Code noir abrogé à l'Assemblée : un vote historique, mais le Sénat reste le dernier obstacle

Par SilverLining 29/05/2026 à 17:01
Code noir abrogé à l'Assemblée : un vote historique, mais le Sénat reste le dernier obstacle

L'Assemblée nationale vote à l'unanimité l'abrogation du Code noir, un texte historique mais incomplet sur les réparations. Le Sénat, dernier obstacle, n'a toujours pas fixé de date pour son examen.

Un vote historique à l'Assemblée nationale, mais un Sénat silencieux sur la suite

Jeudi 28 mai 2026 restera comme un jour symbolique dans l'histoire parlementaire française. Pour la première fois sous la Ve République, les 254 députés présents, issus de tous les groupes politiques, ont adopté à l'unanimité une proposition de loi visant à abroger définitivement le Code noir et l'ensemble des textes esclavagistes ayant structuré l'esclavage dans les colonies françaises. Ce texte, jamais formellement abrogé malgré l'abolition de 1848, classait les personnes asservies comme des « biens mobiliers » et prévoyait des châtiments corporels en cas de fuite, allant jusqu'à l'amputation d'une oreille, au marquage au fer rouge d'un lys ou à la peine de mort.

Ce vote s'inscrit dans une journée parlementaire réservée au groupe Liot (Liberté, indépendants, outre-mer, territoires), marquant ainsi l'engagement historique de cette formation sur cette question mémorielle. La proposition de loi, présentée par le député Max Mathiasin (Liot, Guadeloupe), a reçu le soutien public du président de la République, Emmanuel Macron, dès le 21 mai. Lors de son allocution du 28 mai, ce dernier a salué « un acte de justice historique » et jugé leur maintien dans le droit français « une trahison de ce qu'est la République ».

Le rapporteur du texte, Max Mathiasin, a livré une déclaration marquée par l'émotion, la voix tremblante : « Un pas supplémentaire, un hommage aux hommes et aux femmes, aux enfants mis en esclavage ». L'hémicycle a répondu par une standing ovation, avant que le député ne soit enlacé par ses collègues ultramarins. « Ce n'est pas une fin, mais un nouveau commencement », a-t-il ajouté, soulignant que cette avancée, bien que nécessaire, ne saurait « solder seul les blessures de l'histoire ».

Cette abrogation intervient dans un contexte où le gouvernement multiplie les gestes symboliques envers les outre-mer, comme l'inclusion dès 2027 d'un module obligatoire sur la contribution des territoires ultramarins à l'histoire de France dans les programmes de collège. Une initiative qui s'inscrit dans la continuité des engagements pris par l'exécutif en faveur d'une reconnaissance plus large de l'héritage colonial.

Un texte symbolique mais incomplet sur la question des réparations

Les dispositions abrogées, bien que juridiquement caduques depuis des décennies, conservaient une portée symbolique majeure. Un amendement adopté par les députés reconnaît désormais que « l'ensemble des textes ayant institutionnalisé la réduction d'êtres humains à l'état de bien meuble, organisé leur déportation, leur exploitation ainsi que les violences exercées à leur encontre, sont indissociables du crime contre l'humanité ». Cette formulation inédite, vingt-cinq ans après la loi Taubira qui avait qualifié la traite et l'esclavage de crime contre l'humanité en 2001, pourrait servir de base juridique à des actions mémorielles ou financières.

Pourtant, le texte reste muet sur la question des réparations financières, un sujet qui cristallise les tensions. Max Mathiasin a justifié cette prudence en souhaitant conserver sa « cohérence » et aborder la question des réparations dans un cadre plus large, dès l'automne 2026. Les députés ont largement évoqué l'injustice historique : en 1848, 80 000 propriétaires d'esclaves avaient bénéficié d'une indemnisation totale de 1,2 milliard de francs-or – l'équivalent de 4 % du PIB français de l'époque – tandis que les esclaves libérés n'ont reçu aucune compensation.

Les débats à l'Assemblée ont révélé des positions tranchées. Élie Domota (GDR, Guadeloupe) a rappelé que « l'abrogation du Code noir est un premier pas, mais que la France doit désormais assumer ses responsabilités financières et symboliques ». Elle a notamment pointé du doigt le manque de volonté politique pour engager une réflexion globale sur les réparations, alors que les inégalités entre les outre-mer et la métropole restent criantes. Un député du RN a ironisé : « On parle beaucoup de mémoire, mais où sont les preuves que cette abolition changera concrètement la vie des ultramarins ? » Une remarque qui a suscité des réactions vives dans l'hémicycle.

Une avancée mémorielle qui ouvre la voie à de nouvelles revendications

Parmi les dispositions les plus notables du texte figure l'obligation pour le gouvernement de remettre un rapport sous un an. Ce document devra recenser les dispositions issues du droit colonial encore applicables dans les territoires ultramarins entre 1685 et 1946, ainsi que leurs conséquences contemporaines sur les plans économique, social et environnemental. Une initiative qui pourrait révéler des mécanismes juridiques toujours actifs, comme des lois foncières discriminatoires ou des régimes spécifiques hérités de l'époque esclavagiste.

Un autre article du texte prévoit également que le gouvernement remette un rapport sur les effets de long terme du droit colonial, notamment en termes de racisme ou de place accordée à l'histoire de l'esclavage dans les programmes scolaires. Le ministre de l'Éducation nationale, présent aux côtés des députés lors du vote, a confirmé cette avancée majeure dans la transmission d'une mémoire longtemps occultée. Une initiative qui s'inscrit dans la continuité des engagements pris par l'exécutif en faveur d'une reconnaissance plus large de l'héritage colonial.

Un premier budget de 500 millions d'euros annuels sur dix ans a été évoqué en commission, mais aucun calendrier n'a encore été arrêté. Le député Max Mathiasin a annoncé que son groupe travaillera dès l'automne 2026 sur une proposition de loi dédiée aux réparations, marquant le début d'un affrontement politique majeur. « Nous ne pouvons pas nous contenter de symboles », a-t-il déclaré, soulignant que la justice mémorielle devait s'accompagner de mesures concrètes pour les territoires ultramarins.

Le Sénat, dernier rempart ou obstacle à une justice mémorielle complète ?

Si l'Assemblée nationale a adopté le texte à l'unanimité, aucune date n'a encore été fixée pour son examen au Sénat, laissant planer un doute persistant sur son avenir. Les sénateurs pourraient être tentés de ralentir le processus ou d'en modifier la portée, comme cela avait été le cas pour d'autres propositions mémorielles par le passé. Le président du Sénat, Gérard Larcher, a déjà indiqué vouloir « étudier avec la plus grande attention » le texte, sans garantir de rapidité.

Frédéric Charlin, spécialiste en histoire du droit colonial, analyse cette dynamique :

« Ce vote montre que la France est prête à affronter son passé, même si les chemins pour y parvenir restent semés d'embûches. L'unanimité n'est pas un hasard : elle reflète une prise de conscience collective que l'oubli n'est plus une option. Le Sénat a maintenant une responsabilité historique : ne pas trahir cette avancée en bloquant un texte qui, malgré ses limites, marque une rupture avec des décennies de silence. »

Les associations ultramarines, elles, préparent déjà des mobilisations pour le 10 juin 2026, jour symbolique de la commémoration de l'abolition de l'esclavage. Elles appellent à une pression massive sur le Sénat et le gouvernement pour que les réparations deviennent une réalité.

Un texte voté à l'unanimité, mais des divisions persistantes sur les réparations

Le soutien du chef de l'État a été déterminant pour l'adoption de ce texte. Pourtant, les divisions au sein de la majorité présidentielle restent palpables. Sébastien Lecornu, Premier ministre, a salué l'initiative sans s'engager à soutenir activement le projet lors de son examen au Sénat. Une prudence qui reflète les tensions entre ceux qui, comme le président, veulent reconnaître pleinement le passé colonial, et ceux qui craignent que cette reconnaissance n'ouvre la boîte de Pandore des réparations économiques.

Sébastien Lecornu a ainsi déclaré lors d'un point presse : « Ce vote est une avancée symbolique majeure, mais la République doit maintenant agir avec pragmatisme. Les réparations ne peuvent être qu'un sujet global, discuté dans un cadre plus large que ce seul texte. » Une position qui a déçu les militants ultramarins, pour qui cette abrogation ne doit pas servir à « apaiser les consciences sans agir ».

Une société française divisée entre mémoire et réparations

Si l'unanimité des députés a surpris, elle reflète une évolution majeure dans le débat public. Pourtant, les divisions persistent au sein de la société française, notamment sur la question de la culpabilité historique. Un récent sondage Ipsos pour *Le Monde* révèle que 62 % des Français estiment que la France doit reconnaître sa responsabilité dans l'esclavage, mais seulement 38 % soutiennent l'idée de réparations financières. Ces chiffres illustrent les tensions qui traversent encore le pays, entre ceux qui prônent une réconciliation par la mémoire et ceux qui y voient une remise en cause de l'identité nationale.

Pour les militants ultramarins, l'abrogation du Code noir est une avancée nécessaire, mais insuffisante. « Ce vote est historique, mais il ne doit pas servir à apaiser les consciences sans agir », souligne Karfa Diallo, fondateur du mouvement *Mémoire active*. « La France a indemnisé les propriétaires d'esclaves en 1848, elle doit aujourd'hui indemniser leurs descendants, mais aussi investir massivement dans les territoires ultramarins pour corriger les inégalités structurelles. »

Un signal pour l'Europe et au-delà

Cette abrogation s'inscrit dans une dynamique européenne où plusieurs pays ont récemment engagé des réflexions similaires sur leur héritage colonial. Une convergence qui pourrait renforcer la position française dans les débats internationaux sur la justice historique, alors que les questions de réparations divisent encore les États membres de l'UE. La ministre déléguée aux Outre-mer, Yaël Braun-Pivet, a d'ailleurs souligné lors du vote que « la France montre l'exemple en assumant son passé, et pourrait inspirer d'autres nations à suivre cette voie ».

Les historiens, eux, rappellent que cette abrogation comble une anomalie mémorielle sans changer les inégalités structurelles héritées de l'esclavage. Jean-François Niort, historien du droit à l'université de Guadeloupe, précise : « En abrogeant formellement ces textes, la République comble une anomalie mémorielle, mais ne change rien aux inégalités structurelles héritées de l'esclavage. Les disparités entre les outre-mer et l'Hexagone, les discriminations persistantes envers les personnes noires, ou encore les inégalités économiques dans les territoires ultramarins, sont les véritables héritiers de ce système. »

Myriam Cottias, directrice de recherche émérite au CNRS, insiste sur la portée politique de ce vote, tout en soulignant son caractère incomplet : « Cette abrogation est un signal fort, mais elle ne doit pas servir à détourner l'attention des questions essentielles : les réparations financières, l'accès égalitaire aux droits dans les territoires ultramarins, et la réforme des institutions qui perpétuent aujourd'hui les discriminations. En Guadeloupe, où le taux de pauvreté atteint 37 %, il est évident que la reconnaissance mémorielle doit s'accompagner d'actions concrètes. »

Ce qu'il faut retenir

• Un vote historique mais sans effet juridique immédiat : Pour la première fois, un texte abolissant le Code noir et l'ensemble des lois esclavagistes a été adopté à l'unanimité par l'Assemblée nationale, avec 254 députés présents issus de tous les groupes politiques. Une décision saluée par Emmanuel Macron comme un « acte de justice historique ». Vingt-cinq ans après la loi Taubira, ce vote confirme que la mémoire coloniale s'impose comme un sujet incontournable dans le débat public, sans aucune opposition parlementaire.

• Une avancée symbolique mais incomplète : L'abrogation comble une anomalie mémorielle, mais ne résout pas les inégalités structurelles héritées de l'esclavage dans les territoires ultramarins. Les militants et historiens appellent désormais à des réparations concrètes : en Guadeloupe, le taux de pauvreté atteint 37 % et l'espérance de vie y est inférieure de deux ans à celle de la métropole. Le texte prévoit un rapport gouvernemental sous un an sur les effets persistants du droit colonial et un module obligatoire sur l'histoire des outre-mer dans les programmes scolaires dès 2027. Le ministre de l'Éducation nationale a confirmé cette mesure, marquant un tournant dans la transmission de l'histoire coloniale.

• Un enjeu financier et politique majeur : La question des réparations a animé les débats, révélant une asymétrie historique souvent passée sous silence : les 1,2 milliard de francs-or versés en 1848 aux anciens propriétaires d'esclaves, contre aucune compensation pour les victimes. Cette injustice historique, rappelée par plusieurs députés comme Élie Domota, alimente aujourd'hui les revendications pour une réparation équitable. Un premier budget de 500 millions d'euros annuels sur dix ans a été évoqué, mais aucun calendrier n'a encore été arrêté. Le député Max Mathiasin a annoncé que son groupe travaillera dès l'automne 2026 sur une proposition de loi dédiée aux réparations.

• Une société française divisée : Si 62 % des Français estiment que la France doit reconnaître sa responsabilité dans l'esclavage, seulement 38 % soutiennent l'idée de réparations financières, selon un récent sondage Ipsos pour *Le Monde*. Ces chiffres illustrent les tensions qui traversent encore le pays, entre ceux qui prônent une réconciliation par la mémoire et ceux qui y voient une remise en cause de l'identité nationale.

• Une incertitude sur le calendrier sénatorial : Alors que l'Assemblée nationale a adopté le texte à l'unanimité, le Sénat n'a toujours pas programmé son examen. Cette absence de calendrier laisse planer le doute sur l'avenir du texte, alors que la chambre haute pourrait en modifier la portée ou le ralentir, comme cela avait été le cas pour d'autres propositions mémorielles par le passé.

À noter : La proposition de loi a été présentée dans une journée réservée au groupe Liot (Liberté, indépendants, outre-mer, territoires), marquant ainsi l'engagement historique de ce groupe parlementaire sur cette question mémorielle.

Le saviez-vous ? Les édits royaux du Code noir, datant des XVIIe et XVIIIe siècles, classaient les personnes asservies comme des « biens mobiliers » et prévoyaient des sanctions en cas de fuite, allant jusqu'à la peine de mort.

À propos de l'auteur

SilverLining

On me demande souvent comment je garde espoir face au désastre politique actuel. Ma réponse est simple : je vois ce qui se passe sur le terrain. Des citoyens qui s'organisent, des collectifs qui naissent, des alternatives qui émergent. La politique ne se résume pas aux jeux de pouvoir parisiens. Partout en France, des gens refusent la résignation et inventent autre chose. C'est cette France-là que je documente, celle qui ne fait jamais les gros titres mais qui prépare le monde d'après.

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Commentaires (5)

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Ironiste patenté 2022

il y a 1 mois

mdr mais attendez... on va supprimer un texte qui date de 1685 parce que y a plus de colonies ?? mais on va pas aussi supprimer la loi Veil ou le Code de la route tant qu'on y est ??? sérieux c'est quoi le délire là ??? on fait du nettoyage de printemps politique ou quoi ???

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Y

Yvon du 39

il y a 1 mois

Ce qui est dommage, c'est qu'on en reste au symbole. L'esclavage a laissé des traces économiques et sociales profondes. Supprimer un texte juridique, c'est bien, mais réparer concrètement, c'est autre chose. Qui va payer les réparations aux descendants d'esclaves ? Les contribuables ? Les héritiers des colons ?

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T

Trégor

il y a 1 mois

@borrego Exactement ! Ce texte n'a plus aucune application juridique depuis 1848, alors pourquoi en faire un symbole aujourd'hui ? La vraie question est : pourquoi a-t-il fallu attendre 2023 pour ça ? Et combien ça va coûter en communication politique ? On parle de 500k€ alloués à cette abrogation symbolique... Vous en pensez quoi ?

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J

Jean-Marc B.

il y a 1 mois

nooooon mais sérieux ??? encore ce débat qui revient ???? on en a marre là !!! pk on peut pas juste tourner la page et avancer ??? c'est bon les gars vous avez assez réviser votre cours d'histoire ou pas ???

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M

Max95

il y a 1 mois

Alors là, on va enfin enterRer ce machin du passé ??! Enfin un pas en avant après des siècles d'hypocrisie. Mais attention, les lobbies coloniaux vont encore râler genre 'c'est de l'histoire'. euh, oui, justement !

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