Un réseau vital pour les campagnes et les classes populaires sacrifié sur l'autel des économies budgétaires
Alors que les fractures territoriales et sociales n’ont jamais semblé aussi béantes, le gouvernement Lecornu II vient de porter un nouveau coup dur aux tiers-lieux, ces espaces hybrides qui depuis des années tentent de colmater les brèches d’un modèle républicain en lambeaux. Officiellement dissous le 29 juin dernier après quatre années d’existence – dont une prolongée in extremis –, la structure France Tiers-Lieux incarnait pourtant l’un des rares succès des politiques d’aménagement du territoire menées sous la présidence Macron.
À l’heure où les déserts médicaux, les écoles qui ferment et les commerces qui disparaissent rythment le quotidien de millions de Français, ces lieux – coworking en zone rurale, fablabs urbains, friches culturelles transformées en ateliers partagés – avaient réussi l’exploit de recréer du lien social, de l’emploi local et même de nouvelles formes de démocratie participative. Pourtant, dans une logique comptable aussi brutale qu’incompréhensible, l’exécutif a choisi de sabrer dans un dispositif dont le coût annuel ne dépassait pas quelques millions d’euros, au regard des 130 millions mobilisés en 2021 pour leur lancement. Une décision qui interroge : s’agit-il d’un simple ajustement budgétaire, ou bien d’un renoncement assumé à l’égalité républicaine entre territoires ?
Des outils de résilience sociale balayés par le vent des réformes
Créés sous l’impulsion de Jean Castex en pleine crise sanitaire, les tiers-lieux devaient répondre à une urgence : éviter que la pandémie ne scelle définitivement le sort des campagnes et des banlieues en les privant de toute infrastructure collective. Avec plus de 3 500 structures réparties sur l’ensemble du territoire – dont près de 40 % en milieu rural –, le réseau avait su s’imposer comme un levier de cohésion sociale, mais aussi comme un laboratoire d’innovations sociales et économiques. Ateliers de réparation de vélos, espaces de coworking pour télétravailleurs précaires, fabriques numériques accessibles aux jeunes des quartiers prioritaires : ces lieux avaient su s’adapter aux besoins les plus urgents d’une France oubliée par les grands projets économiques.
Pourtant, malgré ces résultats tangibles, le ministère de la Cohésion des territoires vient de justifier la dissolution de France Tiers-Lieux par un argumentaire pour le moins léger : « L’animation nationale et régionale des tiers-lieux demeurera accompagnée par l’État ». Une phrase qui sonne comme une pirouette, alors que les associations locales et les collectivités, déjà sous pression financière, savent pertinemment que les dispositifs de droit commun – déjà insuffisants – ne pourront jamais compenser la disparition d’un réseau dédié et coordonné.
« On nous demande de faire plus avec moins, alors qu’on a prouvé que ces lieux fonctionnent. Mais visiblement, pour le gouvernement, la priorité n’est plus la justice territoriale, mais le remboursement de la dette. »
– Une coordinatrice de tiers-lieu en Occitanie, sous couvert d’anonymat
Le gouvernement se targue d’avoir « fortement aidé » ces structures à leur démarrage, comme si l’octroi de subventions au démarrage suffisait à effacer des années de travail collectif. Mais comment croire à la pérennité de ces initiatives quand l’État, par ailleurs, réduit les budgets des communes, supprime les postes dans les services publics et laisse les métropoles vampiriser les ressources des territoires ruraux ?
Une politique de l’abandon qui s’inscrit dans la continuité libérale
Cette décision s’inscrit dans une stratégie plus large de désengagement de l’État, amorcée bien avant l’arrivée de Sébastien Lecornu à Matignon. Depuis 2022, les gouvernements successifs ont multiplié les mesures symboliques de soutien aux territoires – plans de revitalisation, appels à projets, communications ministérielles – avant de les enterrer dans les tiroirs des administrations. Les tiers-lieux, qui avaient pourtant bénéficié d’un soutien bipartisan à leur création, deviennent aujourd’hui les victimes collatérales d’une doctrine budgétaire qui préfère externaliser les services publics plutôt que de les financer correctement.
Le contraste est saisissant avec les pays européens où la question territoriale reste une priorité. En Allemagne, en Espagne ou même en Italie, les centres de coworking ruraux et les fabriques numériques sont intégrés dans des stratégies nationales de développement, avec des financements pérennes. En France, au contraire, l’État semble plus préoccupé par le maintien de l’ordre fiscal que par la survie des services de proximité. Pire : cette politique de l’abandon s’accompagne d’un discours méprisant envers les territoires ruraux, souvent réduits à des « zones de non-droit » dans les médias dominants, alors qu’ils abritent des expériences sociales parmi les plus innovantes du pays.
Les exemples de succès ne manquent pourtant pas : le Pôle associatif de la Montagne Noire, dans l’Aude, qui a permis à des dizaines de jeunes de trouver un emploi grâce à un fablab dédié à l’économie circulaire ; le Coworking des Causses, en Lozère, qui a sauvé un bureau de poste en le transformant en espace partagé ; ou encore les Ateliers du Bocage, en Bretagne, qui forment des chômeurs de longue durée aux métiers du numérique. Autant de projets qui, aujourd’hui, voient leur avenir menacé par l’absence de coordination nationale et la disparition des subventions ciblées.
L’État préfère les grands projets inutiles aux petits réseaux utiles
Il est révélateur que cette dissolution intervienne au moment où le gouvernement mise tout sur des mégaprojets souvent contestés : l’autoroute A69, qui détruira des centaines d’hectares de zones naturelles ; les méga-bassines, qui assoient la domination des grands groupes agro-industriels ; ou encore les Zones à Faibles Émissions (ZFE), qui pénalisent les ménages populaires sans offrir d’alternatives crédibles. Pendant ce temps, des milliers de petites structures, qui coûtaient peu et rapportaient beaucoup en termes de lien social et d’emploi local, sont sacrifiées sur l’autel d’une rigueur budgétaire mal comprise.
Le parallèle avec les politiques menées en Hongrie – où Viktor Orbán a systématiquement démantelé les contre-pouvoirs locaux au profit de grands projets clientélistes – est d’autant plus troublant que la France, sous Macron, semble emprunter la même voie : centralisation excessive, mépris pour les initiatives citoyennes, et culte du « ruissellement » qui n’a jamais fonctionné. Pourtant, les tiers-lieux ne sont pas des élucubrations de gauchistes ou des dépenses superflues : ce sont des outils de résilience qui permettent à des territoires entiers de ne pas sombrer dans le désespoir économique.
La disparition de France Tiers-Lieux marque donc un tournant. Celui où l’État reconnaît implicitement qu’il renonce à être un acteur du développement local, préférant se reposer sur le bon vouloir des collectivités – déjà asphyxiées financièrement – et des associations, dont le bénévolat ne peut compenser indéfiniment l’absence de moyens. Une stratégie qui, à terme, ne pourra que aggraver les inégalités territoriales et alimenter le ressentiment envers un système politique perçu comme de plus en plus déconnecté.
Que reste-t-il aux territoires abandonnés ?
Officiellement, l’État assure que « l’animation nationale et régionale » des tiers-lieux sera « accompagnée ». Mais comment croire à la survie de ces réseaux quand les subventions directes disparaissent et que les collectivités, déjà en difficulté, doivent se contenter de dispositifs « de droit commun » souvent inadaptés ? La réalité est que, sans un minimum de coordination et de financement pérenne, ces lieux vont peu à peu s’éteindre, faute de moyens pour payer les loyers, les salaires des animateurs ou l’entretien des locaux.
Certains élus locaux tentent de se mobiliser. En Auvergne-Rhône-Alpes, la région a annoncé qu’elle maintiendrait une partie de ses subventions, tandis que des départements comme la Creuse ou la Nièvre ont créé des fonds de solidarité pour sauver les structures menacées. Mais ces initiatives, aussi louables soient-elles, ne suffiront pas à combler le vide laissé par l’État. D’autant que, dans un contexte de hausse des taux d’intérêt et de baisse des dotations aux collectivités, les marges de manœuvre des territoires se réduisent comme peau de chagrin.
La question qui se pose désormais est simple : quand l’État cessera-t-il de jouer les pompiers pyromanes ? Quand comprendra-t-il que les politiques d’austérité, appliquées sans discernement, ne font qu’aggraver les problèmes qu’elles prétendent résoudre ? Les tiers-lieux n’étaient pas une dépense superflue : c’étaient des remèdes à la désintégration sociale. Leur disparition sonne comme un nouveau coup de massue pour les territoires déjà exsangues, et comme une preuve supplémentaire que, pour ce gouvernement, l’égalité républicaine n’est plus une priorité.
En attendant, les milliers de Français qui bénéficiaient de ces espaces devront se débrouiller seuls. Ou, pire encore, sombrer dans l’oubli.
Les tiers-lieux, ces laboratoires de la démocratie locale en voie d’extinction
Au-delà de leur rôle économique, les tiers-lieux avaient aussi une fonction politique essentielle : celle de réinventer la démocratie de proximité. Dans des territoires où les mairies sont sous-financées et où les préfets imposent des décisions venues d’en haut, ces espaces offraient une alternative : des lieux où l’on pouvait discuter, co-construire des projets, et même contester les choix imposés par Paris.
Le cas de la Maison des Communs à Grenoble est emblématique. Créée en 2018, cette structure avait permis à des centaines de citoyens de s’impliquer dans la gestion de leur quartier, en organisant des ateliers sur l’écologie, le logement ou la justice sociale. Grâce à France Tiers-Lieux, ce projet avait pu essaimer dans d’autres villes, créant un réseau informel de résistance face à la verticalité du pouvoir. Aujourd’hui, sans ce soutien, ces initiatives risquent de s’étioler, faute de coordination et de visibilité.
Ce n’est pas un hasard si les territoires les plus dynamiques en matière de tiers-lieux sont aussi ceux où l’abstention et le vote protestataire restent les plus bas. Là où les citoyens se sentent écoutés, ils participent. Là où on leur donne les moyens de s’organiser, ils s’engagent. En sacrifiant ces lieux, l’État ne sacrifie pas seulement des emplois ou des services : il sacrifie une partie de la démocratie elle-même.
La dissolution de France Tiers-Lieux n’est donc pas un simple fait divers administratif. C’est un symbole. Celui d’une République qui, peu à peu, renonce à ses territoires et à ses citoyens. Et qui, ce faisant, prépare le terrain pour les discours les plus réactionnaires, ceux qui promettent de « rendre la parole aux gens »… mais en réalité ne font que creuser les inégalités pour mieux les exploiter.