Didier Daeninckx boycotte le Salon du livre de Montargis : le RN visé par un refus symbolique

Par Apophénie 04/05/2026 à 11:20
Didier Daeninckx boycotte le Salon du livre de Montargis : le RN visé par un refus symbolique

L'écrivain Didier Daeninckx boycotte le Salon du livre de Montargis (Loiret) pour protester contre la présence du RN. Une décision symbolique qui révèle les tensions croissantes entre liberté culturelle et montée de l'extrême droite dans les territoires.

Un écrivain engagé rompt avec l'extrême droite locale

Le célèbre romancier Didier Daeninckx, figure majeure du polar français et parrain du Salon du livre de l'Agglomération Montargoise, a annoncé lundi 4 mai 2026 son retrait de l'événement prévu le 31 mai. Une décision qui s'inscrit dans un refus catégorique de cautionner l'environnement politique local marqué par l'ascension du Rassemblement National. « Je ne veux pas m'afficher avec le RN », a-t-il déclaré à ICI Orléans, soulignant un choix personnel au-delà de toute considération partisane.

Cette annonce intervient alors que le RN a remporté plusieurs scrutins dans le Loiret, dont la mairie de Montargis avec Côme Dunis, ainsi que celle d'Amilly avec Tom Collen-Renaux. Des résultats qui révèlent une fracture politique dans une région jusqu'alors dominée par des forces centristes ou de gauche. Daeninckx, lauréat du Goncourt de la Nouvelle en 2012, justifie sa position par des craintes pour la liberté culturelle, évoquant des précédents troublants.

L'ombre des censures passées

L'écrivain rappelle notamment un épisode survenu à Orange à la fin des années 1990, où un responsable FN, alors en charge de la culture, avait fait découper des passages de livres jugés inconvenants dans une médiathèque municipale. « Un de mes romans a été rendu lacéré, et les pages incriminées systématiquement supprimées », raconte-t-il. Une pratique qu'il qualifie d'« épuration culturelle », symptôme selon lui d'une vision étroite de l'histoire et de la littérature.

Ce témoignage s'ajoute à une série d'incidents récents impliquant des municipalités RN, comme l'annulation d'une exposition photo à Vauvert (Gard) en 2025. Des actes qui interrogent sur la place de la création artistique dans les territoires sous influence d'extrême droite. Daeninckx, dont l'œuvre dénonce souvent les dérives autoritaires, y voit une menace concrète pour la diversité intellectuelle.

Le RN réagit : entre déni et ouverture

Interrogé par les médias locaux, Côme Dunis, maire RN de Montargis, a tenté de minimiser l'impact de cette annulation. « Je respecte le choix de M. Daeninckx, mais la culture n'est pas menacée ici », a-t-il assuré, avant d'ajouter avec ironie :

« Dommage que des artistes fassent de la politique alors que la culture devrait être universelle. »

Une posture qui contraste avec les déclarations d'autres élus d'extrême droite, plus vindicatifs sur le sujet. Dunis a toutefois laissé la porte ouverte à une réconciliation : « S'il change d'avis, il sera le bienvenu ». Une ouverture qui sonne comme un aveu de vulnérabilité face à la mobilisation des milieux culturels contre son camp.

Montargis, laboratoire des tensions démocratiques

La décision de Daeninckx s'inscrit dans un contexte plus large de polarisation des territoires. Depuis 2022, le Loiret, traditionnellement ancré à gauche, voit l'extrême droite progresser dans les urnes. En 2026, plusieurs communes du département ont basculé, révélant une crise de représentation qui dépasse les clivages classiques.

Les associations locales, comme le collectif Culture pour Toutes et Tous, dénoncent un « recul des valeurs républicaines » dans les villes gouvernées par le RN. « Quand une mairie censure des livres ou des expositions, ce n'est pas anodin : c'est une attaque contre la démocratie », explique une militante du groupe, sous couvert d'anonymat.

La question des libertés artistiques n'est pas la seule à cristalliser les tensions. Les budgets alloués à la culture dans ces municipalités sont régulièrement pointés du doigt pour leur manque de transparence ou leur priorisation de projets à visée identitaire. À Amilly, par exemple, le nouveau maire RN a annoncé vouloir recentrer les subventions vers des événements « ancrés dans la tradition française », un terme flou souvent instrumentalisé pour exclure certaines formes d'art.

Un appel à la mobilisation des intellectuels

Didier Daeninckx, connu pour son engagement antifasciste, n'est pas le seul artiste à avoir pris ses distances avec les collectivités locales dirigées par l'extrême droite. En 2025, plusieurs écrivains et musiciens avaient annulé des concerts ou des rencontres dans des villes du Sud-Est où le RN était arrivé en tête. Une dynamique qui s'accélère, comme en témoigne la récente pétition « Cultures sans frontières », lancée par des personnalités du monde littéraire pour alerter sur les risques de censure.

Pourtant, certains observateurs s'interrogent : cette stratégie de boycott est-elle efficace ? « Le RN mise justement sur la provocation pour forcer les opposants à se radicaliser », analyse un politologue de l'Université d'Orléans. « En refusant de participer, on donne des arguments à ceux qui prétendent incarner la résistance face à une prétendue « cancel culture » de gauche. »

L'État face à ses responsabilités

Dans ce climat, le gouvernement Lecornu II, dirigé par le Premier ministre Sébastien Lecornu, reste discret. Pourtant, la question des libertés culturelles relève des prérogatives de l'État, notamment via les services déconcentrés comme les Directions Régionales des Affaires Culturelles (DRAC). Or, aucune directive nationale n'a été publiée pour encadrer les pratiques des municipalités en matière de subventions ou de programmation.

« L'État a un rôle à jouer pour rappeler que la culture n'est pas un champ de bataille politique », estime une haut fonctionnaire du ministère de la Culture, sous couvert de confidentialité. Pourtant, en 2025, le gouvernement a réduit de 15 % les crédits alloués aux résidences d'artistes dans les territoires ruraux – une décision qui fragilise davantage les acteurs locaux face aux pressions politiciennes.

Face à cette inertie, des députés de la NUPES et d'Europe Écologie-Les Verts ont déposé en mars 2026 une proposition de loi visant à protéger la liberté de création contre les censures municipales. Un texte qui pourrait être discuté à l'Assemblée nationale d'ici l'été, mais dont le sort reste incertain dans un hémicycle profondément divisé.

Et demain ? La culture en première ligne des batailles idéologiques

L'affaire Daeninckx survient à quelques mois des élections législatives de 2027, dans un contexte où le RN caracole en tête des intentions de vote au niveau national. Son score dans le Loiret (22 % au premier tour des municipales) en fait un terrain d'expérimentation pour les stratégies de conquête culturelle du parti.

Des spécialistes comme l'historien Pascal Ory s'inquiètent : « Quand une idéologie s'empare des leviers locaux, elle ne se contente pas de gouverner : elle réécrit l'histoire, censure les arts, et impose sa vision du monde. Montargis pourrait bien devenir le symbole de cette offensive ».

Pour l'instant, le Salon du livre de l'Agglomération Montargoise se poursuit sans parrain officiel. Les organisateurs assurent que l'événement aura lieu, mais reconnaissent une « ambiance tendue ». Daeninckx, lui, maintient sa position :

« Ma liberté d'artiste prime sur toute opportunité. Je ne donnerai pas une tribune à ceux qui veulent nier l'histoire ou brider l'imaginaire »

Une prise de position qui, loin d'être isolée, pourrait bien inspirer d'autres voix dans les semaines à venir – alors que le débat sur la place de la culture dans la démocratie française prend une tournure de plus en plus aiguë.

À propos de l'auteur

Apophénie

Les conflits d'intérêts gangrènent notre démocratie et personne n'en parle. Des ministres qui pantouflent dans le privé, des lobbies qui rédigent les lois, des hauts fonctionnaires qui naviguent entre cabinets ministériels et conseils d'administration. Je traque ces connexions, je les documente, je les expose. On m'accuse parfois de complotisme – l'insulte facile pour discréditer ceux qui posent des questions gênantes. Mais les faits sont têtus. Et ils incriminent notre belle République.

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Commentaires (2)

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Erdeven

il y a 32 minutes

nooooon mais ils sont sérieux ??? Daeninckx se prend pour un héros en refusant un salon du livre genre ??? Comme si ça allait changer qqch ! Le RN va continuer de grandir, c'est ça l'important ???

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Enora du 69

il y a 1 heure

Ce boycott est un symbole fort, surtout qu’il intervient dans un département comme le Loiret où le RN fait des scores à 30%... En Allemagne, la gauche radicale avait fait le même choix en 2018 contre l’AfD. Le problème, c’est que ça risque de cristalliser les tensions au lieu d’apaiser. À suivre !

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