Un vote historique sous les applaudissements
Cinq ans après le lancement de la mobilisation par les descendants de victimes, et plus d’un siècle après leur exploitation dans les zoos humains de la République, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité, ce 15 juin 2026, la restitution à la Guyane des restes de six Amérindiens du peuple Kali’na et Arawak. Un texte transpartisan, déjà validé par le Sénat et porté par le gouvernement Lecornu II, qui marque une étape symbolique dans la reconnaissance des crimes coloniaux français.
Sous les yeux d’une délégation venue spécialement de Cayenne, les députés ont scellé le sort de Pékapé, Couani, Emo-Marita, Mibipi, Makéré et Miacapo. Leurs noms, égrenés à la tribune, résonnent comme un acte de réparation symbolique. « Nos ancêtres vont enfin pouvoir rentrer chez eux », a lancé Corinne Toka-Devilliers, membre de l’association Moliko Alet+Po, dont les larmes ont marqué l’émotion collective. Depuis des années, cette militante porte le combat pour que justice soit rendue à ceux que l’histoire officielle avait réduits au statut d’objets de musée.
134 ans de silence : l’impunité d’un crime d’État
En 1892, 33 Amérindiens furent arrachés à leur terre sous de fallacieuses promesses d’une « mission civilisatrice ». Transportés à bord d’un paquebot vers la métropole, ils furent exhibés comme des bêtes sauvages au Jardin d’acclimatation de Paris. Huit d’entre eux moururent de froid et de privations avant la fin de leur « exhibition ». Mais le cauchemar ne s’arrêta pas là : cinq ans plus tard, leurs dépouilles furent déterrées par des anthropologues, réduites à des numéros d’inventaire dans les collections publiques. « Des êtres humains transformés en curiosités scientifiques », a dénoncé Frantz Gumbs (MoDem), rappelant que ces pratiques s’inscrivaient dans une logique de hiérarchisation raciale orchestrée par l’État français.
Cette restitution, bien que tardive, s’inscrit dans un contexte où les questions mémorielles liées à la colonisation ressurgissent avec une urgence nouvelle. Les débats parlementaires ont d’ailleurs été l’occasion de souligner l’hypocrisie d’un système qui, tout en affichant des remords symboliques, maintient des milliers d’autres dépouilles dans l’anonymat des tiroirs des musées. « Pourquoi acceptons-nous que 23 000 autres restes humains, issus de territoires ultramarins, continuent de moisir dans l’indifférence au nom d’une science qui n’a plus lieu d’être ? », s’est insurgé Christophe Marion (Renaissance), appelant à une loi-cadre pour généraliser ces restitutions.
Un symbole fort, mais des promesses non tenues
Si ce vote est salué comme une avancée, il ne saurait faire oublier les engagements non respectés de l’État envers les peuples autochtones. En 2017, après trois semaines de mobilisation massive en Guyane, le gouvernement alors dirigé par Édouard Philippe s’était engagé à restituer 400 000 hectares de terres aux communautés amérindiennes. Huit ans plus tard, « aucune parcelle n’a été rendue », a rappelé le député Jean-Victor Castor, pointant du doigt l’hypocrisie d’une République qui célèbre la restitution des morts tout en spoliant les vivants. « La reconnaissance des peuples premiers ne peut se limiter à des discours lénifiants. Elle doit s’incarner dans des actes concrets. »
Le gouvernement Lecornu II, par la voix de la ministre de la Culture Catherine Pégard, s’est engagé à « donner suite » à cette initiative, sans pour autant préciser les modalités d’une éventuelle loi-cadre. Une prudence qui interroge, alors que les associations guyanaises réclament depuis des années un cadre légal clair pour toutes les restitutions. En effet, le principe d’inaliénabilité des collections publiques, pilier du droit français, n’a été contourné jusqu’à présent que pour des demandes émanant d’États étrangers — jamais pour des territoires nationaux comme la Guyane, la Martinique ou La Réunion.
La gauche unie, l’extrême droite silencieuse : un clivage révélateur
Lors des débats, les députés de gauche ont multiplié les interventions pour rappeler que ces « zoos humains », organisés entre 1877 et 1931 et ayant fait près de 30 000 victimes, n’étaient pas de simples anecdotes historiques, mais le symptôme d’un système toujours à l’œuvre. « Cet héritage colonial pèse encore aujourd’hui, comme en témoignent les attaques racistes contre des maires noirs lors des dernières élections municipales. », a rappelé un élu écologiste. À l’inverse, l’extrême droite, silencieuse sur le sujet, a préféré se concentrer sur d’autres débats, révélant une fois de plus son désintérêt pour les questions mémorielles liées à la décolonisation.
La majorité présidentielle, quant à elle, a adopté une position prudente, évitant soigneusement de s’engager sur une loi-cadre tout en validant cette restitution symbolique. Une stratégie qui pourrait s’expliquer par la crainte d’ouvrir une boîte de Pandore, alors que d’autres demandes — notamment en Nouvelle-Calédonie ou en Polynésie — pourraient émerger avec force dans les mois à venir.
Vers une réécriture de l’histoire coloniale ?
Ce vote intervient dans un contexte où la France, sous la présidence Macron, tente de concilier deux récits : celui d’une République « patrie des droits de l’homme » et celui d’un empire colonial dont les crimes sont encore largement minimisés. Si des gestes symboliques comme celui-ci sont nécessaires, ils ne suffiront pas à combler le fossé entre les promesses et les actes. Comme l’a souligné Jean-Victor Castor, « les peuples autochtones attendent des restitutions de terres, pas seulement des dépouilles. »
Alors que la Guyane célèbre cette étape, la question reste entière : combien de temps encore la France faudra-t-il pour assumer pleinement son passé colonial ? Et surtout, combien de temps encore faudra-t-il pour que les descendants des victimes obtiennent réparation, au-delà des hommages posthumes ?
Les six Amérindiens enfin reconnus
Le tableau ci-dessous reprend les noms des six Amérindiens dont les restes ont été restitués, ainsi que leur peuple d’origine et leur âge approximatif au moment de leur mort :
Pékapé – Kali’na – Environ 25 ans
Couani – Arawak – Environ 22 ans
Emo-Marita – Kali’na – Environ 20 ans
Mibipi – Arawak – Environ 18 ans
Makéré – Kali’na – Environ 24 ans
Miacapo – Arawak – Environ 17 ans
Leur inhumation prévue en Guyane marquera la fin d’un exil forcé de plus d’un siècle, mais aussi le début d’un nouveau chapitre pour les peuples autochtones de France, qui espèrent désormais voir leurs revendications territoriales enfin entendues.