Bordeaux enterre le legs controversé d’une collection africaine : l’héritage colonial en question

Par Camaret 01/06/2026 à 19:17
Bordeaux enterre le legs controversé d’une collection africaine : l’héritage colonial en question

Bordeaux enterre le legs colonial d’une collection africaine : 53 objets refusés par la ville pour rejoindre leurs pays d’origine. Une décision symbolique qui relance le débat sur les restitutions et l’héritage négrier de la France.

Une décision municipale sous le signe de la décolonisation

La ville de Bordeaux, héritière d’un passé négrier encore douloureusement ancré dans sa mémoire collective, a tranché : les 53 objets composant le « petit musée africain » de Marie-Thérèse Petit ne rejoindront pas ses collections publiques. Une décision prise ce lundi 1er juin 2026 par le conseil municipal, au nom d’une politique mémorielle que certains qualifient de tardive, mais que d’autres jugent enfin cohérente avec les enjeux contemporains.

Cette collection, évaluée à 30 800 euros par des experts, regroupait des artefacts majoritairement originaires du Gabon (33 pièces), du Nigeria (13) et de la Côte d’Ivoire (7). Leur destination ? Le retour vers leurs terres d’origine, une démarche saluée par plusieurs États africains, mais qui soulève des questions sur la gestion des biens culturels et la responsabilité historique des anciennes métropoles.

Un legs qui divise : entre mémoire et restitution

Le testament de Marie-Thérèse Petit, sage-femme passionnée par l’Afrique, prévoyait que sa collection soit intégrée au patrimoine bordelais. Pourtant, dès l’ouverture de ses dernières volontés en 2022, une polémique avait émergé. Pourquoi conserver des objets dont les pays d’origine réclament le retour ? La réponse des élus locaux, sous l’égide d’une majorité municipale ancrée à gauche, s’inscrit dans une logique de réparation symbolique, mais aussi de reconnaissance des crimes coloniaux.

« Cette décision s’inscrit dans une volonté de rompre avec l’héritage impérialiste et de soutenir les démarches de restitution », a déclaré un conseiller municipal, sous couvert d’anonymat. Une position qui contraste avec les réticences affichées par d’autres villes françaises face à des demandes similaires, notamment celles portées par des associations comme Décolonisons les arts ou Les Ateliers de l’anticolonialisme.

Pourtant, certains observateurs pointent du doigt une opportunité manquée. « Bordeaux a l’opportunité de devenir un laboratoire de la restitution, mais elle choisit la facilité en externalisant la décision », estime une historienne spécialiste des relations franco-africaines. « Plutôt que de conserver ces objets dans des réserves, pourquoi ne pas en faire un outil pédagogique, au cœur d’un musée repensé autour des enjeux postcoloniaux ? »

Les États africains face à l’urgence : entre reconnaissance et délais

Le Gabon, le Nigeria et la Côte d’Ivoire ont immédiatement exprimé leur souhait de récupérer les pièces concernées. Une démarche soutenue par l’Union Africaine, qui milite depuis des années pour la restitution des biens culturels spoliés pendant la colonisation. « Ces objets ne sont pas de simples curiosités : ils incarnent notre mémoire, notre identité », a rappelé un représentant nigérian lors d’une récente conférence à Paris.

Face à cette urgence, quatre autres États – le Burkina Faso, le Niger, la République démocratique du Congo et le Togo – se sont vu accorder un délai supplémentaire de deux ans pour formuler leurs demandes. Un compromis qui, selon certains diplomates, pourrait cacher des tensions internes sur la priorisation des restitutions. « Certains pays africains hésitent encore à revendiquer des objets, par crainte de se voir accusés de « pillage » par les anciennes puissances coloniales », confie un observateur basé à Ouagadougou.

La question des bijoux et accessoires touaregs, notamment, cristallise les débats. Ces pièces, souvent associées à des traditions nomades, soulèvent des enjeux de reconnaissance culturelle et de droit à l’autodétermination des communautés concernées. Une délégation malienne, rencontrée en marge des négociations, a ainsi souligné : « Ces objets ne nous appartiennent pas : ils appartiennent aux peuples qui les ont créés. Leur restitution doit être collective, pas seulement étatique. »

Bordeaux, ville négrière : un symbole à double tranchant

La décision municipale intervient dans un contexte où la ville de Bordeaux, troisième port négrier français au XVIIIe siècle, tente de se réinventer. Depuis 2019, une politique mémorielle active a été lancée, avec la pose de plaques commémoratives et la création d’un parcours de la mémoire dédié à l’esclavage. Pourtant, pour les associations antiracistes, ces mesures restent insuffisantes.

« On parle de mémoire, mais où sont les actes concrets ? La restitution est le minimum que Bordeaux puisse faire après des siècles d’exploitation. Refuser ce legs, c’est bien. Mais que fait-on pour les générations futures, celles qui subissent encore les conséquences de ce passé ? »

Membre de l’association Bordeaux Antiraciste

Certains élus de droite et d’extrême droite, à l’instar de figures comme Nicolas Florian (LR) ou Edouard Toulouse (RN), ont critiqué cette décision, la qualifiant de « soumission à l’air du temps » et de « renoncement à un patrimoine commun ». « Ces objets font partie de l’histoire de Bordeaux, et les cacher ou les restituer, c’est effacer une partie de notre identité », a déclaré un conseiller régional frontiste lors d’un débat houleux en mars dernier.

Cette opposition illustre une fracture plus large au sein de la société française, entre ceux qui prônent une réconciliation mémorielle et ceux qui y voient une remise en cause de la grandeur nationale. Une fracture qui, selon les sondages, s’accentue avec la montée des discours souverainistes et nostalgiques de la colonisation.

L’Europe en première ligne : vers un modèle de restitution ?

La position de Bordeaux s’inscrit dans un mouvement plus large porté par plusieurs capitales européennes. En Allemagne, le musée de la Humboldt Forum a restitué des milliers d’objets africains. En Belgique, le nouveau gouvernement a accéléré les procédures de retour. Même l’Espagne, souvent critiquée pour son inertie, a annoncé en 2025 un plan ambitieux de restitution.

Pourtant, la France reste à la traîne. Malgré les 26 recommandations du rapport Sarr-Savoy de 2018, seulement une dizaine d’objets ont été restitués à ce jour. « La France a une responsabilité historique, mais elle manque de volonté politique », déplore un chercheur au CNRS. « Les musées nationaux, comme le Quai Branly, regorgent encore d’artefacts africains, et les restitutions se font au compte-gouttes. »

Dans ce contexte, la décision bordelaise pourrait faire figure d’exemple. « Si une ville comme Bordeaux, avec son passé si lourd, ose prendre cette voie, pourquoi pas d’autres ? », s’interroge une députée européenne verte, membre de la commission Culture au Parlement européen.

Et maintenant ? Le sort des collections françaises en suspens

La question des restitutions ne se limite pas à Bordeaux. Plusieurs autres villes françaises, dont Nantes – autre grand port négrier – ou Le Havre, abritent des collections similaires. Certaines, comme Marseille, ont déjà engagé des démarches de dialogue avec les pays concernés. Mais pour les associations, le compte n’y est pas.

« On ne peut plus se contenter de demi-mesures. La restitution doit être systématique, et les musées doivent être repensés pour intégrer ces enjeux », martèle un membre de l’association Survie. « Sinon, à quoi bon ces déclarations solennelles sur la réconciliation ? »

Le gouvernement Lecornu II, en place depuis 2025, n’a pour l’instant pris aucune position claire sur le sujet. Interrogé lors d’un point presse en mai 2026, le ministre de la Culture a simplement répondu : « Les restitutions sont une question complexe, qui doit être étudiée au cas par cas. » Une réponse qui, pour beaucoup, sonne comme un aveu d’impuissance.

Un débat qui dépasse les frontières

La restitution des biens culturels africains n’est pas seulement une question franco-africaine. Elle s’inscrit dans un mouvement mondial, où des pays comme le Mexique ou le Pérou réclament le retour d’objets précolombiens conservés dans des musées européens ou américains. La Chine, quant à elle, multiplie les demandes de restitution de pièces issues de la guerre de l’Opium, souvent refusées sous prétexte de « sécurité culturelle ».

Face à ces enjeux, l’UNESCO a appelé en 2024 à la création d’un fonds international de restitution, financé par les anciennes puissances coloniales. Une proposition qui a été accueillie avec scepticisme par certains pays, dont les États-Unis, qui y voient une tentative de « réécriture de l’histoire ».

En Europe, l’Union européenne a adopté en 2025 une directive encourageant les États membres à faciliter les restitutions, mais sans obligation contraignante. Une mesure jugée trop timide par les défenseurs des droits culturels, qui pointent du doigt le manque de moyens alloués aux pays africains pour inventorier et réclamer leurs biens.

« Sans soutien logistique et financier, ces restitutions resteront symboliques », estime une experte en droit international. « Il faut que l’Europe assume pleinement son passé et finance les processus de retour, sous peine de voir ces démarches avorter. »

Conclusion ? Un pas en avant, mais un chemin encore long

La décision de Bordeaux marque indéniablement une avancée. Elle envoie un signal fort : celui d’une ville prête à assumer son passé, au risque de froisser certaines sensibilités. Pourtant, elle ne suffit pas. Les associations et les intellectuels africains le rappellent sans cesse : la restitution ne doit pas être une fin en soi, mais le début d’un dialogue renouvelé.

Pour l’heure, les objets de Marie-Thérèse Petit attendent. Leur prochain arrêt ? Peut-être un musée gabonais, nigérian ou ivoirien, où ils pourront enfin être exposés sans le poids de l’histoire coloniale. Une histoire dont la France, elle aussi, doit se libérer – avant que d’autres villes ne suivent l’exemple bordelais, ou que d’autres legs ne soient enterrés, faute de courage politique.

À propos de l'auteur

Camaret

Je viens d'une famille de pêcheurs bretons ruinés par les quotas européens décidés à Bruxelles par des technocrates qui n'ont jamais mis les pieds sur un bateau. J'ai vu mon père pleurer le jour où il a dû vendre sa licence. Cette injustice m'habite encore. Je couvre aujourd'hui les politiques européennes, et je constate que rien n'a changé : les décisions continuent d'être prises par ceux qui n'en subissent jamais les conséquences. Je me bats pour que la voix des territoires soit enfin entendue

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Commentaires (5)

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Q

QuantumLeap61

il y a 20 heures

Donc si je comprends bien, on enterre des objets pour enterrer le débat ? Mdr. La France adore jouer à cache-cache avec son passé. "Regardez, on a enterré, c’est bon, on peut tourner la page !" Spoiler : non.

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D

datadriven

il y a 21 heures

@lucie-43 Tu ne peux pas résumer comme ça ! Le vrai problème, c'est que ces objets sont souvent acquis via des vols ou des pillages organisés par l'État français lui-même. Les pays d'origine n'ont même pas le droit d'en réclamer la propriété légale. Bordeaux fait semblant de faire un geste, mais c'est du pur greenwashing politique.

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M

Mortimer

il y a 23 heures

Le refus de Bordeaux rappelle l'échec de la loi de 2017 sur les restitutions, votée sous Macron mais jamais appliquée. 18 mois plus tard, Sarr-Savoy reste sur les étagères. Le symbole est fort, mais l'action est décevante : on enterre sans même avoir tenté de négocier. La France préfère les beaux discours aux actes concrets.

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E

EyeToEye71

il y a 22 heures

Ça me fait penser à l'Allemagne avec ses masques Benin. Eux ils ont rendu direct sous la pression, nous on tergiverse depuis des années. Et après on s'étonne que les pays africains nous voient comme un ex colon toujours en mode négrier... Franchement, on est pathétiques.

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N

Nuage Errant

il y a 1 jour

non mais sérieux ??? ils nous prennent pour des bouffons à la fin lol. 53 objets refusés ? mais c'est quoi ce délire ?!

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