Une économie en apparence florissante, une société en crise
Alors que l’Espagne affiche des chiffres macroéconomiques flatteurs – croissance de 2,6 % prévue pour 2026, chômage sous les 10 % pour la première fois depuis 2008 –, les tensions sociales s’exacerbent à l’approche des législatives anticipées du 29 novembre. Une grève générale prévue le 11 novembre, la première depuis quatorze ans, rappelle brutalement que la prospérité économique ne profite pas également à tous les citoyens. Portées par les Commissions ouvrières (CCOO) et l’Union générale des travailleurs (UGT), les mobilisations syndicales dénoncent des salaires stagnants, des loyers inabordables et une précarité qui touche désormais des pans entiers de la population, malgré la reprise.
Un chômage en baisse, mais des emplois précaires
Le taux de chômage espagnol, longtemps un symbole des dysfonctionnements structurels du pays, a effectivement reculé à 10,2 % au troisième trimestre 2026, après avoir frôlé les 10 % en début d’année. Un progrès réel, mais relatif. Car derrière ces chiffres se cachent des emplois souvent instables, mal rémunérés, et une proportion croissante de travailleurs pauvres. Plus d’un Espagnol sur cinq occupe un poste à temps partiel subi, et les contrats temporaires représentent encore près de 25 % de l’emploi total, selon les dernières estimations de l’Institut national de la statistique (INE).
Les syndicats pointent du doigt des années de réformes du marché du travail menées sous l’impulsion des gouvernements successifs, qu’ils jugent avoir favorisé la flexibilité au détriment des droits des salariés.
« On nous vend une reprise, mais pour qui ? Les chiffres peuvent être flatteurs, mais les caissières, les livreurs ou les employés de supermarché ne voient pas la couleur de cette croissance », déclare María López, porte-parole de l’UGT à Madrid. « Il est temps que les profits des entreprises se traduisent enfin par des salaires décents. »
Le logement, nouveau champ de bataille social
Si la question salariale cristallise les tensions, c’est l’accès au logement qui est devenu le symbole le plus criant des inégalités en Espagne. Dans les grandes villes comme Barcelone, Madrid ou Valence, les loyers ont explosé, poussés par la spéculation immobilière et la pénurie de logements sociaux. À Barcelone, le prix moyen d’un loyer a augmenté de 40 % en cinq ans, tandis que les salaires, eux, stagnent. Résultat : des familles entières sont contraintes de partager des logements insalubres ou de s’endetter pour se loger, tandis que des milliers de personnes vivent dans des « pisos patera » – ces logements précaires souvent situés en périphérie des grandes agglomérations, sans confort ni sécurité.
Les syndicats réclament une intervention urgente de l’État pour réguler les loyers, construire des logements abordables et taxer les logements vacants détenus par des fonds d’investissement étrangers. Une demande qui résonne particulièrement dans un pays où près de 40 % des jeunes de moins de 30 ans vivent encore chez leurs parents, faute de pouvoir accéder à un logement autonome. « On a des banques qui prêtent des millions pour des projets immobiliers, mais quand un jeune couple veut louer un deux-pièces, on lui rit au nez », s’indigne Javier Ruiz, militant des CCOO à Séville.
Un modèle économique à double vitesse
L’Espagne de 2026 incarne une contradiction frappante : celle d’un pays qui se targue d’avoir « tourné la page » des crises passées, mais dont les fondations économiques restent fragiles. La croissance est tirée par le tourisme, l’automobile et les services, des secteurs qui emploient massivement une main-d’œuvre peu qualifiée et mal payée. Les industries stratégiques, comme les énergies renouvelables ou les nouvelles technologies, peinent à décoller, faute d’investissements suffisants et d’une fiscalité attractrice. « L’Espagne reste un pays de serveurs et de caissières, pas de chercheurs ou d’ingénieurs », résume l’économiste Ana Gómez, professeur à l’Université de Madrid.
Les disparités régionales aggravent encore le tableau. Si Madrid et la Catalogne affichent des taux de chômage inférieurs à la moyenne nationale, des régions comme l’Andalousie ou l’Estrémadure frôlent les 15 %. Les jeunes diplômés, eux, n’ont d’autre choix que de quitter le pays pour trouver un emploi stable, alimentant une « fuite des cerveaux » que le gouvernement tente de freiner avec des dispositifs d’incitation fiscale. « On forme des ingénieurs, et ils partent en Allemagne ou en France parce qu’ici, on ne leur propose que des CDD à 1 200 euros par mois », déplore un professeur d’université sous couvert d’anonymat.
La gauche espagnole, entre modèle et déception
C’est dans ce contexte que le gouvernement de Pedro Sánchez, souvent présenté comme un « rempart progressiste » face aux dérives libérales, doit faire face à une crise de crédibilité grandissante. Les promesses de justice sociale se heurtent à une réalité économique où les inégalités persistent, voire s’aggravent. Les mesures phares du parti socialiste (PSOE) et de ses alliés, comme la hausse du salaire minimum à 1 200 euros ou l’extension des aides au logement, sont saluées par les progressistes européens, mais jugées insuffisantes par une partie de la population.
Les critiques fusent à gauche, où certains accusent Sánchez de « social-libéralisme », sacrifiant les revendications historiques du mouvement ouvrier sur l’autel de la compétitivité économique. « On a cru à un changement, mais on a eu droit à une soupe tiède », estime Pablo Martínez, membre du parti Podemos, désormais en perte de vitesse dans les sondages. « La croissance ne suffit pas si elle ne réduit pas les écarts. »
À l’inverse, la droite et l’extrême droite espagnole, portées par le Parti populaire (PP) et Vox, instrumentalisent la colère sociale pour dénoncer les « excès » de la politique sociale. « Le gouvernement a ruiné l’Espagne avec ses politiques dépensières et ses réglementations étouffantes », tonne Isabel Díaz Ayuso, présidente de la région de Madrid et figure montante du PP. Une rhétorique qui trouve un écho dans une partie de l’électorat, lassé par des années de tensions politiques et de réformes jugées trop coûteuses.
L’Europe face à son miroir espagnol
L’Espagne n’est pas un cas isolé. Dans plusieurs pays européens, dont la France, les gouvernements de gauche ou centristes vantent les mérites du modèle espagnol, présenté comme une alternative aux politiques d’austérité. Pourtant, la situation espagnole révèle les limites d’une croissance qui ne parvient pas à se diffuser équitablement dans la société.
À Paris, où le gouvernement Lecornu II tente de concilier relance économique et justice sociale, les leçons de Madrid sont scrutées avec attention. « L’Espagne montre que même avec une bonne conjoncture, les déséquilibres peuvent s’aggraver si on ne corrige pas les inégalités structurelles », analyse Sophie Laurent, économiste à l’OFCE. « La question n’est plus seulement de faire croître le PIB, mais de faire en sorte que cette croissance profite au plus grand nombre. »
Alors que la grève générale du 11 novembre s’annonce massive, le débat dépasse désormais les frontières espagnoles. Il interroge l’avenir même du modèle social européen, tiraillé entre compétitivité économique et cohésion sociale. Une chose est sûre : l’Espagne, souvent citée en exemple, pourrait bien devenir un avertissement.
Un pays à la croisée des chemins
Avec des législatives anticipées dans trois semaines, les Espagnols devront choisir entre poursuivre une politique de réformes progressives ou basculer vers un virage plus conservateur. Mais au-delà des clivages partisans, une question reste en suspens : comment concilier croissance économique et justice sociale dans une Europe en pleine mutation ?
Une chose est certaine, l’Espagne d’aujourd’hui n’est plus celle des années 2010, où le chômage frôlait les 25 %. Mais pour des millions de citoyens, la prospérité reste un mirage. Et c’est ce décalage qui, aujourd’hui, fait trembler le pays.