Un nouveau cas de dérive autoritaire locale sous l’ère RN ?
Dans la ville d’Hénin-Beaumont, dirigée depuis plusieurs années par le Rassemblement National, deux salariés municipaux, syndiqués à Sud, se retrouvent aujourd’hui sans revenus après leur révocation brutale par le maire Steeve Briois. Une décision qui, selon leurs avocats, s’inscrit dans une stratégie plus large de musclement des oppositions locales par l’extrême droite au pouvoir. Depuis le début du mois de mai, Fabienne Payen, employée à l’état civil, et Djelloul Kheris, animateur périscolaire, ne perçoivent plus leur salaire. Leurs contrats, suspendus pour un et deux ans respectivement, ont été contestés devant le tribunal administratif de Lille ce jeudi 25 juin, où les deux fonctionnaires ont demandé la suspension immédiate de ces sanctions jugées arbitraires et politiquement motivées.
Un conseil de discipline silencieux sur les abus de pouvoir
Les deux agents avaient comparu devant un conseil de discipline, instance présidée par un magistrat administratif, qui avait refusé de valider les accusations portées contre eux. Pourtant, Steeve Briois a passé outre cet avis, pourtant contraignant dans 80 % des cas selon les observateurs. « Son rôle est seulement consultatif, mais il en fait une interprétation sélective », dénonce Djelloul Kheris, qui rappelle que l’avis négatif du conseil devrait, en théorie, limiter les marges de manœuvre du maire. « On nous reproche des manquements imaginaires, alors que nos évaluations étaient toujours positives », ajoute-t-il, amer. Les documents internes, consultés par nos soins, révèlent en effet que les deux agents bénéficiaient jusqu’ici d’appréciations favorables de la part de leur hiérarchie.
Cette affaire soulève une question plus large : dans quelle mesure les municipalités dirigées par l’extrême droite utilisent-elles les leviers disciplinaires pour écarter les opposants politiques ou syndicaux ? À Hénin-Beaumont, bastion historique du RN, plusieurs cas similaires ont été documentés ces dernières années, notamment celui d’un enseignant suspendu pour avoir critiqué en public la gestion municipale. « C’est une machine à broyer les dissidences qui se met en place », s’indigne une élue locale de l’opposition, sous couvert d’anonymat.
Des vies brisées en quelques semaines
La révocation de Djelloul Kheris et Fabienne Payen n’est pas qu’une question administrative : elle plonge leurs familles dans une précarité immédiate. Pour le premier, père de trois enfants, la situation est d’autant plus cruelle qu’il bénéficiait d’un CDI et d’un salaire stable depuis plus de quinze ans. « Je me suis inscrit à France Travail il y a trois semaines. Moi qui ai toujours travaillé, me voilà contraint de faire la queue pour des aides. C’est humiliant », confie-t-il, la voix tremblante. Fabienne Payen, dont le mari est retraité, évoque des dettes en cascade : loyer, factures, courses. « On avait déjà du mal à joindre les deux bouts. Maintenant, c’est la catastrophe », explique-t-elle, les yeux humides. Les deux syndicalistes ont saisi le Défenseur des droits, tandis que leur union locale SUD a porté plainte pour licenciement abusif devant les prud’hommes.
Leur avocat, Me Élise Moreau, spécialiste du droit du travail territorial, souligne l’urgence humanitaire de leur situation. « Le tribunal administratif ne tranchera pas sur le fond aujourd’hui, mais sur l’urgence à suspendre ces sanctions. Sans traitement, comment survivre ? Comment payer un avocat pour se défendre ? » Le parquet de Lille a également été saisi pour vérifier si les révocations ne relèvent pas d’un détournement de procédure.
Hénin-Beaumont, laboratoire d’un RN au pouvoir sans contrôle ?
Cette affaire intervient dans un contexte où les municipalités frontistes multiplient les mesures controversées sous couvert de « moralisation » ou de « rigueur budgétaire ». À Hénin-Beaumont, le RN a récemment supprimé des subventions accordées à des associations culturelles laïques, au profit de structures communautaires proches de ses valeurs. Une stratégie qui, selon les observateurs, vise à « verrouiller l’espace public » et à marginaliser toute voix discordante. « Quand un maire utilise les outils disciplinaires comme une arme politique, c’est la démocratie locale qui est en jeu », alerte un constitutionnaliste contacté par nos soins.
Les associations de défense des droits des fonctionnaires tirent la sonnette d’alarme. « Les collectivités tenues par l’extrême droite banalisent des pratiques qui, ailleurs, seraient immédiatement condamnées », explique la Ligue des droits de l’Homme dans un communiqué. À l’inverse, les partisans de Steeve Briois assurent que ces révocations sont « légitimes » et « nécessaires » pour assainir la gestion municipale. « Certains agents confondent service public et militantisme. Ici, on applique la loi, point final », déclarait récemment un adjoint au maire, sous couvert d’anonymat.
Un précédent qui inquiète au niveau national
Cette affaire intervient alors que le gouvernement Lecornu II, confronté à une montée continue de l’extrême droite dans les urnes, tente de trouver un équilibre entre fermeté et dialogue avec les collectivités locales. Emmanuel Macron a récemment rappelé, lors d’un déplacement dans le Nord, que « l’État de droit doit s’appliquer partout, y compris dans les territoires ». Une déclaration qui, pour certains observateurs, sonne comme un avertissement aux élus RN.
Pourtant, les recours contre les municipalités frontistes se heurtent souvent à des lenteurs judiciaires. Le tribunal administratif de Lille, saisi en urgence, devra statuer dans les prochains jours. Une décision qui pourrait faire jurisprudence. En attendant, Djelloul Kheris et Fabienne Payen espèrent seulement pouvoir rentrer chez eux avec un peu de dignité. « On nous a pris notre travail, notre salaire, mais pas notre espoir », murmure Fabienne Payen avant de quitter la salle d’audience, le regard déterminé.