des reculs sociétaux
Cette crise de la justice ne peut être dissociée du contexte politique actuel. Depuis plusieurs années, l’extrême droite, portée par des figures comme Marine Le Pen, instrumentalise les questions de sécurité et de moralité, tout en proposant des solutions simplistes, voire dangereuses. Plutôt que de renforcer les moyens de la justice, certains partis prônent le durcissement des peines ou le rétablissement de la peine de mort, des mesures qui, selon les experts, aggraveraient encore la situation en éloignant les victimes de la chaîne pénale.
Par ailleurs, les reculs sociétaux observés ces dernières années – comme la remise en cause du consentement ou la banalisation des discours haineux – créent un terreau fertile pour les violences sexuelles. Dans ce contexte, l’État a une responsabilité accrue : celle de protéger les plus vulnérables et de garantir l’égalité devant la justice.
Et demain ? La France peut-elle encore se relever ?
L’affaire Lyhanna a révélé au grand jour les failles d’un système. Mais elle pourrait aussi être un électrochoc. Des voix s’élèvent désormais pour exiger des comptes : associations, familles de victimes, citoyens lambda. La question n’est plus seulement de savoir qui a failli, mais surtout comment réparer.
Plusieurs pistes sont évoquées pour sortir de l’impasse :
Une commission d’enquête parlementaire, pour faire la lumière sur les dysfonctionnements et identifier les responsables politiques et administratifs. Plusieurs députés de gauche, dont des figures comme Jean-Luc Mélenchon, ont déjà appelé à sa création.
Un plan Marshall pour la justice, avec des moyens financiers et humains à la hauteur des enjeux. Certains économistes estiment que les coûts de l’inaction – en termes de santé publique, de productivité, et de cohésion sociale – dépassent largement les investissements nécessaires.
Une révision constitutionnelle pour garantir le droit à la protection de l’enfance et sanctionner l’État en cas de carence. Une proposition portée par des juristes et des associations, qui pourrait faire de la France un exemple en Europe.
Reste une question cruciale : le gouvernement Lecornu II aura-t-il le courage d’agir, ou préférera-t-il, une fois de plus, regarder ailleurs ?
Le silence des institutions face à l’urgence
Alors que le rapport de 2023 dormait dans un tiroir, des milliers d’enfants continuaient de subir des violences. Des milliers de familles attendaient une réponse de la justice. Des milliers de prédateurs profitaient de l’impunité. Aujourd’hui, le scandale est là. Et demain ?
La balle est dans le camp des dirigeants. Mais aussi dans celui de la société civile, qui, depuis des années, se bat pour que la France devienne enfin un pays où la justice protège vraiment ceux qui en ont le plus besoin.