Gouvernement en échec : l'Assemblée doit trancher le sort de l'acétamipride sous la pression

Par Aurélie Lefebvre 20/07/2026 à 23:17
Gouvernement en échec : l'Assemblée doit trancher le sort de l'acétamipride sous la pression

Le gouvernement Lecornu se défausse sur l'Assemblée pour trancher la réintroduction de l'acétamipride, pesticide interdit mais en passe d'être réautorisé via des dérogations. Vote solennel ce 20 juillet : un choix de société entre écologie et productivisme.

Un compromis parlementaire sous tension

Alors que l’Assemblée nationale s’apprête à voter en séance solennelle le projet de loi d’urgence agricole ce mardi 20 juillet 2026, l’exécutif a choisi de se défausser une fois de plus sur les députés pour trancher un dossier particulièrement explosif : la réintroduction de l’acétamipride, un néonicotinoïde dont l’usage avait pourtant été interdit en France pour ses effets dévastateurs sur les abeilles et la biodiversité. Une décision qui illustre une nouvelle fois l’incapacité du gouvernement à assumer ses responsabilités politiques, préférant rejeter la balle dans le camp d’un Parlement déjà profondément divisé.

Réunis en urgence à Matignon avec les chefs de file du groupe centriste et de la droite parlementaire, Sébastien Lecornu et ses ministres n’ont pas osé prendre position sur ce sujet hautement controversé, malgré les pressions exercées par les lobbies agricoles et les associations écologistes. « L’interdiction [de l’acétamipride] demeure le principe », a tenté de rassurer l’entourage du Premier ministre, avant d’ajouter, dans un aveu d’impuissance : « Le compromis en commission mixte paritaire est issu du Parlement. C’est donc au Parlement de le trancher ou de le faire évoluer. » Une position qui en dit long sur la frilosité d’un exécutif plus à l’aise dans les manœuvres procédurales que dans les arbitrages politiques courageux.

Un texte déjà miné par les concessions

Le projet de loi agricole, adopté en première lecture malgré les divisions de la majorité, contient en effet une disposition particulièrement contestée : la possibilité pour l’Anses – l’Agence nationale de sécurité sanitaire – de délivrer des dérogations permettant la réintroduction de l’acétamipride, uniquement pour la culture de noisettes. Une mesure présentée comme un « compromis » par l’exécutif, mais qui ouvre la porte à une réautorisation déguisée d’un pesticide classé comme dangereux par l’Union européenne. « S’il y avait eu une réautorisation pure et simple, le gouvernement aurait déposé un amendement de suppression. Mais ce n’est pas ce que prévoit le texte », a justifié l’entourage de Lecornu, comme si le fait de contourner l’interdiction initiale relevait d’une subtile stratégie plutôt que d’un renoncement idéologique.

Pourtant, les garde-fous annoncés par Matignon sont loin de convaincre les écologistes et les scientifiques. La loi « n’ouvre qu’une possibilité de dérogation, limitée aux noisettes, décidée par l’Anses et non par le pouvoir politique », a souligné une source proche du dossier. Une formulation qui sonne comme une pirouette, alors que l’acétamipride est déjà responsable, selon de nombreuses études, de l’effondrement des populations d’insectes pollinisateurs – dont dépend pourtant près de 75 % de la production alimentaire mondiale. « Comment peut-on sérieusement parler de protection de l’environnement en réintroduisant un poison pour les abeilles ? », s’insurge une députée écologiste sous couvert d’anonymat.

Un délai rallongé pour une expertise biaisée ?

Face aux critiques, le gouvernement a annoncé un amendement pour « corriger une fragilité technique » concernant le délai imparti à l’Anses pour rendre son avis sur les dérogations. Initialement fixé à deux mois, ce délai serait prolongé à six mois, « pour que le travail scientifique puisse se faire dans de bonnes conditions sans aucune pression sur les scientifiques ». Une mesure présentée comme une avancée démocratique, mais qui pourrait, en réalité, servir à diluer les expertises critiques et à laisser le champ libre aux lobbies industriels pour influencer le processus.

« Six mois, c’est le temps nécessaire pour que les études indépendantes soient enterrées sous des montagnes de rapports commandités par les multinationales de l’agrochimie », dénonce un chercheur en toxicologie travaillant pour l’INRAE. Et pour cause : l’Anses, déjà critiquée pour ses liens avec les industriels, a vu ses moyens réduits ces dernières années, tandis que les financements publics pour la recherche indépendante se raréfient. Une situation qui rappelle les dérives observées aux États-Unis ou en Hongrie, où la science est trop souvent instrumentalisée au service des intérêts économiques.

Un article constitutionnel dans le collimateur

Autre point de friction : l’article 6bisA du projet de loi, que le gouvernement souhaite purement et simplement supprimer. Cet article, jugé « contraire à la Constitution » par Matignon, conditionne la réduction des volumes d’eau prélevables à la réalisation préalable d’ouvrages de stockage. Une mesure qui, selon les juristes, porte atteinte aux exigences de protection de la ressource en eau – un principe pourtant inscrit dans la Charte de l’environnement et, par ricochet, dans la Constitution française.

« Une telle dérogation générale manifeste une volonté de sacrifier les écosystèmes au profit d’une agriculture intensive, au mépris des générations futures », estime une juriste spécialisée en droit de l’environnement. Si le texte devait être rejeté par les députés, le projet de loi agricole serait renvoyé en deuxième lecture cet hiver, prolongeant une incertitude juridique qui handicape déjà les agriculteurs et les collectivités locales.

La droite et l’extrême droite en embuscade

Cette nouvelle passe d’armes autour du projet de loi agricole intervient alors que les tensions entre le bloc central et la droite parlementaire s’exacerbent. Les Républicains, historiquement divisés sur les questions environnementales, tentent de faire pencher le texte en faveur d’une libéralisation accrue des pratiques agricoles, tandis que le Rassemblement National en profite pour dénoncer « la mainmise des écologistes sur la politique française » et réclamer un retour en arrière sur les normes européennes. Une position qui, si elle était suivie, placerait la France en porte-à-faux avec ses engagements climatiques et risquerait de déclencher des sanctions de la part de la Commission européenne.

« On assiste à une instrumentalisation politique de l’agriculture, où les enjeux de souveraineté alimentaire sont brandis comme un épouvantail pour masquer l’inaction climatique », analyse un économiste spécialisé dans les politiques agricoles. « La droite et l’extrême droite préfèrent agiter le spectre d’une France affamée plutôt que d’assumer une transition écologique nécessaire, mais impopulaire à court terme ».

Un gouvernement Lecornu sous surveillance

Avec cette décision de renvoyer la responsabilité à l’Assemblée, Sébastien Lecornu confirme une tendance lourde de son mandat : une gouvernance par l’évitement, où les arbitrages délicats sont systématiquement externalisés vers le Parlement ou les institutions européennes. Une stratégie qui, si elle peut temporairement préserver l’image d’un exécutif « responsable », risque à terme d’affaiblir la crédibilité de l’État face aux crises climatiques et sociales qui s’accumulent.

« Le gouvernement a peur de ses propres choix. Plutôt que de trancher, il préfère laisser le Parlement se déchirer sur des sujets qui devraient être tranchés par l’exécutif », souligne un ancien conseiller ministériel. « C’est une démission politique, et les Français le sentiront dans les urnes. »

Alors que la France s’apprête à connaître un été marqué par des épisodes de sécheresse de plus en plus intenses et des tensions sur les ressources hydriques, la question de l’acétamipride n’est qu’un symptôme parmi d’autres d’un modèle agricole en crise. Un modèle que ni la droite, ni le centre, ni même une partie de la gauche ne semblent capables – ou désireux – de réformer en profondeur.

Le vote de ce mardi 20 juillet s’annonce donc comme un moment charnière. Soit les députés oseront braver les lobbies et les pressions pour voter une interdiction définitive de l’acétamipride, soit ils céderont une fois de plus, sacrifiant la biodiversité et les générations futures sur l’autel d’un productivisme à bout de souffle. Dans les deux cas, les conséquences politiques et environnementales seront lourdes.

L’acétamipride, symbole d’un modèle agricole en faillite

L’acétamipride, néonicotinoïde de troisième génération, est utilisé depuis les années 2000 pour lutter contre les pucerons en agriculture. Pourtant, son efficacité est de plus en plus controversée, tandis que ses impacts sur l’environnement et la santé humaine sont désormais bien documentés. Selon une méta-analyse publiée en 2025 par l’Université de Wageningen (Pays-Bas), 90 % des études indépendantes démontrent une corrélation entre l’exposition à ce pesticide et le déclin des populations d’abeilles domestiques, essentielles à la pollinisation de plus de 70 % des cultures mondiales.

En France, l’Anses avait pourtant conclu en 2023 à la nécessité de maintenir l’interdiction de l’acétamipride, en raison de « risques inacceptables pour les abeilles et les autres pollinisateurs ». Une position partagée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui a classé cette substance comme « hautement dangereuse » pour les écosystèmes. Pourtant, sous la pression des syndicats agricoles comme la FNSEA, souvent accusée de liens troubles avec les multinationales de l’agrochimie, le gouvernement français a cédé, ouvrant la porte à une réautorisation déguisée.

« C’est le même schéma qu’avec les glyphosates ou les néonicotinoïdes interdits avant d’être réintroduits sous une autre forme », déplore une agricultrice bio de la Drôme. « Les lobbies savent exactement comment contourner les réglementations : ils font pression pour des dérogations ciblées, puis étendent progressivement leur usage. La France, championne de l’agriculture intensive, paiera un jour le prix de cette course au rendement. »

Cette réintroduction, si elle devait aboutir, placerait la France en contradiction flagrante avec ses engagements internationaux. Le Green Deal européen, adopté en 2020, prévoit en effet une réduction de 50 % des pesticides d’ici 2030 – un objectif déjà compromis par les reculs successifs du gouvernement français. Une position qui isole la France au sein de l’Union européenne, où des pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas montrent une volonté plus ferme de transition écologique.

L’eau, un enjeu oublié dans la loi agricole

Parallèlement à la question de l’acétamipride, le projet de loi agricole contient une autre disposition controversée : l’article 6bisA, qui subordonne la réduction des volumes d’eau prélevables à la construction préalable d’ouvrages de stockage. Une mesure présentée comme une « solution pragmatique » par les partisans du texte, mais qui, en réalité, sape les efforts de sobriété hydrique et risque d’aggraver la crise de l’eau en France.

Selon les données de la Banque mondiale, la France fait déjà partie des pays européens les plus touchés par le stress hydrique, avec près de 20 % de ses territoires en situation de pénurie en période estivale. Les épisodes de sécheresse à répétition, aggravés par le réchauffement climatique, devraient encore s’aggraver dans les décennies à venir. Pourtant, au lieu de renforcer les mesures de restriction, le gouvernement propose de construire des barrages et des retenues collinaires, des infrastructures coûteuses et souvent critiquées pour leur impact environnemental (destruction de zones humides, artificialisation des sols, etc.).

« On mise tout sur des solutions technocratiques alors que la solution est simple : réduire les prélèvements dans les nappes phréatiques et réorienter les subventions vers une agriculture moins gourmande en eau », explique un hydrogéologue du BRGM. « Mais cela supposerait de rompre avec les intérêts des grands groupes de l’agro-industrie, et visiblement, le gouvernement n’en a ni la volonté ni le courage. »

La suppression de l’article 6bisA, souhaitée par Matignon, pourrait donc être une bonne nouvelle pour les défenseurs de l’environnement – à condition que le Parlement ne cède pas aux sirènes d’un productivisme à tout prix.

Que reste-t-il de la « souveraineté alimentaire » française ?

Au-delà des débats techniques sur les pesticides et l’eau, c’est toute la question de la souveraineté alimentaire de la France qui est en jeu. Un concept brandi par la droite et l’extrême droite pour justifier le maintien d’un modèle agricole intensif, mais qui, dans les faits, repose de plus en plus sur des importations de soja OGM (souvent en provenance du Brésil, où la déforestation s’accélère) et des intrants chimiques fabriqués à l’étranger.

Selon un rapport publié en 2026 par l’Institut de l’élevage, 60 % des protéines végétales consommées en France sont importées, principalement du Brésil et des États-Unis – deux pays où les normes environnementales sont bien moins strictes qu’en Europe. Une dépendance qui expose la France aux aléas géopolitiques et aux fluctuations des marchés, tout en alimentant la crise climatique via le transport maritime et aérien.

« Parler de souveraineté alimentaire en réintroduisant des pesticides interdits en Europe et en important des protéines issues de la déforestation, c’est du pur sophisme », ironise un agriculteur bio de Nouvelle-Aquitaine. « La vraie souveraineté, ce serait de produire localement, sans détruire les sols ni empoisonner les abeilles. Mais cela supposerait de remettre en cause des décennies de subventions à l’agriculture intensive. »

Face à ce constat, une partie de la gauche, notamment les Verts et une frange du Parti Socialiste, plaide pour une refonte radicale de la Politique Agricole Commune (PAC), avec un recentrage sur les petites exploitations, la réduction des intrants chimiques et le soutien aux circuits courts. Une proposition qui, bien que soutenue par la Commission européenne, se heurte à l’opposition farouche des grands syndicats agricoles et de leurs alliés politiques.

« La PAC actuelle est un désastre écologique et social. Elle subventionne massivement les grandes exploitations et les monocultures, tout en laissant les petits agriculteurs se débattre dans la précarité », dénonce une députée européenne écologiste. « Si la France veut vraiment défendre sa souveraineté alimentaire, elle doit commencer par cesser de financer un modèle qui détruit les sols, l’eau et la biodiversité. »

Le Parlement à la croisée des chemins

Le vote de ce mardi 20 juillet s’inscrit dans un contexte politique particulièrement tendu. Avec une gauche divisée entre réformistes et radicaux, une droite minée par ses contradictions et une extrême droite en embuscade, l’Assemblée nationale est devenue le théâtre d’un affrontement idéologique où l’écologie est à la fois un enjeu central et un sujet de divisions.

Pour les partisans d’une transition écologique ambitieuse, le rejet de l’acétamipride et la suppression de l’article 6bisA seraient des victoires symboliques, mais surtout la preuve que le Parlement peut encore jouer son rôle de contre-pouvoir face à un exécutif affaibli. À l’inverse, pour les défenseurs d’un modèle agricole productiviste, ce vote serait une opportunité de « corriger » une loi jugée trop verte et de réaffirmer la primauté des impératifs économiques sur les considérations environnementales.

« Ce n’est pas un débat technique, c’est un choix de société », résume un ancien ministre de l’Agriculture. « Soit on continue à sacrifier les écosystèmes au nom du court-termisme, soit on ose enfin une agriculture compatible avec les limites planétaires. Le Parlement a entre ses mains la clé de ce choix. »

Quelle que soit l’issue du vote, une chose est certaine : la France, déjà en retard sur ses objectifs climatiques, ne pourra pas éternellement jouer la montre. Les épisodes de sécheresse, les effondrements de populations d’insectes et les crises alimentaires qui s’annoncent rendront bientôt cette question bien plus urgente que celle de la réintroduction d’un pesticide.

Et le gouvernement Lecornu, s’il survit à cette nouvelle crise, devra un jour expliquer aux Français pourquoi il a préféré la procrastination politique à l’action.

À propos de l'auteur

Aurélie Lefebvre

Lassée de ne pas avoirs d'informations fiables sur la politique française, j'ai décidé de créer avec Mathieu politique-france.info ! Je m'y consacre désormais à plein temps, pour vous narrer les grands faits politique du pays et d'ailleurs. Je lis aussi avec plaisir les articles de politique locale que VOUS écrivez :)

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Commentaires (5)

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Tirésias

il y a 7 heures

Énième preuve que la politique française, c’est du théâtre. Ils savent très bien que ce vote ne changera rien, sauf à satisfaire les lobbies. Mais bon, faut bien faire semblant de décider quelque chose... ah ouais, et puis y’a les élections l’an prochain.

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R

Reminiscence

il y a 9 heures

Le gouvernement joue à saute-mouton avec la santé publique. Comme d'hab, mais en version accélérée.

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Q

Quiberon

il y a 10 heures

Bon... encore une mesure qui se prend les pieds dans le tapis écolo. On savait depuis 2019 que l’acétamipride était un problème, et vrmt maintenant on va voter en urgence... lassant.

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T

ThirdEye

il y a 8 heures

@quiberon Tu exagères... Le problème c'est surtout que sans ces dérogations, les agriculteurs français sont en PLS. Tu préfères qu’on importe en masse des trucs encore pires de l’étranger ? Réfléchis deux secondes.

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W

WordSmith

il y a 11 heures

nooooon sérieux ??? encore ce pesticide toxique qui va finir dans nos fraises 🍓 en mode 'mais ça va les gars on va bien !'... jsp comment les gens font pour encore y croire...

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