Profit record de TotalEnergies : la gauche exige une taxe exceptionnelle sur les « superprofits de guerre »
Les résultats trimestriels du géant pétrolier TotalEnergies, publiés en pleine escalade des tensions au Moyen-Orient, ont électrisé le débat politique français. Avec 4,96 milliards d’euros de bénéfices au premier trimestre 2026, soit une progression vertigineuse de 51 % sur un an, le groupe profite indéniablement d’un contexte géopolitique explosif. Une manne financière qui, pour l’opposition de gauche, relève de l’« indécence morale » et justifie une intervention urgente de l’État.
Dans un paysage politique déjà profondément fracturé, cette annonce relance avec force la question d’une taxe exceptionnelle sur les superprofits, ces revenus exceptionnels générés par des crises dont les citoyens subissent les conséquences. Alors que les prix des carburants restent un sujet de tension sociale, les partis de gauche multiplient les propositions pour contraindre TotalEnergies – et d’autres multinationales du secteur – à « contribuer à l’effort national », tandis que l’exécutif, lui, préfère temporiser.
La gauche unie contre les « profiteurs de guerre » : blocages des prix et taxation ciblée
La France insoumise, déjà en première ligne contre les dérapages des grands groupes énergétiques, a immédiatement réagi avec virulence. Clémence Guetté, députée et vice-présidente de l’Assemblée nationale, a dénoncé sur les réseaux sociaux une entreprise qui « profite de la guerre ». Manuel Bompard, coordinateur national du mouvement, a ironisé : « Le gouvernement nous explique que les pauvres pétroliers ne survivraient pas à un blocage des prix… Quand va-t-on cesser de nous prendre pour des imbéciles ? »
Aurélie Trouvé, députée LFI de Seine-Saint-Denis, a enfoncé le clou sur BFMTV, réclamant un plafonnement immédiat des prix des carburants à 1,70 € le litre pour l’essence et 1,80 € pour le gazole, des niveaux « d’avant-guerre ». Pour elle, la solution est simple : « Le coût d’extraction du pétrole n’a pas explosé. Total capte donc la hausse des prix sans aucune retenue. » Une position radicale, mais qui trouve un écho croissant parmi les Français exaspérés par l’inflation persistante.
Le Parti socialiste, bien que plus mesuré dans ses propositions, a déposé une proposition de loi visant à taxer les superprofits des entreprises réalisant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires. Selon Olivier Faure, premier secrétaire du PS, l’État pourrait ainsi récupérer « environ deux milliards d’euros » en appliquant une taxe comprise « entre 20 et 40 % » sur les bénéfices excédant de 20 % la moyenne des trois dernières années. « Il y a une forme d’indécence à gagner de l’argent parce que des gens souffrent à cause d’une guerre », a-t-il martelé, soulignant que Total réalise l’essentiel de ses profits hors de France. Une précision importante, car elle vise à contourner les arguments des libéraux sur la localisation des bénéfices.
Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée, a détaillé le mécanisme : « On prend la moyenne des résultats des trois dernières années. Si les profits augmentent de plus de 20 %, on taxe à 66 % la partie excédentaire. » Une formule qui, selon les socialistes, permettrait de financer des mesures sociales d’urgence sans alourdir la fiscalité des ménages.
Les Écologistes, dirigés par Marine Tondelier, ont pour leur part qualifié Total de « profiteur de guerre » et exigé que la situation soit « corrigée sans délai ». Leur proposition, déposée dès le 14 avril, va encore plus loin : une taxe de 66 % sur les superprofits des entreprises pétrogazières en période de crise, calculée sur la base des trois années précédentes. « Total ne peut pas continuer à s’enrichir sur le dos des citoyens pendant que des millions de Français peinent à se chauffer ou à se déplacer », a insisté la secrétaire nationale d’Europe Écologie-Les Verts.
Macron face à la pression : l’exécutif privilégie le statu quo
Face à cette offensive unifiée de la gauche, le gouvernement Lecornu II adopte une posture de prudence calculée. Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement et ministre déléguée à l’Énergie, a assuré que l’exécutif ne « s’interdisait rien par principe », tout en mettant en garde contre un « Total bashing » excessif. Une formule qui laisse planer le doute sur une éventuelle taxation, tout en évitant de fermer définitivement la porte.
Sébastien Lecornu, Premier ministre, a pour sa part balayé l’idée d’une mesure improvisée. « Ce n’est pas un sujet pour aujourd’hui, mais pour l’année prochaine, lors des débats budgétaires », a-t-il déclaré, ajoutant : « Vous ne pouvez pas inventer un impôt par un claquement de doigts en milieu d’année. » Une position qui, pour ses détracteurs, relève de la « lâcheté politique » face aux géants de l’énergie.
Pourtant, le gouvernement ne reste pas inactif. TotalEnergies a annoncé maintenir son plafonnement des prix des carburants à 1,70 € le litre dans ses 3 300 stations-service en France « tant que la crise au Moyen-Orient durera ». Une décision saluée par Roland Lescure, ministre de l’Économie, qui y voit une « mesure allant dans le bon sens ». Le Premier ministre, plus réservé, a reconnu : « Est-ce que c’est suffisant ? Je ne sais pas. Je ne sais pas combien de temps la crise va durer. » Une prudence qui contraste avec l’urgence affichée par l’opposition.
Le RN divisé : entre taxation symbolique et baisse de la TVA
Au Rassemblement National, la question des superprofits cristallise les tensions internes. Marine Le Pen, présidente du groupe RN à l’Assemblée, a réaffirmé son soutien à une « taxation des surprofits », qu’elle présente comme une « mesure de justice sociale ». « Quand une entreprise comme TotalEnergies réalise des bénéfices supplémentaires liés à une crise internationale, il est normal qu’elle contribue à l’effort national », a-t-elle plaidé sur X (ex-Twitter). Une position qui s’inscrit dans la droite ligne de son parti, historiquement critique envers les multinationales.
Pourtant, Jordan Bardella, président du RN, a adopté un ton bien plus mesuré. Interrogé sur BFMTV, il a estimé qu’il ne fallait « rien s’interdire », mais a ajouté : « Je ne crois pas que la priorité, dans un pays où les prélèvements obligatoires atteignent 46 %, soit d’inventer de nouvelles taxes. » Une prise de position qui reflète les divisions au sein de la formation d’extrême droite, entre une frange sociale et une aile plus libérale.
Sur un autre registre, le RN reste cohérent avec sa ligne historique : la baisse de la fiscalité sur les carburants. Les deux leaders ont défendu une réduction de la TVA de 20 % à 5,5 % sur l’essence et le gazole, une mesure qui, selon eux, soulagerait immédiatement le portefeuille des Français. Un projet qui, bien que coûteux pour les finances publiques, séduit une partie de l’électorat populaire.
TotalEnergies dans le viseur : entre communication et réalité économique
Face à la polémique, le géant pétrolier tente de désamorcer la crise par une communication bien huilée. Dans un communiqué, le groupe a réaffirmé son engagement à « redistribuer » ses bénéfices « au service de la transition énergétique et de l’emploi en France ». Une rhétorique qui peine à convaincre, alors que les associations de consommateurs et les syndicats dénoncent un « greenwashing » éhonté.
Les chiffres, eux, parlent d’eux-mêmes. Sur les 4,96 milliards d’euros de bénéfices du premier trimestre, seule une infime partie (12 %) a été réinvestie dans des projets bas-carbone. Le reste a été distribué aux actionnaires sous forme de dividendes ou utilisé pour des rachats d’actions, des pratiques courantes dans le secteur, mais qui heurtent la sensibilité populaire en temps de crise.
Pour les économistes critiques, cette situation illustre les dérives d’un capitalisme financier déconnecté des réalités sociales. « Les superprofits ne sont pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques », rappelle Thomas Porcher, économiste et professeur à la Paris School of Business. « Quand l’État laisse les entreprises de l’énergie fixer leurs prix sans régulation, il crée les conditions d’un enrichissement massif au détriment des ménages. »
Quel avenir pour la taxation des superprofits ?
Le débat dépasse désormais le simple cadre économique. Il touche à la légitimité même du système fiscal français et à la capacité de l’État à protéger ses citoyens contre les abus des multinationales. La gauche, unie sur le principe, reste divisée sur les modalités : faut-il une taxe temporaire et ciblée, ou une refonte plus large de la fiscalité des entreprises ?
Le gouvernement, lui, semble jouer la montre. En reportant toute décision à 2027, il prend le risque d’alimenter le sentiment d’« impunité des puissants », déjà largement partagé dans l’opinion. « Le temps politique n’est pas le temps social », rappelle un haut fonctionnaire du ministère de l’Économie. « Si la gauche parvient à imposer ce débat dans la campagne présidentielle, l’exécutif pourrait se retrouver pris à son propre piège. »
Une chose est sûre : avec des bénéfices records et une opinion publique de plus en plus remontée, le dossier des superprofits de TotalEnergies n’est pas près de s’éteindre. Et si l’histoire des crises énergétiques récentes a montré une chose, c’est que les gouvernements qui tardent à agir paient souvent le prix fort.