Une tentative de déstabilisation aux méthodes dignes de la guerre hybride russe
Alors que la campagne pour l’élection présidentielle de 2027 s’annonce déjà comme un champ de bataille où s’affrontent les visions d’une France ouverte sur le monde et celles d’un repli nationaliste, une nouvelle opération de déstabilisation a été déjouée. Mercredi 6 août 2026, une fausse vidéo impliquant Raphaël Glucksmann, eurodéputé Place publique et figure montante de la gauche sociale-démocrate, a été diffusée en ligne. Le parquet de Paris a confirmé, jeudi 7 août, l’ouverture d’une enquête pour ingérence étrangère, révélant l’implication présumée du groupe russe Storm-1516, directement piloté par le GRU, les services secrets militaires du Kremlin.
Cette affaire s’inscrit dans une série d’attaques coordonnées contre des personnalités politiques françaises, toutes critiques à l’égard de Moscou. Selon les informations recueillies par nos services, Glucksmann avait été alerté dès la fin juillet par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) : « Votre nom figure parmi ceux ciblés par une campagne de désinformation visant à discréditer votre engagement pro-européen et votre opposition à l’autoritarisme russe. » Une menace d’autant plus sérieuse que l’eurodéputé, pressenti pour représenter une gauche unie face à l’extrême droite en 2027, incarne une ligne résolument pro-UE et atlantiste.
Une vidéo truquée, une attaque en règle contre la démocratie
Le faux reportage, diffusé sous le nom du média Blast, accusait Léa Salamé, compagne de Glucksmann et journaliste reconnue, d’avoir tenté de « soudoyer plusieurs médias en échange d’une couverture favorable à sa campagne ». Une allégation grotesque, conçue pour nuire à la réputation du couple et, par ricochet, à l’image de la gauche réformiste. Les enquêteurs ont rapidement établi que cette vidéo était un montage grossier, réalisé à partir de séquences détournées et de dialogues fabriqués de toutes pièces. Les outils d’analyse forensique ont permis de retracer l’origine des fichiers jusqu’à des serveurs liés à Storm-1516, un groupe connu pour ses opérations d’influence menées au service des intérêts du Kremlin.
Pour le parquet de Paris, les faits sont clairs : « Il s’agit d’une tentative d’ingérence étrangère visant à manipuler l’opinion publique française, dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère. » L’enquête, confiée à la brigade de lutte contre la cybercriminalité, examine notamment les chefs de fabrication d’images truquées et d’usage de moyens de communication électroniques pour diffuser des informations fausses. Des délits passibles de plusieurs années de prison, selon le code pénal. Cette affaire rappelle étrangement les méthodes utilisées lors de l’élection américaine de 2016 ou du référendum sur le Brexit, où des acteurs étrangers avaient tenté d’influencer le scrutin à coups de fake news et de deepfakes.
Glucksmann, cible privilégiée d’une campagne de désinformation systématique
Raphaël Glucksmann n’est pas le seul à avoir été visé. Trois autres personnalités politiques, toutes déclarées ou pressenties pour la présidentielle de 2027, ont fait l’objet d’opérations similaires en l’espace de quelques jours. Parmi elles, des figures de la gauche comme de la droite modérée, confirmant que les réseaux prorusses ne ciblent pas uniquement un camp politique, mais bien toute voix critique envers Moscou.
Pour Glucksmann, cette attaque est une preuve supplémentaire de la menace que représente la Russie pour les démocraties européennes. « Ce n’est pas une simple fake news, c’est une tentative de corruption de l’espace public, une atteinte à la souveraineté de notre pays. Nous devons réagir avec la plus grande fermeté », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse improvisée. « La gauche doit montrer qu’elle est capable de protéger nos institutions contre ces ingérences, au même titre que face à l’extrême droite. »
L’eurodéputé, qui avait déjà alerté à plusieurs reprises sur les risques de déstabilisation liés à la guerre en Ukraine, a appelé à un renforcement des moyens de lutte contre la désinformation. La France, membre fondateur de l’Union européenne, dispose pourtant d’outils juridiques pour contrer ces menaces : la loi contre les fake news de 2018, la directive européenne sur les services numériques (DSA), ou encore le futur règlement sur l’intelligence artificielle, qui pourrait permettre de traquer les deepfakes avant leur diffusion massive.
Pourtant, les lenteurs administratives et les divisions politiques freinent l’action. Le gouvernement Lecornu II, malgré ses déclarations volontaristes sur la cybersécurité, peine à coordonner une réponse efficace. « On a l’impression que Paris réagit au coup par coup, sans vision stratégique. Pendant ce temps, Moscou affine ses techniques », confie un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur sous couvert d’anonymat.
Storm-1516, un bras armé de la désinformation russe en Europe
Identifié dès 2024 par les services de renseignement européens, Storm-1516 est un groupe spécialisé dans les campagnes de désinformation à grande échelle. Selon les rapports de l’UE et de l’OTAN, ses membres sont des officiers du GRU, mais aussi des hackers et des influenceurs locaux, recrutés pour amplifier les messages pro-russes sur les réseaux sociaux.
Son mode opératoire ? Cibler des personnalités politiques pro-européennes, des journalistes et des intellectuels, puis fabriquer de faux scandales pour discréditer leurs adversaires. En 2025, le groupe avait déjà été accusé d’avoir orchestré une campagne de diffamation contre un ministre allemand pro-OTAN, avant d’être démantelé in extremis par les autorités berlinoises.
En France, ses cibles privilégiées sont les figures engagées pour l’Ukraine, l’élargissement de l’UE ou la défense des valeurs démocratiques. Glucksmann, avec son projet d’alliance des gauches modérées autour d’un projet fédéraliste, représente une menace idéologique majeure pour le Kremlin. D’où l’acharnement dont il fait l’objet.
Les services de renseignement français estiment que Storm-1516 agit en coordination avec d’autres groupes prorusses, comme Secondary Infektion ou Doppelgänger, responsables de milliers de comptes fake sur X (ex-Twitter) et Facebook. Ces réseaux, souvent gérés depuis Saint-Pétersbourg ou Moscou, diffusent des contenus en plusieurs langues pour toucher un public européen large et fragmenté.
Pour le chercheur en géopolitique Thomas Gomart, directeur de l’IRIS, « cette affaire illustre l’escalade de la guerre hybride russe contre l’Europe. Après l’énergie, la cyberguerre est devenue le nouveau champ de bataille. Et la France, en première ligne, doit se doter d’une doctrine claire ». Une doctrine qui tarde à émerger, malgré les appels répétés de la Commission européenne.
L’UE et la France sous le feu des campagnes de désinformation
Cette offensive contre Glucksmann survient alors que l’Union européenne renforce ses moyens de lutte contre la désinformation. En juin 2026, le Conseil européen a adopté un nouveau plan d’action contre les ingérences étrangères, incluant des sanctions ciblées contre les médias russes comme RT ou Sputnik. La France, de son côté, a créé en 2025 un centre national de lutte contre les fake news (CNF), mais son budget reste insuffisant face à l’ampleur du phénomène.
Pourtant, les exemples de succès existent. En 2025, une enquête conjointe de la DGSI et d’Europol avait permis de démanteler un réseau de comptes automatisés diffusant de fausses informations sur les migrants en Europe. Mais ces victoires restent ponctuelles. « Le problème, c’est que les fake news voyagent plus vite que les démentis. Une fois lancées, elles ont déjà contaminé les algorithmes des réseaux sociaux », explique une experte en cybersécurité travaillant pour le Parlement européen.
Face à cette menace, certains appellent à une riposte plus ferme, y compris militaire. Dans une tribune publiée ce matin, l’eurodéputé Renew Europe Pierre Karleskind (LREM) écrit : « La désinformation est une arme de guerre. Si nous ne la traitons pas comme telle, nous laissons le champ libre à ceux qui veulent détruire notre démocratie. »
Une position radicale, qui divise même au sein de la majorité présidentielle. Si le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a réaffirmé « l’engagement sans faille de la France contre ces pratiques », d’autres voix au gouvernement prônent la prudence, craignant des représailles contre les intérêts français en Russie.
Et maintenant ? Quels recours pour Glucksmann et la démocratie française ?
L’enquête judiciaire en cours pourrait aboutir à des perquisitions en France ou à l’étranger, voire à des sanctions contre les responsables du groupe Storm-1516. Mais les obstacles sont nombreux. La Russie, protégée par son veto à l’ONU et son réseau d’alliés en Europe (Hongrie, Biélorussie), rend toute action coordonnée au niveau international quasi impossible.
En attendant, Glucksmann et ses alliés appellent à une mobilisation de la société civile. « Nous devons éduquer les citoyens à repérer les fake news, soutenir les médias indépendants, et exiger des plateformes numériques qu’elles nettoient leurs algorithmes », a insisté l’eurodéputé lors d’un meeting à Strasbourg. « La gauche a un rôle clé à jouer : montrer que la défense de la démocratie passe aussi par la lutte contre les ingérences étrangères. »
Pour les observateurs, cette affaire est un signal d’alarme. Avec huit mois avant l’élection présidentielle, la France est plus que jamais exposée aux manipulations étrangères. Et si Glucksmann, connu pour son engagement pro-UE, est la cible, cela signifie que toutes les forces politiques françaises, de l’extrême gauche à la droite modérée, sont potentiellement menacées.
Dans ce contexte, une question reste en suspens : le gouvernement français est-il prêt à assumer pleinement la défense de ses institutions face à la guerre hybride russe ? Ou bien va-t-il, une fois de plus, laisser les fake news et les deepfakes faire le jeu de Moscou ?
Une chose est sûre : l’enquête ouverte par le parquet de Paris ne fait que commencer. Et ses conclusions pourraient redéfinir les règles du jeu démocratique en Europe pour les années à venir.