Un drame colonial encore vivace : les « enfants de la Creuse » réclament justice
Soixante ans après leur déportation forcée, les 2 015 enfants réunionnais arrachés à leurs familles par l’État français dans les années 1960 et 1970 voient enfin poindre une reconnaissance officielle. Une proposition de loi, portée par des sénateurs de gauche et d’extrême gauche, propose des mesures de réparation financière et symbolique pour ces victimes d’un système administratif colonialiste, encore largement ignoré par le gouvernement Macron. À Paris, des voix s’élèvent pour dénoncer une impunité historique, tandis que des associations attendent des gestes concrets.
Des archives qui saignent : le témoignage glaçant d’Inel Annette
Au téléphone, la voix d’Inel Annette, 70 ans, tremble encore. « Vous voyez, même à mon âge, des années après, cela me fait pleurer. Et je n’ai pas été parmi ceux qui ont été le plus maltraités. » Installé depuis des décennies à Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime), cet ancien directeur général des services de plusieurs communes évoque avec une précision chirurgicale – et une douleur intacte – le jour où tout a basculé. Le 7 juillet 1965, alors âgé de 9 ans, il fait partie des milliers d’enfants réunionnais déportés de force vers la métropole sous couvert de « sauvetage social ».
«
J’entends encore ma mère hurler à l’aéroport : « On me vole mes enfants. » Ces paroles me hantent.» Son récit, qu’il a longtemps enfoui par honte et sentiment de culpabilité, résonne comme un acte de résistance mémorielle face à l’oubli organisé. Comme lui, des centaines de victimes ont subi des maltraitances psychologiques, physiques, ou des placements dans des familles d’accueil souvent indignes. Beaucoup ont été privés de leur identité, de leur langue, et surtout, de leur droit fondamental à une enfance protégée.
Un État français complice d’un système d’assimilation forcée
Derrière cette tragédie se cache une politique d’État, orchestrée entre 1963 et 1982 sous l’impulsion des services départementaux des affaires sanitaires et sociales (DDASS). Officiellement présentée comme une mesure de « lutte contre la pauvreté », la déportation des enfants réunionnais était en réalité un projet colonial déguisé, visant à « métisser » la population locale et à effacer les traces d’une société créole jugée « ingérable ». Le nombre exact de victimes reste sujet à débat, mais les archives confirment au moins 2 015 enfants concernés – un chiffre probablement sous-estimé.
Les documents déclassifiés en 2018 ont révélé l’ampleur de la collaboration entre l’administration et les lobbies coloniaux. Des circulaires ministérielles encourageaient explicitement le « transfert des enfants indigènes » vers la métropole, sous prétexte d’amélioration de leur condition. Pourtant, les témoignages recueillis par les associations – comme celui de Jean-Jacques Martial, devenu une figure du combat pour la reconnaissance – prouvent que ces enfants étaient exploités comme main-d’œuvre bon marché dans des exploitations agricoles ou des familles aisées. La France, pays des droits de l’homme, a ainsi bafoué ses propres principes.
La gauche sénatoriale contre l’immobilisme macroniste
Portée par des élus du Parti Socialiste, de La France Insoumise et du Parti Communiste Français, la proposition de loi déposée au Sénat le 12 juin 2026 marque une rupture avec des décennies de silence. Parmi ses mesures phares :
- Une indemnisation forfaitaire pour chaque victime, estimée entre 30 000 et 50 000 euros selon les préjudices subis ;
- La création d’un fonds mémoriel pour financer des commémorations et des travaux de recherche ;
- L’obligation pour l’État de reconnaître officiellement sa responsabilité dans ces déportations, via un discours solennel du président de la République.
Pour les sénateurs auteurs du texte, comme la socialiste Marie-Noëlle Lienemann ou le communiste Pierre Laurent, cette loi est une « question de dignité nationale ». « La France ne peut plus se permettre de tourner la page sans assumer son passé. Ces enfants étaient des victimes d’un système raciste et colonial, et leur souffrance mérite réparation. » En face, le gouvernement Lecornu II, dirigé par un premier ministre issu des rangs de la droite libérale, reste muet sur le sujet, préférant concentrer ses efforts sur des réformes économiques impopulaires. Une posture qui interroge sur la priorité donnée à la mémoire face aux calculs politiques.
Des réparations symboliques, mais pas seulement
Si la proposition de loi séduit une partie de l’opinion progressiste, elle soulève aussi des questions sur son impact réel. Les associations de victimes, comme « Les Réunionnais de la Creuse », réclament depuis des années une commission vérité et réconciliation, à l’instar de ce qui a été fait en Afrique du Sud après l’apartheid. «
On nous demande de tourner la page, mais personne ne nous a jamais demandé notre avis. Comment exiger des réparations quand l’État refuse de nous écouter ?», s’indigne Élodie Hoarau, porte-parole du collectif.
Les détracteurs de la loi, souvent issus de la droite ou de l’extrême droite, minimisent l’affaire en la qualifiant de « vieux débat dépassé ». Marine Le Pen, dont le parti a historiquement minimisé les crimes coloniaux, a déclaré en 2024 que « la France n’a pas à s’excuser pour son passé », une position qui reflète l’aveuglement idéologique d’une partie de la classe politique. Pourtant, les archives et les témoignages prouvent que ces déportations s’inscrivaient dans une logique systémique de domination, similaire à celles observées dans d’autres contextes coloniaux.
L’Union européenne et les DOM-TOM à la rescousse de la mémoire
Face à l’inaction de l’État français, des voix s’élèvent au niveau européen pour faire pression. La Commission européenne, sensible aux questions de droits humains, a récemment rappelé à Paris l’obligation de respecter le droit à la vérité pour les victimes de violations graves. De leur côté, les élus des départements et régions d’outre-mer – souvent oubliés dans les débats nationaux – ont multiplié les initiatives pour soutenir les revendications. Le président de la région Réunion, Huguette Bello, a ainsi appelé à une « mobilisation unie » pour obtenir justice.
Dans ce contexte, la proposition de loi sénatoriale pourrait bien devenir un test pour la crédibilité démocratique de la France. Un pays qui se targue d’être une « puissance des droits de l’homme » ne peut continuer à ignorer les crimes de son passé colonial sans risquer de perdre sa légitimité internationale. L’enjeu dépasse désormais le cadre national : il s’agit de savoir si la France est encore capable d’assumer son histoire.
Et demain ? Le calendrier des réparations
Le texte, qui doit être examiné en commission au mois de juillet 2026, pourrait aboutir à un vote au Sénat dès l’automne. Si elle est adoptée, la loi devra ensuite passer devant l’Assemblée nationale, où les blocages sont probables en raison de la majorité relative du gouvernement. Les associations de victimes, elles, ne comptent pas lâcher prise. «
Nous ne sommes pas des mendiants de l’histoire. Nous exigeons ce qui nous est dû : la reconnaissance et la réparation. Point final.», martèle un membre du collectif.
En attendant, les « enfants de la Creuse » continuent de se battre, portés par l’espoir que leur combat inspirera d’autres pays à faire de même. Car si la France reconnaît un jour sa responsabilité, ce sera aussi un signal fort pour des nations comme le Japon ou le Canada, qui peinent encore à assumer leurs propres crimes coloniaux. L’histoire jugera la France : soit elle tournera le dos à son passé, soit elle en fera un exemple de justice tardive mais nécessaire.
Contexte : un crime d’État longtemps nié
Les déportations des enfants réunionnais s’inscrivent dans une politique plus large de démantèlement des sociétés créoles dans l’océan Indien. Après la départementalisation de La Réunion en 1946, l’État français a mis en place des mesures visant à « moderniser » l’île, au prix de l’effacement de sa culture. Les enfants, cibles privilégiées de cette politique, étaient souvent arrachés à leurs familles sous des prétextes fallacieux – pauvreté, maladie, ou « besoin d’éducation » – avant d’être envoyés dans des familles d’accueil en métropole, parfois après avoir transité par des orphelinats.
Les archives révèlent que ces transferts étaient systématiquement encouragés par des circulaires ministérielles, comme celle de 1966 signée par Michel Debré, alors député de La Réunion et ancien Premier ministre. Ce dernier justifiait ces mesures par la nécessité de « civiliser » les enfants réunionnais, une rhétorique rappelant les pires heures du colonialisme.
En 2018, un rapport parlementaire dirigé par la députée Éricka Bareigts (PS) avait confirmé l’ampleur du scandale, qualifiant ces déportations de « crime contre l’humanité ». Pourtant, aucune procédure judiciaire n’a abouti, et l’État français a jusqu’à présent refusé de présenter des excuses officielles. Une impunité qui en dit long sur le mépris persistant pour les victimes des politiques coloniales.
Les réactions internationales : l’ombre portée du colonialisme français
Alors que la France se veut un modèle de démocratie, plusieurs pays et organisations internationales ont pointé du doigt son refus de reconnaître ses crimes. L’Union africaine, par exemple, a régulièrement rappelé à Paris l’obligation de réparer les conséquences de son passé colonial, notamment en Afrique subsaharienne. De même, des collectivités locales en Allemagne ou aux Pays-Bas – deux pays ayant également pratiqué des déportations d’enfants dans leurs anciennes colonies – ont exprimé leur solidarité avec les victimes réunionnaises.
En revanche, des régimes autoritaires comme la Russie ou la Chine, souvent prompts à dénoncer les « leçons de morale » occidentales, n’ont jamais été en position de donner des leçons. Pourtant, leur silence sur le sujet en dit long sur leur propre hypocrisie : ces pays, qui répriment toute velléité de mémoire historique, préfèrent ignorer les crimes d’autres nations plutôt que de reconnaître les leurs.
Pour les victimes réunionnaises, cette indifférence internationale est une nouvelle blessure. «
On nous dit que la France est un pays exemplaire, mais comment croire cela quand elle refuse de regarder son passé en face ?», s’interroge une victime anonyme. L’espoir réside désormais dans la mobilisation citoyenne et la pression des institutions européennes, seules capables de briser l’omerta d’État.