La tour CMA CGM, nouveau champ de bataille d’une colère sociale décomplexée
Marseille, mercredi 13 mai 2026. Alors que le pays s’apprête à affronter une nouvelle journée de mobilisation contre les superprofits des entreprises, la cité phocéenne, déjà éprouvée par une décennie de précarité croissante, voit resurgir un mouvement contestataire aussi radical qu’imprévisible. Sous un ciel lourd de tensions, quelques centaines de manifestants, majoritairement jeunes et issus des quartiers populaires, se rassemblent devant l’imposante tour CMA CGM, symbole d’un capitalisme maritime triomphant. Leur cible ? Un groupe dont les bénéfices, aussi vertigineux qu’indécents aux yeux de la population, illustrent les dérives d’une économie mondialisée où la richesse se concentre entre les mains d’une minorité.
Depuis l’aube, les rues adjacentes à la porte d’Aix bruissent de slogans. Les tracts circulent, désignant des lieux stratégiques : centres commerciaux saturés de produits importés à prix d’or, autoroutes saturées de camions étrangers, gare Saint-Charles, épicentre d’un exode rural qui n’en finit pas. Et parmi ces cibles, une nouvelle venue s’affiche : la tour CMA CGM, siège social du géant du transport maritime, dont la silhouette acier et verre domine désormais le paysage marseillais. Une provocation visuelle, presque une insulte pour ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois.
À 7h30, le dispositif policier, déjà en alerte maximale, tente de contenir la marée humaine. Les forces de l’ordre, déployées en nombre, forment un cordon serré autour du building de 147 mètres, construit par l’architecte Zaha Hadid et inauguré en grande pompe sous l’ère Gaudin. À l’intérieur, une sécurité privée musclée – recrutée parmi les anciens du RAID et des sociétés spécialisées – veille à ce que nul ne franchisse le seuil du sanctuaire des Saadé. Dehors, la foule scande : « Saadé, voleur ! », « Marseille n’est pas un parcmètre ! », tandis que des banderoles dénoncent les « profits indécents » d’un groupe qui, en 2022, affichait un bénéfice net de **25 milliards de dollars**, avant de redescendre à 5,7 milliards en 2024 – des chiffres qui, pour le quidam, restent abstraits, mais dont le symbole, lui, est bien réel.
Un empire économique qui façonne Marseille à son image
CMA CGM n’est pas une entreprise comme les autres. À Marseille, où le chômage dépasse les 20 % dans certains quartiers et où les services publics s’effritent, le groupe incarne une réussite économique aussi éclatante que controversée. Fondé par Jacques Saadé, décédé en 2018, l’empire familial a été repris par son fils, Rodolphe, une figure aussi discrète que puissante, dont les choix stratégiques ont fait de CMA CGM le troisième armateur mondial.
Le groupe, premier employeur privé de la région, pèse sur l’économie locale comme un colosse. Ses ramifications sont multiples : propriétaire du quotidien La Provence, dont la ligne éditoriale oscille entre complaisance et neutralité calculée ; actionnaire majoritaire de BFM Marseille, une chaîne d’information locale dont certains programmes frôlent l’hagiographie ; sponsor historique de l’Olympique de Marseille, club-culte dont les résultats sportifs, ces dernières années, peinent à masquer les dérives financières ; partenaire incontournable du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) et du parc national des Calanques, deux institutions culturelles et naturelles qui, sans son soutien, verraient leur rayonnement gravement compromis.
Cette omniprésence interroge. Comment un groupe privé peut-il ainsi peser sur le débat public, façonner l’image d’une ville, et simultanément susciter une telle défiance ? Pour ses détracteurs, la réponse est simple : CMA CGM incarne une forme de féodalisme économique, où une famille décide, par ses investissements, de ce qui est bon ou mauvais pour Marseille. Ses défenseurs, eux, rappellent que sans son soutien, la ville aurait sombré dans un déclin encore plus marqué. Un débat qui, en cette année électorale, prend une dimension politique.
Des profits qui soulèvent des questions sur la fiscalité et la redistribution
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2022, au plus fort de la reprise post-Covid, CMA CGM a enregistré un bénéfice net de **25 milliards de dollars**, un record qui a choqué une opinion publique déjà ulcérée par l’inflation et la précarité. Même si ces bénéfices se sont tassés depuis – 3,64 milliards en 2023, 5,71 en 2024 –, la question reste entière : comment une entreprise peut-elle engranger de tels profits dans un pays où les inégalités explosent ?
Les critiques pointent du doigt une fiscalité avantageuse, permise par des montages juridiques complexes et des niches fiscales que même l’Union européenne, pourtant souvent critiquée pour son manque d’ambition sociale, a tenté de limiter. En 2021, une étude de l’Observatoire européen des multinationales classait CMA CGM parmi les entreprises les plus agressives en matière d’optimisation fiscale, avec des filiales dans des paradis fiscaux comme Malte ou les Émirats arabes unis. Une stratégie qui, selon les économistes de gauche, prive l’État français de plusieurs centaines de millions d’euros chaque année – des fonds qui pourraient être réinvestis dans les hôpitaux, les écoles ou les transports marseillais.
Face à ces accusations, le groupe répond par des communiqués lissés, évoquant des « investissements massifs dans la transition écologique » et des « créations d’emplois durables ». Pourtant, dans une ville où les emplois précaires et les CDD dominent, ces promesses peinent à convaincre. D’autant que CMA CGM, comme beaucoup de géants du transport maritime, est aussi un contributeur majeur à la pollution atmosphérique des ports, un sujet que le gouvernement français, sous pression européenne, tente désormais de réguler.
La gauche marseillaise en embuscade, l’extrême droite en embuscade aussi
À Marseille, la contestation contre CMA CGM ne vient pas seulement de la rue. Elle s’exprime aussi dans les travées du conseil municipal, où les élus de gauche, menés par l’adjointe au maire Sabrina Agresti-Roubache (PS), multiplient les motions pour réclamer une taxe exceptionnelle sur les superprofits. Une initiative qui, si elle aboutissait, serait une première en France et pourrait inspirer d’autres villes confrontées à la puissance des multinationales.
Mais la gauche n’est pas la seule à s’intéresser au groupe. L’extrême droite, toujours prompte à instrumentaliser les colères populaires, n’a pas manqué de s’emparer du dossier. Marine Le Pen, lors d’un meeting à Aix-en-Provence en avril 2026, a dénoncé « l’oligarchie mondialisée qui pille nos ports et nos emplois », une rhétorique qui, bien que maladroite – CMA CGM étant un groupe français –, trouve un écho dans une partie de l’électorat populaire. Le Rassemblement National, en quête de thématiques mobilisatrices avant les élections de 2027, voit dans cette colère un moyen de fédérer au-delà de ses bases traditionnelles.
Pourtant, entre les deux extrêmes, une frange de la société civile tente de proposer une troisième voie. Des collectifs comme « Marseille en commun » ou « Alternatives économiques » appellent à une nationalisation partielle du secteur maritime, afin de réorienter les bénéfices vers des projets sociaux et écologiques. Une idée qui, bien que radicale, commence à faire son chemin dans les cercles progressistes, notamment après le succès relatif des nationalisations sous François Mitterrand dans les années 1980.
Un symbole qui dépasse Marseille : le débat sur la régulation des multinationales
Si CMA CGM cristallise les tensions à Marseille, le groupe n’est qu’un exemple parmi d’autres de la puissance des multinationales dans une économie mondialisée. En Europe, la Commission von der Leyen a tenté de faire adopter une directive sur la taxation minimale des multinationales, mais cette mesure, bien que saluée, reste insuffisante aux yeux des associations. En France, le gouvernement Lecornu II, sous pression, a promis un « plan anti-abus fiscaux » pour les grandes entreprises, mais les détails manquent encore.
À l’échelle internationale, la question se pose avec encore plus d’acuité. Les États-Unis, sous l’influence de lobbies comme celui de CMA CGM, bloquent régulièrement les avancées de l’OCDE sur la transparence fiscale. La Chine, quant à elle, utilise les géants du transport maritime comme leviers de sa puissance économique, tandis que la Russie, via des sociétés écrans, tente de contourner les sanctions occidentales – un jeu auquel CMA CGM, bien que français, n’est pas étranger, comme l’ont révélé plusieurs enquêtes journalistiques ces dernières années.
Dans ce contexte, le mouvement « Bloquons tout », qui a émergé en 2025, pourrait bien devenir un laboratoire des luttes à venir. À Marseille, ses militants ne cachent pas leur ambition : faire de la tour CMA CGM le symbole d’une révolte plus large contre un système économique qui, selon eux, « a échoué à redistribuer les richesses ». Une révolte qui, si elle s’amplifie, pourrait bien redéfinir les rapports de force en France avant 2027.
Ce que disent les acteurs du dossier
« CMA CGM a profité de la crise sanitaire pour s’enrichir, tandis que les Marseillais payaient le prix fort avec des prix qui explosaient. Aujourd’hui, nous exigeons une taxe sur ces superprofits pour financer les services publics locaux. »
Sabrina Agresti-Roubache, adjointe au maire de Marseille (PS), interview au Midi Libre, mai 2026
« Les profits de CMA CGM sont le résultat d’une gestion rigoureuse et d’une vision à long terme. Le groupe investit massivement dans la décarbonation du transport maritime et soutient des projets culturels et sociaux. »
Un porte-parole de CMA CGM, communiqué interne, mai 2026
« Cette colère est légitime, mais elle est instrumentalisée. Marseille a besoin de stabilité, pas de blocages qui étouffent une économie déjà fragile. »
Jean-Luc Mélenchon, lors d’un déplacement à Marseille, mars 2026
« Les Saadé ? Des capitalistes comme les autres. Leur fortune est indécente dans un pays où l’on ferme des hôpitaux et où les retraités peinent à joindre les deux bouts. »
Un manifestant anonyme, place de Lenche, mai 2026
L’ombre des Saadé sur une ville en quête de justice sociale
Derrière la tour CMA CGM, il y a une famille. Les Saadé. Des hommes et des femmes dont le nom résonne dans les couloirs du pouvoir, à Paris comme à Bruxelles. Jacques Saadé, le patriarche, était un visionnaire, un self-made-man qui a bâti un empire à partir de rien. Son fils, Rodolphe, lui, incarne une nouvelle génération de dirigeants, plus technocrates, plus discrets, mais tout aussi déterminés à défendre les intérêts de leur groupe.
Leur influence s’étend bien au-delà de Marseille. À l’Assemblée nationale, plusieurs députés, souvent issus de la droite ou du centre, interviennent régulièrement en faveur de mesures favorables aux armateurs. À la Commission européenne, des fonctionnaires français, parfois issus du sérail CMA CGM, défendent des positions qui, selon les critiques, protègent les intérêts français au détriment d’une concurrence loyale. Même à l’ONU, où la question du transport maritime est régulièrement évoquée, la France, sous influence de ses grands groupes, freine les avancées en matière de régulation environnementale.
Pourtant, à Marseille, la colère gronde. Les habitants ne supportent plus de voir leur ville transformée en vitrine du capitalisme triomphant, tandis que les services publics s’effritent. Les transports en commun, déjà saturés, voient leurs fréquences réduites. Les hôpitaux manquent de personnel. Les écoles manquent de moyens. Et au milieu de ce tableau, la tour CMA CGM, avec ses 33 étages de verre et d’acier, semble narguer les Marseillais.
Demain, peut-être, les manifestants parviendront-ils à franchir le cordon de sécurité. Peut-être parviendront-ils à faire entendre leur voix jusqu’aux étages directoriaux. Peut-être même, dans un élan plus large, parviendront-ils à faire plier un système qui, depuis trop longtemps, privilégie les profits au détriment des populations. Une chose est sûre : à Marseille, l’heure n’est plus à la résignation.