L’Arménie, nouveau cheval de bataille des droites françaises ?

Par Renaissance 23/04/2026 à 11:21
L’Arménie, nouveau cheval de bataille des droites françaises ?

L’Arménie, jadis symbole de la gauche humaniste, devient le nouveau terrain de jeu des droites françaises. Entre récupération mémorielle et calculs électoraux, cette instrumentalisation interroge : la cause arménienne est-elle menacée par les ambitions politiques ?

L’Arménie, entre mémoire historique et instrumentalisation politique

Alors que la France s’apprête à commémorer une nouvelle fois l’anniversaire du génocide arménien de 1915, le 24 avril, et à accueillir les dirigeants européens lors du 8e sommet de la Communauté politique européenne à Erevan les 4 et 5 mai 2026, une question s’impose : la cause arménienne, longtemps associée à la gauche humaniste et progressiste, est-elle en train de basculer dans le giron des droites françaises ? Entre récupération mémorielle et alignements géopolitiques, l’engagement des forces politiques conservatrices et souverainistes interroge.

Depuis des décennies, la reconnaissance du génocide des Arméniens par l’Empire ottoman en 1915 a été portée par des figures emblématiques de la gauche française. Emile Zola, Jean Jaurès ou Anatole France avaient, dès la fin du XIXe siècle, dénoncé les massacres des Arméniens sous le sultan Abdülhamid II, bien avant que la question ne devienne un enjeu international. Leur combat s’inscrivait dans une logique de justice universelle, loin des clivages partisans d’alors. Plus tard, sous le gouvernement de Lionel Jospin et la gauche plurielle, la France a officiellement reconnu le génocide en 1998, scellant une tradition de soutien à l’Arménie dans les rangs socialistes et écologistes.

Pourtant, aujourd’hui, c’est bien du côté des droites que l’engagement pro-arménien semble le plus visible. Depuis quelques années, les partis conservateurs, souverainistes et d’extrême droite multiplient les déclarations et les actes symboliques en faveur de l’Arménie, comme s’ils avaient soudain découvert une cause à défendre. Eric Zemmour, Sarah Knafo et Philippe de Villiers ont effectué un pèlerinage à Erevan dès décembre 2021, quelques mois avant l’élection présidentielle, tandis que Bruno Retailleau, président des Républicains, et Valérie Pécresse ont rejoint le mouvement. Même Louis Sarkozy, fils de l’ancien président, a pris part à ce chœur, affirmant en février 2026 que « l’Arménie a tenu bon par sa foi, sa langue et ses traditions » face aux menaces turques et azerbaïdjanaises.

Une instrumentalisation politique au service d’une stratégie identitaire

Cette soudaine ferveur pro-arménienne au sein des droites françaises ne doit rien au hasard. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de réécriture de l’histoire, où la mémoire des victimes du génocide ottoman est mobilisée pour servir des narratives plus contemporaines. Pour les partis conservateurs et souverainistes, l’Arménie incarne une civilisation chrétienne menacée par l’islam et l’athéisme, une rhétorique qui résonne avec leurs discours sur l’« identité française » et la défense des valeurs occidentales.

Les propos de Louis Sarkozy, dans Valeurs actuelles, illustrent cette approche : « L’Arménie a tenu par sa foi, sa langue et ses traditions ». Une formulation qui rappelle étrangement les arguments des mouvements identitaires, pour qui la transmission culturelle prime sur toute autre considération. De même, Philippe de Villiers, figure historique de la droite souverainiste, a toujours entretenu un lien étroit avec la diaspora arménienne, qu’il présente comme une « sœur en souffrance », un discours qui sert à la fois sa rhétorique anti-turque et son opposition à l’intégration européenne.

Cette récupération mémorielle n’est pas sans danger. En réduisant la question arménienne à un simple affrontement civilisationnel, les droites françaises occultent la complexité des enjeux géopolitiques en jeu. L’Arménie, en effet, est aujourd’hui prise en étau entre deux puissances régionales : la Turquie, qui nie toujours le génocide de 1915 et soutient l’Azerbaïdjan dans le conflit du Haut-Karabakh, et la Russie, dont l’influence sur Erevan reste déterminante. Une réalité que les discours simplistes des souverainistes français préfèrent ignorer au profit d’un récit manichéen.

Un engagement sélectif au service d’une politique étrangère brouillonne

L’intérêt soudain des droites françaises pour l’Arménie s’accompagne d’une remise en cause de la position diplomatique française. Pendant des années, Paris a joué un rôle clé dans la reconnaissance internationale du génocide arménien, notamment au sein de l’Union européenne. Pourtant, sous la présidence d’Emmanuel Macron, cette ligne semble s’assouplir. Le chef de l’État se rendra bien à Erevan pour le sommet de la Communauté politique européenne, mais son gouvernement, dirigé par Sébastien Lecornu, peine à afficher une position claire sur la question du Haut-Karabakh ou des relations avec la Turquie.

Cette ambiguïté n’est pas anodine. La droite française, en instrumentalisant la cause arménienne, cherche à affaiblir la politique pro-européenne du gouvernement et à promouvoir une vision plus nationaliste des relations internationales. Pourtant, cette approche ignore délibérément les réalités du terrain : l’Arménie, bien que proche de l’Union européenne, reste dépendante de la Russie pour sa sécurité, tandis que la Turquie, membre de l’OTAN, joue un rôle clé dans la stabilité régionale.

« Le soutien pro-arménien des droites françaises relève moins d’une véritable empathie que d’une volonté de saper les fondements de la politique étrangère multilatérale. »

Cette stratégie, si elle devait se confirmer, risquerait de déstabiliser les alliances traditionnelles de la France et de compliquer sa position au sein de l’Union européenne. En effet, une politique étrangère fondée sur des clivages culturels plutôt que sur des intérêts géopolitiques concrets ne peut que fragiliser la crédibilité de Paris sur la scène internationale.

Une mémoire détournée au profit d’une droite en quête de légitimité

L’instrumentalisation de la cause arménienne par les droites françaises s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition politique. Face à une gauche divisée et un centre affaibli, les partis conservateurs et souverainistes cherchent à se forger une nouvelle légitimité en se présentant comme les défenseurs des minorités chrétiennes et les opposants à l’islam politique.

Pourtant, cette posture est révélatrice d’une contradiction fondamentale : comment concilier un discours de défense des « civilisations menacées » avec le soutien apporté à des régimes autoritaires comme celui de l’Azerbaïdjan, allié de la Turquie et fournisseur de pétrole à l’Europe ? Comment justifier une alliance avec des forces politiques qui, en France même, prônent le rejet des minorités et la restriction des libertés ?

La réponse réside sans doute dans l’opportunisme. En se saisissant de la question arménienne, les droites françaises trouvent un terrain d’entente minimum avec une partie de l’électorat conservateur, tout en évitant de s’engager sur des sujets plus clivants comme l’écologie ou les inégalités sociales. Une tactique qui, si elle peut rapporter des points dans les sondages, n’en reste pas moins une manipulation de l’histoire au service d’une stratégie politique à court terme.

Alors que la France s’apprête à commémorer le génocide de 1915, il est plus que jamais nécessaire de rappeler que la mémoire des victimes ne doit pas devenir un outil de division. Entre récupération mémorielle et instrumentalisation géopolitique, la cause arménienne mérite mieux que d’être réduite à un sujet de campagne.

Le rôle ambigu de l’Union européenne dans ce jeu politique

Si les droites françaises se mobilisent pour l’Arménie, c’est aussi parce que ce pays incarne, à leurs yeux, une alternative à l’Union européenne. Erevan, bien que candidate à l’adhésion à l’UE, entretient des liens étroits avec Moscou et ne cache pas ses réticences à l’égard des normes démocratiques européennes. Une réalité que les souverainistes français préfèrent ignorer, préférant voir en l’Arménie un rempart contre l’islamisation et un allié dans leur combat contre Bruxelles.

Pourtant, cette vision est en totale contradiction avec les valeurs promues par l’Union européenne. Depuis des années, l’UE soutient l’Arménie dans ses réformes démocratiques et son rapprochement avec les standards européens. Une aide que les partis conservateurs français, prompts à dénoncer les « dérives autoritaires » de Bruxelles, semblent oublier dès qu’il s’agit de servir leur propre agenda.

En choisissant de faire de l’Arménie un symbole de leur opposition à l’Union européenne, les droites françaises prennent le risque de saper les efforts de coopération régionale et de fragiliser la stabilité du Caucase. Une stratégie qui, si elle devait se généraliser, pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la sécurité collective en Europe.

Un engagement pro-arménien qui révèle les failles de la droite française

Au-delà des calculs politiques, l’engagement des droites françaises en faveur de l’Arménie révèle une faiblesse structurelle : leur incapacité à proposer une vision cohérente de la politique étrangère. En se focalisant sur des causes symboliques plutôt que sur des enjeux concrets, elles donnent l’impression d’une diplomatie à géométrie variable, où les principes moraux s’effacent devant les calculs électoraux.

Cette approche n’est pas sans rappeler d’autres épisodes de l’histoire politique française, où la mémoire des victimes a été instrumentalisée pour servir des intérêts partisans. Pourtant, dans le cas de l’Arménie, les enjeux sont trop importants pour être réduits à une simple opération de communication.

Alors que le sommet de la Communauté politique européenne s’ouvre à Erevan, il est temps de poser la question : la cause arménienne mérite-t-elle d’être réduite à un outil de division politique ?

Ou bien la France, patrie des droits de l’homme, saura-t-elle enfin concilier mémoire historique et diplomatie responsable ?

À propos de l'auteur

Renaissance

J'ai travaillé quinze ans dans l'industrie avant d'être licencié lors d'une délocalisation. Mon usine était rentable, mais pas assez pour satisfaire les actionnaires. Ce jour-là, j'ai compris que le système économique dans lequel nous vivons est profondément injuste. J'ai repris des études, je me suis formé au journalisme. Aujourd'hui, je donne une voix à ceux qu'on n'entend jamais dans les médias : les ouvriers, les précaires, les invisibles. La France périphérique existe, et elle doit parler.

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Commentaires (8)

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Kerlouan

il y a 1 jour

Comme d’hab. Les causes politiques deviennent des trophées à brandir selon les saisons. 'J’ai sauvé l’Arménie' en 2024, 'j’ai sauvé les pandas' en 2026.

On a déjà donné avec les 'sauveurs de la planète' en 2019...

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Orphée

il y a 1 jour

Intéressant de voir comment cette question s’inscrit dans une dynamique plus large. En 2022, 37% des sympathisants LR citaient l’Arménie comme 'cause prioritaire', contre 12% en 2017. La droite instrumentalise effectivement un sujet pour fédérer son électorat.

Mais est-ce que ça marche vraiment ? Les études montrent que seulement 4% des Français sont prêts à modifier leur vote pour une cause internationale...

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Abraracourcix

il y a 1 jour

Attends @orphee, tu cites des chiffres mais tu oublies l’essentiel : les symboles comptent plus que les stats. Quand Le Pen parle d’Arménie, ça parle aux électeurs de base. C’est du soft power, pas des powerpoint.

Et puis, entre nous, si la gauche avait pas lâché ce sujet depuis 10 ans, ce serait pas récupéré...

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Kaysersberg

il y a 1 jour

@abraracourcix Tu marques un point là. Mais est-ce que ça change vraiment qqch pour les Arméniens ? Parce que leur problème, c'est surtout la Turquie, pas la droite française...

Et puis, pourquoi personne ne parle de la Syrie dans tout ça ?

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corte

il y a 1 jour

euh... mais avant c’était pas les leftos qui défendaient l’Arménie ??? maintenant c’est devenu un sujet de droite??? ça me retourne le cerveau...

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Véronique de Poitou

il y a 1 jour

franchement les gars l'Arménie mérite mieux que d'être un jouet politique... on est où là ?! en 1940 ?! pfff...

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B

Beauvoir

il y a 1 jour

mdrrr mais c'est quoi ce délire ??? L'Arménie entre les mains des mecs qui veulent nous imposer le pain au chocolat au petit dej ???!!!
nooooon mais ça me fait trop kiffer / rage !!!

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F

Flo-4

il y a 1 jour

La droite en mode 'cause arménienne', mais en vrai ils s’en foutent royal. Calcul électoral pur. Point final.

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