Italie : l’art de la longévité politique dans un pays habitué aux gouvernements éphémères
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, aucun gouvernement italien n’avait tenu aussi longtemps sans interruption que celui dirigé par Giorgia Meloni. Avec 1 413 jours au pouvoir, la cheffe du gouvernement post-fasciste pulvérise les records de stabilité dans un pays où les coalitions se disloquent en moyenne tous les 200 jours. Pourtant, son arrivée à la tête de l’exécutif, en octobre 2022, avait suscité autant d’inquiétudes que de scepticisme. Quatre ans plus tard, son maintien au pouvoir interroge : comment une dirigeante issue d’un parti au passé trouble a-t-elle réussi à s’imposer durablement, et avec quel bilan ?
Une élection dans un contexte de chaos politique
En septembre 2022, l’Italie traverse une crise institutionnelle majeure. Les partis traditionnels sont exsangues, la gauche est profondément divisée, et aucun leader ne semble capable de fédérer une majorité stable. Dans ce paysage politique en miettes, Giorgia Meloni, alors cheffe du parti post-fasciste Fratelli d’Italia, capitalise sur un discours anti-immigration et une rhétorique souverainiste. Avec 26 % des voix, elle devient la grande gagnante des élections, mais son score reste minoritaire. Pourtant, grâce à une alliance avec la Lega de Matteo Salvini et Forza Italia de Silvio Berlusconi, elle parvient à former un gouvernement.
Dès les premiers mois, sa popularité explose. Le principal levier ? La réduction drastique des débarquements de migrants à Lampedusa. En 2023, les arrivées chutent de près de 50 % par rapport à l’année précédente, un chiffre que Meloni brandit comme une preuve de son efficacité. « La cote de son parti, 27 %, est plus élevée qu’il y a quatre ans. Pour l’Italie, c’est vraiment incroyable », confie Ricardo Alcaro, chercheur à l’Institut des Affaires Internationales. Mais derrière cette communication triomphante se cache une réalité plus contrastée.
Un bilan économique en demi-teinte : entre illusions et immobilisme
Sur le plan économique, le gouvernement Meloni affiche des résultats présentés comme historiques. Le déficit public aurait été réduit de cinq points en quatre ans, un chiffre souvent cité en exemple par ses soutiens. Pourtant, cette baisse s’explique en grande partie par des facteurs exogènes : l’inflation, qui a mécaniquement réduit le poids de la dette, et la suppression de mesures coûteuses héritées de ses prédécesseurs. Pour Veronica de Romanis, économiste à l’Université Luiss de Rome, ces « améliorations » relèvent davantage du hasard que d’une véritable stratégie. « Cette fameuse stabilité en économie, c’est de l’immobilisme », assène-t-elle. « Giorgia Meloni ne fait rien pour ne pas perdre de voix. »
Les promesses de réformes structurelles, comme celle de la fiscalité ou du marché du travail, restent lettre morte. Les investissements publics stagnent, et les inégalités sociales s’aggravent. Les syndicats dénoncent un « gouvernement qui gouverne à l’économie », privilégiant les mesures symboliques – comme le blocage partiel des prix de l’énergie – aux réformes profondes. « Meloni a choisi la prudence : elle ne veut pas heurter son électorat de base, ni perdre le soutien des modérés qui l’ont rejointe par défaut », analyse Flavia Perina, éditorialiste à La Stampa.
Un choix stratégique, mais risqué. Car en refusant d’assumer un virage plus pro-européen, elle laisse le champ libre à une extrême droite encore plus radicale. Le général Roberto Vannacci, figure controversée de l’armée, monte dans les sondages et incarne cette radicalisation croissante. Son livre, Il Piano di Vannacci, vendu à plus d’un million d’exemplaires, propose un programme ouvertement xénophobe et anti-UE, reflétant une partie de l’opinion publique italienne lassée par les compromis de Meloni.
L’ambiguïté permanente : entre héritage et modernité
Depuis son accession au pouvoir, Giorgia Meloni cultive une image d’équilibriste. D’un côté, elle se présente comme une dirigeante responsable, respectueuse des institutions européennes et des alliés de l’OTAN. De l’autre, elle reste attachée à son passé politique, celui d’une militante issue du MSI, un parti néofasciste dissous dans les années 1990. Ses détracteurs lui reprochent de ne jamais avoir assumé pleinement son héritage, préférant entretenir le flou sur ses convictions profondes.
« Elle a voulu donner l’image de celle qui ne renie pas ses convictions d’origine, au lieu de dire à ses partisans : ‘C’est comme ça qu’on se comporte une fois au pouvoir’. »
Flavia Perina, éditorialiste à La Stampa
Cette ambiguïté lui permet de garder une base électorale fidèle, tout en séduisant des électeurs modérés déçus par les partis traditionnels. Mais elle ouvre aussi la porte à des concurrents plus radicaux, prêts à exploiter le mécontentement social. « Meloni a réussi à incarner la stabilité, mais à quel prix ? » s’interroge l’historien italien Ernesto Galli della Loggia. « En refusant de choisir clairement son camp, elle prépare le terrain pour une radicalisation future. »
Sur la scène internationale, son gouvernement a adopté une posture ambivalente. D’un côté, l’Italie reste un partenaire fiable de l’Union européenne, participant activement aux sanctions contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine. De l’autre, Meloni multiplie les gestes envers des régimes autoritaires, comme la Hongrie de Viktor Orbán ou la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, avec lesquels elle entretient des relations étroites. Une diplomatie à géométrie variable, qui renforce son image de dirigeante pragmatique, mais aussi opportuniste.
L’ombre du général Vannacci : une menace pour l’avenir de Meloni
Alors que Giorgia Meloni se prépare à briguer un second mandat en 2027, les nuages s’amoncellent. Son principal atout, sa longévité au pouvoir, pourrait bien se transformer en faiblesse. Les Italiens, habitués à l’instabilité, commencent à interroger le bilan de son gouvernement : les réformes promises n’ont pas eu lieu, la dette reste élevée, et le chômage des jeunes dépasse les 20 %. Pire, son alliance avec des partis comme la Lega ou Forza Italia, déjà fragilisée, menace de voler en éclats.
Dans ce contexte, le général Roberto Vannacci émerge comme une figure disruptive. Ancien officier controversé, il a été écarté de l’armée en 2023 après des propos homophobes et racistes, mais son renvoi a paradoxalement renforcé son image de « victime du système ». Ses prises de position, de plus en plus radicales, séduisent une partie de l’électorat déçu par les compromis de Meloni. Selon les derniers sondages, son parti pourrait obtenir jusqu’à 15 % des intentions de vote, un score qui hypothéquerait sérieusement les chances de réélection de la cheffe du gouvernement.
« Vannacci incarne tout ce que Meloni a toujours refusé d’être : un homme politique sans filtre, prêt à assumer ses positions les plus extrêmes », explique un analyste politique italien sous couvert d’anonymat. « Si elle veut éviter une défaite en 2027, elle devra clarifier sa ligne, mais cela signifierait perdre une partie de son électorat. »
L’Italie face à son miroir : entre immobilisme et révolution
Quatre ans après son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni a réussi un exploit : elle a brisé le cycle de l’instabilité italienne. Mais à quel prix ? Son gouvernement, le plus durable depuis des décennies, n’a pas su répondre aux défis structurels du pays. L’économie reste atone, la jeunesse désenchantée, et la société profondément divisée. Pire, en refusant de trancher clairement entre modération et radicalité, elle a ouvert la voie à des forces encore plus dangereuses.
L’Italie, aujourd’hui, semble suspendue entre deux options : l’immobilisme d’une dirigeante qui préfère la survie politique au changement, ou la révolution d’un général prête à balayer les institutions. Dans les deux cas, le risque est le même : que le pays, déjà affaibli par des décennies de gouvernements éphémères, sombre dans un nouveau cycle de chaos.
Et si, finalement, la longévité de Meloni n’était qu’un leurre ? Un leurre qui masque l’incapacité de l’Italie à se réinventer.