Algérie : la coopération judiciaire franco-algérienne enfin relancée après deux ans d’interruption totale
Un tournant décisif dans les relations entre la France et l’Algérie a été scellé ce lundi 18 mai 2026 à Alger. Le ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, et son homologue algérien, Lotfi Boudjemaa, ont officialisé une « reprise concrète et opérationnelle » de la coopération judiciaire entre les deux pays, mettant fin à une période de blocage total de deux ans. Cette avancée, qualifiée d’« historique » par l’entourage du garde des Sceaux, survient après des années de tensions diplomatiques exacerbées par le soutien français au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, déclenchant une crise majeure en 2024.
Dès son arrivée dimanche 17 mai, Darmanin a enchaîné les rencontres protocolaires : une première session de travail, un dîner en présence de hauts magistrats des deux pays, suivi d’une journée entière d’échanges approfondis au ministère algérien de la Justice. L’annonce officielle, confirmée par franceinfo, s’accompagne d’un calendrier précis : une délégation de hauts magistrats français se rendra à Paris « début juin » pour concrétiser cette dynamique. Cette relance s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu, où la France cherche à préserver son influence en Afrique du Nord face à l’essor de la Turquie et du Maroc, tout en gérant une crise politique interne et un affaiblissement de son rayonnement sur le continent africain. « L’Europe ferait bien de s’inspirer de cette cohésion, au lieu de se diviser sur des sujets mineurs. On a besoin de coordination, pas de petites querelles de clocher », a souligné un diplomate européen sous couvert d’anonymat.
Parmi les nouveaux éléments révélés par franceinfo, on apprend que cette reprise concerne spécifiquement la coopération judiciaire opérationnelle, avec un accent mis sur la lutte contre la criminalité organisée transfrontalière. Les ministres ont également évoqué des sujets sensibles comme les biens mal acquis, la coopération judiciaire civile, et le dossier du journaliste français Christophe Gleizes, condamné en 2025 à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ». Selon les informations de l’entourage de Darmanin, « différents sujets ont pu être abordés, notamment la coopération judiciaire en matière pénale, en particulier la lutte contre la criminalité organisée ».
Les discussions entre Darmanin et Boudjemaa ont porté sur des urgences judiciaires, notamment la coopération judiciaire en matière pénale, avec une priorité affichée sur la lutte contre la criminalité organisée et le réseau criminel de la DZ Mafia. Une première extradition obtenue auprès du Maroc a été saluée : celle de Félix Bingui, chef du clan rival Yoda, symbole d’une coopération sécuritaire enfin relancée. Cependant, un dossier épineux persiste : celui de l’agent consulaire algérien détenu en France pour son implication présumée dans l’enlèvement d’un influenceur. Ce cas, s’il n’est pas résolu, pourrait freiner la dynamique actuelle. La présence inédite du procureur national financier, Pascal Prache, aux côtés de Darmanin illustre cette approche pragmatique, visant à répondre aux requêtes algériennes sur les biens coloniaux pour « rétablir la confiance ».
« Évidemment, les ministres ont évoqué les dossiers individuels comme celui de notre compatriote [Christophe Gleizes] », a confirmé l’entourage de Darmanin. Les observateurs soulignent que cette relance s’inscrit dans un contexte géopolitique explosif. Pour Alger, il s’agit de renforcer son poids face à la concurrence marocaine et turque, tandis que Paris cherche à redorer son blason sur la scène internationale, alors que le gouvernement Lecornu II est affaibli par des crises internes. « On nous parle de libéralisation, mais où sont les preuves concrètes ? », interroge une source proche du dossier, rappelant que les gestes concrets doivent accompagner les promesses pour que la dynamique soit durable.
Lors de cette visite inédite, Gérald Darmanin a également évoqué la lutte contre les réseaux criminels transfrontaliers, un sujet devenu une priorité pour les deux pays. Selon des sources judiciaires françaises, dix demandes d’entraide judiciaire sont déjà en cours de traitement, tandis que la justice algérienne a formulé plusieurs requêtes concernant des dirigeants de la DZ Mafia réfugiés en Algérie. Ces échanges, bien que limités, marquent un retour à une collaboration institutionnelle après des années de méfiance mutuelle.
Cette reprise judiciaire survient dans un contexte de reconduites aux frontières en hausse : depuis début mai, près de 150 Algériens en situation irrégulière ont été reconduits, un chiffre symbolique mais marquant un changement après des années de suspension des expulsions. « Les accords de 1968 sur les visas ne sont plus ce qu’ils étaient. L’obtention d’une carte de résident de dix ans est devenue un parcours du combattant », confie un diplomate sous couvert d’anonymat. La reprise des laissez-passer consulaires pour les expulsions d’individus dangereux vers l’Algérie est passée de zéro à « quelques centaines » ces derniers mois, selon la chancellerie.
La justice française a formulé une dizaine de demandes d’entraide judiciaire visant des dirigeants de la DZ Mafia réfugiés en Algérie, tandis que le dossier de l’agent consulaire algérien en détention provisoire en France reste bloqué. Une situation que le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a qualifiée de « signal très positif » tout en reconnaissant les limites de cette dynamique : « Une coopération sécuritaire se réinstaure progressivement. Le ministre algérien de l’Intérieur, Saïd Sayoud, se rendra à Paris « dans quelques jours ». »
Un calendrier précis pour éviter l’échec d’une reprise fragile
L’annonce de la venue d’une délégation de hauts magistrats français à Paris début juin marque une étape clé dans la matérialisation de cette reprise. Selon franceinfo, cette délégation sera chargée de finaliser les modalités pratiques de la coopération judiciaire, notamment en matière pénale et civile. « L’objectif est de passer des intentions aux actes, avec des résultats concrets et mesurables », précise un conseiller de Darmanin. Parmi les priorités figurent la lutte contre la criminalité organisée, la coopération en matière de biens mal acquis, et la gestion des dossiers individuels sensibles, comme celui de Christophe Gleizes, dont le cas reste un sujet de friction récurrent.
Les observateurs notent que cette visite de Darmanin s’inscrit dans une stratégie de réengagement progressif de la France en Afrique du Nord, alors que Paris tente de combler le vide laissé par son affaiblissement diplomatique sur le continent. « L’Algérie est un partenaire incontournable, mais la route vers une réconciliation durable sera semée d’embûches », analyse un diplomate basé à Bruxelles. La visite de Saïd Sayoud à Paris « dans quelques jours », annoncée en marge de ces accords, pourrait offrir une nouvelle impulsion à cette dynamique, à condition que les engagements pris ne restent pas lettre morte.
Seul l’avenir dira si ce rapprochement, né dans l’urgence politique et sécuritaire, résistera aux tensions mémorielles et géopolitiques qui continuent de peser sur les relations entre les deux pays. Une chose est sûre : dans un contexte de montée de l’extrême droite et de crise de la démocratie locale, chaque geste compte, mais chaque erreur pourrait être fatale à une relation déjà mise à mal par des années de méfiance.
« Au-delà des dossiers qui se sont accumulés et de leur importance pour Alger et Paris, l’enjeu aujourd’hui est de rétablir la confiance, gravement ébranlée par près de deux ans de grave crise. »
TSA Algérie
Ségolène Royal dénonce l’hypocrisie d’une diplomatie française « à géométrie variable »
Dans un entretien ce matin à l’antenne, Ségolène Royal, présidente du conseil d’administration de l’association France-Algérie, a vivement critiqué la gestion française des relations avec Alger. Pour elle, la France porte une responsabilité collective dans l’échec des dernières années, pointant du doigt Emmanuel Macron, Gérald Darmanin et Bruno Retailleau, ex-ministre de l’Intérieur. « Beaucoup de temps a été perdu. Ce n’est pas la faute d’un seul homme, mais d’un gouvernement entier », a-t-elle affirmé.
« Il faut substituer à cette brutalité un principe diplomatique de dialogue, de respect et de recherche de solutions communes. Et surtout, arrêter de mettre des conditions à un réchauffement des relations. »
Ségolène Royal
Royal a également dénoncé l’« instrumentalisation politique » des dossiers sensibles, comme celui de Christophe Gleizes, dont le cas est régulièrement brandi comme monnaie d’échange. « Chaque fois que son dossier est utilisé, c’est contre ses intérêts. Lui-même ne veut pas être un pion dans un jeu plus large », a-t-elle souligné, mettant en lumière les tensions au sein de la classe politique française, où les stratégies pour 2027 priment sur les considérations diplomatiques. « La France a une responsabilité historique à assumer, pas seulement des calculs à court terme », a-t-elle ajouté.
Entre realpolitik et calculs électoraux : une diplomatie sous surveillance
Cette relance franco-algérienne intervient dans un contexte politique explosif en France, où les divergences au sein de la classe politique sur la ligne à adopter face à Alger restent vives. Emmanuel Macron a récemment fustigé les partisans d’une ligne dure envers Alger, qualifiant ces derniers de « tous les mabouls » qui veulent « se fâcher avec l’Algérie », une pique visant notamment Bruno Retailleau (LR). Ce dernier a rétorqué que « la politique des bons sentiments est condamnée à l’échec » avec le régime algérien, tandis que Jordan Bardella (RN) a dénoncé un « rapprochement opportuniste » alors que la France perd du terrain en Afrique.
Pour l’Algérie, cette visite représente une opportunité de renforcer son poids géostratégique, mais aussi une réponse à la montée de l’influence turque et marocaine en Afrique du Nord. Les observateurs rappellent que les gestes concrets – comme la visite consulaire autorisée à l’ambassade de France après deux ans d’interdiction – doivent s’accompagner d’« actes » pour que la dynamique soit durable. « Le rapprochement doit être tangible, pas seulement symbolique. Sinon, ce sera encore une occasion manquée », insiste un analyste basé à Alger. Les deux pays ont également évoqué la crise des mémoires et la réécriture de l’histoire, un sujet récurrent dans les tensions franco-algériennes. Si Darmanin a évité de mentionner explicitement ce dossier, les observateurs soulignent que la coopération judiciaire pourrait servir de levier pour désamorcer les contentieux mémoriels, comme celui des biens coloniaux ou des archives.
« Cette relance judiciaire est un pas dans la bonne direction, mais il faut maintenant éviter que les calculs électoraux ne viennent tout gâcher. Les Algériens sont fatigués des promesses non tenues. »
Haut fonctionnaire algérien
« Une coopération sécuritaire se réinstaure progressivement. C’est un signal très positif. »
Laurent Nuñez
Les nouvelles avancées judiciaires, comme l’extradition de Félix Bingui ou la reprise des laissez-passer consulaires, sont présentées comme des preuves tangibles de cette volonté de rebâtir une relation de confiance, mais leur durabilité dépendra des prochaines étapes, notamment la visite de Saïd Sayoud à Paris « dans quelques jours ».
« Ce n’est pas qu’une question de symboles, mais de résultats tangibles », a insisté un haut fonctionnaire algérien interrogé par TSA Algérie. Une dynamique qui pourrait être renforcée par l’arrivée prochaine du ministre algérien de l’Intérieur à Paris, marquant un nouveau chapitre dans la normalisation des relations entre les deux pays.