CNews défie l'État : la chroniqueuse pro-Kremlin de Bolloré revient à l'antenne malgré son expulsion

Par Mathieu Robin 03/09/2026 à 17:09
CNews défie l'État : la chroniqueuse pro-Kremlin de Bolloré revient à l'antenne malgré son expulsion

Malgré un arrêté d'expulsion et le gel de ses avoirs, Xenia Fedorova, chroniqueuse pro-Kremlin, revient à l'antenne de CNews en visioconférence. Le gouvernement Lecornu II face au dilemme d'une chaîne médiatique sous influence étrangère.

Une chaîne sous influence étrangère dans le collimateur de l'exécutif

Dans un ballet juridique et médiatique qui interroge sur l'indépendance des grands groupes audiovisuels français, la chroniqueuse Xenia Fedorova, figure médiatique pro-russe et égérie des médias Bolloré, devrait reprendre ses interventions sur CNews dès ce week-end. Une décision qui survient moins de deux mois après que le gouvernement français lui ait signifié un arrêté d'expulsion pour « atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État » et ait gelé ses avoirs, l'accusant de servir de relais à la désinformation du Kremlin.

Lors de l'émission L'Heure inter, mercredi soir, le présentateur Gauthier Le Bret a annoncé en direct le retour imminent de la commentatrice, précisant que celle-ci interviendrait désormais en visioconférence depuis l'étranger, invoquant une faille juridique : « Les services juridiques de Canal+ ont conclu que son interdiction de séjour ne s'applique pas aux interventions à distance ». Un bandeau en incrustation a même suggéré : « Xenia Fedorova de retour dans *L'Heure inter* ? » – comme si la question ne faisait aucun doute.

Cette annonce intervient alors que la tension entre l'exécutif et les médias privés s'intensifie, notamment depuis que des révélations ont montré l'emprise croissante de Vincent Bolloré et de son empire médiatique sur le paysage audiovisuel, avec des orientations éditoriales parfois en décalage avec les valeurs républicaines. Le gouvernement, dirigé par le Premier ministre Sébastien Lecornu, se retrouve ainsi face à un paradoxe : comment concilier la liberté de la presse avec la nécessité de protéger la démocratie des ingérences étrangères ?

Une expulsion politique contestée

L'arrêté ministériel du 29 juillet, signé par le ministre de l'Intérieur, qualifiait le comportement de Xenia Fedorova de « menace particulièrement grave et actuelle pour l'ordre public ». Les autorités lui reprochent d'avoir, selon leurs termes, « déployé ses narratifs » comme un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes, dans le but de « déstabiliser l'ordre public » en France. Un argument que certains juristes, comme Serge Slama, professeur de droit public à l'université Grenoble Alpes, jugent cependant insuffisant pour justifier une privation de parole : « Un arrêté d'expulsion n'implique pas de privation de la liberté d'expression. Les États ne sont pas en droit d'interdire la parole de gens depuis l'étranger. Avec les moyens de communication modernes, les paroles n'ont pas de frontière. C'est la limite des arrêtés d'expulsion. »

Pourtant, les griefs contre la chroniqueuse ne manquent pas. Son nom est régulièrement cité dans les rapports des services de renseignement comme l'une des principales cibles d'influence du Kremlin en Europe de l'Ouest. Son parcours, marqué par une carrière à la tête de la chaîne RT France avant son rachat par un groupe proche du pouvoir russe, a de quoi alerter. Depuis son départ forcé de France, elle n'a cessé de publier des tribunes incendiaires dans des médias contrôlés par Bolloré, comme le JDD ou le JDNews, toujours avec le même angle : une critique systématique des institutions françaises, accusées de complaisance envers l'OTAN et une prétendue « russophobie ».

« Monsieur Barrot, où est l'ingérence ? » interrogeait-elle dans une tribune publiée le 23 août, reprenant à son compte le vocabulaire du Kremlin pour discréditer les accusations de manipulation. Un discours qui rappelle étrangement les méthodes de la propagande russe, où la désinformation se pare souvent du masque de la « vérité alternative ».

Le gel de ses avoirs, décidé en parallèle, est également contesté par certains spécialistes du droit. « Elle ne peut pas être rémunérée par les médias Bolloré pour ses chroniques », a confirmé Serge Slama. Pourtant, malgré cette interdiction, la chroniqueuse continue de percevoir des revenus via des publications régulières, suggérant l'existence de montages juridiques complexes pour contourner la sanction.

Un groupe Bolloré sous le feu des critiques

La question se pose désormais : CNews, en permettant à Xenia Fedorova de s'exprimer à nouveau, ne franchit-elle pas une ligne rouge ? Le groupe Bolloré, dirigé par un milliardaire ultraconservateur proche de l'extrême droite, a longtemps été pointé du doigt pour son alignement sur des positions pro-russes, notamment depuis le début de la guerre en Ukraine. L'Observatoire de l'influence russe en Europe, un think tank basé à Bruxelles, avait d'ailleurs alerté dès 2023 sur les risques d'ingérence dans les médias français.

Valérie Hayer, présidente des eurodéputés Renew Europe, n'a pas manqué de réagir avec fermeté : « Les médias du groupe Bolloré, dont fait partie CNews, auront à répondre de leurs obligations légales en matière d'honnêteté, de rigueur, de mise en perspective et de pluralisme. » Elle rappelle que la chaîne a déjà été sanctionnée par l'Arcom pour manquement à ses devoirs de pluralisme, notamment après des déclarations jugées « propagandistes » de la part de plusieurs chroniqueurs pro-Kremlin. « Au-delà de la personne de madame Fedorova, il y a la question plus large de l'influence russe en Europe et de ses tentatives d'ingérence dans nos processus démocratiques. De la guerre hybride qu'elle nous mène. »

Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, avait lui-même qualifié la chroniqueuse de « propagandiste patentée qui sert de relais à la désinformation du Kremlin ». Une caractérisation que ses soutiens, au sein même du groupe Bolloré, rejettent avec véhémence, y voyant une tentative de museler la liberté de la presse. Pourtant, les faits sont têtus : plusieurs enquêtes journalistiques ont révélé que les chroniques de Xenia Fedorova étaient souvent relues et validées par des intermédiaires proches de l'ambassade de Russie à Paris.

L'Arcom face à un dilemme : jusqu'où peut aller l'ingérence médiatique ?

Pour l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), le cas Fedorova représente un cas d'école. Si la chaîne se contente de diffuser son point de vue sans aucun regard critique, l'institution pourrait être amenée à sanctionner CNews pour non-respect de ses obligations. « Avec les moyens de communication modernes, les paroles n'ont pas de frontière. Mais cela ne signifie pas que l'Arcom soit démunie », explique une juriste spécialisée en droit des médias. « Si CNews se met à diffuser en permanence son point de vue sans contrepartie, l'Arcom pourra intervenir. Mais tant qu'aucune ligne rouge n'est franchie, il n'y a pas d'infraction pénale. »

Pourtant, le risque d'une instrumentalisation des médias par des puissances étrangères est un sujet de préoccupation croissant au sein de l'Union européenne. Le Parlement européen a d'ailleurs proposé, sans succès pour l'instant, d'inscrire Xenia Fedorova sur les listes européennes de propagandistes sanctionnés. Une mesure qui aurait eu pour effet d'interdire à toute entreprise française de lui verser des revenus, comblant ainsi la faille juridique exploitée par CNews.

Le Comité Diderot, un groupe d'experts internationaux luttant contre la désinformation russe, y voit avant tout une défaite de la stratégie française. « L'option de l'expulsion montre ses limites face à une chaîne déterminée à contourner les règles. L'Union européenne doit désormais adopter une approche plus musclée, en alignant ses sanctions sur celles des États-Unis et du Canada, qui ont déjà interdit l'accès à leurs territoires aux médias russes contrôlés par le Kremlin. »

L'ombre russe plane sur la campagne électorale française

Alors que la France se prépare à une année électorale décisive, avec des scrutins majeurs en 2027, le retour de Xenia Fedorova à l'antenne de CNews prend une dimension encore plus inquiétante. La chaîne, souvent perçue comme un relais des thèses d'extrême droite et des narratives pro-Kremlin, joue un rôle clé dans la diffusion d'idées contraires aux intérêts européens.

Les services de renseignement français ont d'ailleurs multiplié les alertes ces derniers mois sur l'ingérence russe dans le débat public hexagonal. Selon des sources concordantes, des comptes automatisés et des bots liés à Moscou amplifient systématiquement les interventions de la chroniqueuse sur les réseaux sociaux, créant une illusion de soutien populaire à ses thèses. « C'est une stratégie classique de la guerre hybride : saturer l'espace médiatique avec des messages contradictoires pour semer le doute et affaiblir la cohésion nationale », explique un haut fonctionnaire du ministère de l'Intérieur.

Dans ce contexte, la question n'est plus seulement juridique ou médiatique, mais fondamentalement politique. Comment un gouvernement, qui se dit garant des institutions républicaines, peut-il tolérer qu'un média privé agisse en complice objectif d'une puissance étrangère hostile ? La réponse de l'exécutif, jusqu'à présent, semble se résumer à une impuissance calculée : laisser faire, en espérant que l'opinion publique, dans son ensemble, saura discerner la vérité.

Pourtant, avec le retour annoncé de Xenia Fedorova à l'antenne, le débat sur la souveraineté médiatique de la France est plus que jamais ouvert.

Une chroniqueuse intouchable malgré les sanctions ?

Alors que les détails de son retour restent flous – ni la chaîne, ni son avocat, ni la chroniqueuse elle-même n'ont daigné répondre aux sollicitations de la presse –, une chose est certaine : Xenia Fedorova ne compte pas abandonner son combat. Depuis son exil, elle continue de publier des tribunes dans des médias contrôlés par Bolloré, toujours avec le même ton : une dénonciation systématique de la politique française, accusée de servir les intérêts américains au détriment de l'Europe.

Dans une de ses dernières interventions, publiée le 12 août sous le titre « Une histoire inquiétante », elle s'en prenait directement au ministre des Affaires étrangères, lui reprochant de « diaboliser la Russie » sans jamais justifier ses accusations. Un discours qui, pour ses détracteurs, relève moins du débat d'idées que de la propagande pure et simple.

Quant à savoir d'où elle s'exprimera lors de ses prochains duplex sur CNews, le mystère reste entier. Après avoir démenti, sur X, les informations du Monde évoquant un passage en Italie ou en Turquie, elle a simplement déclaré : « Je n'ai pas discuté de ma localisation avec la direction de CNews. » Une réponse qui en dit long sur la stratégie de dissimulation mise en place par la chaîne.

Pour ses défenseurs, ce retour est une victoire de la liberté de la presse. Pour ses détracteurs, c'est une preuve supplémentaire que les médias Bolloré sont devenus des chevaux de Troie pour l'influence étrangère. Une chose est sûre : dans le paysage audiovisuel français, le débat sur l'indépendance des grands groupes n'a jamais été aussi brûlant.

Et alors que l'Arcom et le gouvernement semblent paralysés, une question persiste : jusqu'où iront-ils avant de réagir ?

Le point de vue des experts : une faille dans la lutte contre l'ingérence

Pour comprendre l'ampleur du problème, il faut revenir sur les mécanismes de l'ingérence russe en France. Selon plusieurs rapports parlementaires, plus de 400 comptes liés au Kremlin ont été identifiés comme relayant des informations pro-russes sur les réseaux sociaux français depuis 2022. Xenia Fedorova fait partie de ceux que les services de renseignement considèrent comme des « cibles stratégiques ».

« Son cas illustre la porosité entre les médias privés et les opérations d'influence étrangères », explique un ancien membre de la DGSI. « Quand une chaîne comme CNews donne la parole à une chroniqueuse liée à Moscou, elle ne fait pas que diffuser un point de vue : elle participe à une opération de guerre informationnelle. »

Face à cette situation, l'Union européenne a commencé à durcir le ton. En juin 2026, elle a adopté un nouveau règlement visant à sanctionner les médias russes diffusant de la propagande en Europe. Pourtant, malgré ces mesures, la France reste en retrait, comme si les autorités hésitaient à prendre des décisions qui pourraient braquer les grands groupes médiatiques.

« Le gouvernement Lecornu II semble pris entre deux feux : d'un côté, la nécessité de protéger la démocratie des ingérences ; de l'autre, la peur de froisser des actionnaires influents », analyse une spécialiste des questions européennes.

Dans ce contexte, le retour de Xenia Fedorova à l'antenne de CNews n'est pas qu'une affaire de chroniqueuse. C'est le symbole d'une faiblesse persistante de l'État face aux stratégies d'influence étrangères. Et alors que les élections approchent, une question reste en suspens : la France parviendra-t-elle à préserver son indépendance médiatique avant qu'il ne soit trop tard ?

À propos de l'auteur

Mathieu Robin

Cofondateur de politique-france.info, je vous présente l'actualité politique grâce à mon expertise sur les relations France-Europe.

Votre réaction

Connectez-vous pour réagir à cet article

Publicité

Connectez-vous ou inscrivez-vous pour commenter.

Votre avis

Commentaires (4)

Connectez-vous ou inscrivez-vous pour commenter cet article.

I

Izarra

il y a 37 minutes

CNews : la chaîne où la propagande russe a plus de droits que les Français. Bravo la démocratie.

0
C

Carnac

il y a 6 minutes

@izarra Ouais enfin attends, tu mélanges tout ! Le problème c’est pas la chaîne, c’est l’État qui hésite à agir. Entre l’inefficacité et la censure molle, ils font leur beurre. Tu veux quoi ? Une expulsion musclée ? Genre en pleine émission ? mdr

0
T

Thomas65

il y a 1 heure

Bizarre, cette histoire me rappelle le bon vieux temps où Bolloré jouait au petit chef avec ses médias. Sauf qu’avant, c’était juste de la pub déguisée… Là, on est dans la géopolitique light.

3
V

val-87

il y a 1 heure

NOOOOON MAIS ILS FONT QUOI LÀ ??? C'est une blague ??? Ils nous prennent vraiment pour des abrutis en mode 'on fait semblant' ??? jsp pk ils réagissent pas !!!

6
Publicité