L’esclavage dans l’océan Indien effacé par Paris : le scandale des Codes noirs ignorés

Par Aporie 05/06/2026 à 13:17
L’esclavage dans l’océan Indien effacé par Paris : le scandale des Codes noirs ignorés

Abrogation partielle du Code noir : la France efface l’esclavage de l’océan Indien de sa mémoire nationale, malgré les alertes des associations et des députés locaux.

L’abrogation partielle du Code noir : une mémoire coloniale à géométrie variable

Le 28 mai 2026 restera-t-il dans les livres d’histoire comme le jour où la République française a enfin tourné une page de son passé colonial ? Les députés, réunis en séance plénière, ont adopté à l’unanimité l’abrogation formelle du Code noir de 1685, texte fondateur de l’esclavage dans les colonies antillaises. Un geste symbolique, salué par une partie de la classe politique et des associations mémorielles, qui a pourtant laissé dans l’ombre un pan entier de l’histoire française. Car si le Code noir de Louis XIV a bien été visé par le vote, ses homologues des Mascareignes et de Louisiane, promulgués respectivement en 1723 et 1724, ont été délibérément ignorés. Une omission qui n’est pas anodine : elle révèle une fois de plus le traitement inégal réservé à l’esclavage selon qu’il concerne l’Atlantique ou l’océan Indien.

Trois Codes noirs, une seule mémoire nationale

L’esclavage colonial français ne s’est pas limité aux Antilles. Pourtant, c’est bien seulement l’un des trois Codes noirs – celui de 1685 – qui a été abrogé. Les lettres patentes de 1723, appliquées à l’île Bourbon (devenue La Réunion) et aux Mascareignes, ainsi que celles de 1724 pour la Louisiane, continuent de hanter les archives sans que leur abrogation ne soit même envisagée. Comment justifier une telle distorsion dans la reconnaissance des crimes historiques ?

L’Académie de l’île de La Réunion, dans un mémorandum envoyé aux parlementaires le 26 mai 2026, a alerté sur cette faille mémorielle. Emeline K/Bidi, députée réunionnaise du groupe Gauche démocrate et républicaine, a proposé un amendement visant à inclure les Codes noirs des Mascareignes dans l’abrogation. Une initiative qui a trouvé un écho limité, comme si l’histoire de l’océan Indien n’avait pas sa place dans le récit national. Pourtant, plus de 60 000 esclaves ont transité par La Réunion avant l’abolition de 1848, selon les estimations des historiens. Leur mémoire est-elle moins importante que celle des Antilles ?

Une mémoire coloniale à deux vitesses

Cette exclusion systématique de l’océan Indien des grands récits mémoriels n’est pas nouvelle. Depuis des décennies, les politiques commémoratives de l’État oscillent entre reconnaissance partielle et oubli calculé. Le centenaire de l’abolition de l’esclavage en 1948 avait déjà donné le ton : les cérémonies se sont concentrées sur les Antilles, tandis que La Réunion, Mayotte et les autres territoires de l’océan Indien étaient relégués au second plan. Les lois mémorielles successives, de la loi Taubira en 2001 à celles adoptées sous le mandat Macron, ont systématiquement cantonné la traite négrière à l’Atlantique, comme si les chaînes des esclaves de l’océan Indien n’avaient pas croisé celles des navires négriers français.

Les chiffres sont accablants : entre 1660 et 1848, près de 400 000 Africains et Malgaches ont été déportés vers La Réunion et les Mascareignes. Pourtant, les manuels scolaires, les musées et les discours politiques continuent de présenter l’esclavage comme une affaire antillaise. Une distorsion qui n’est pas le fruit du hasard, mais d’un choix politique et culturel, selon plusieurs historiens réunionnais interrogés par Le Monde.

L’État et les lobbies mémoriels : un jeu dangereux

« Tout se passe comme si la mémoire portée par l’État avait moins à voir avec l’histoire qu’avec des calculs électoralistes. On répond aux attentes des lobbies mémoriels qui, eux-mêmes, sont souvent influencés par des logiques de pouvoir locales ou nationales. »

Un universitaire spécialiste des DOM-TOM, sous couvert d’anonymat

Les politiques commémoratives françaises semblent obéir à une logique de marché : l’offre mémorielle est ajustée en fonction de la demande, elle-même dictée par des groupes de pression ou des enjeux de politique intérieure. Les territoires ultramarins, souvent perçus comme des variables d’ajustement, paient le prix fort de cette instrumentalisation. À La Réunion, les associations locales dénoncent depuis des années l’absence de reconnaissance officielle des souffrances endurées par les esclaves de l’océan Indien. En 2023, une pétition réclamant l’abrogation des lettres patentes de 1723 avait recueilli plus de 50 000 signatures. En vain.

Le gouvernement Lecornu II, comme ses prédécesseurs, semble préférer les symboles faciles – comme l’abrogation du Code noir de 1685 – aux réformes structurelles. Pourtant, la justice historique exige que tous les Codes noirs soient abrogés, sans distinction. En refusant de le faire, la France envoie un message clair : l’esclavage dans l’océan Indien est un sujet secondaire, une parenthèse mineure dans le grand récit national.

L’océan Indien, angle mort de la mémoire coloniale

Cette omission n’est pas seulement une injustice envers les Réunionnais, Mahorais ou Mauriciens. Elle participe d’une stratégie plus large de minimisation des crimes coloniaux hors des Amériques. La traite transatlantique, bien que massive et atroce, n’est pas le seul visage de l’esclavage français. Pourtant, les discours politiques, les commémorations et les lois mémorielles continuent de se focaliser sur ce seul aspect, comme si l’histoire de l’océan Indien n’avait pas sa place dans la construction d’une mémoire nationale apaisée.

Les exemples ne manquent pas : en 2020, lors des débats sur la restitution des biens culturels africains, les objets issus de l’océan Indien ont été systématiquement exclus des négociations. En 2024, une proposition de loi visant à reconnaître officiellement l’esclavage dans l’océan Indien avait été enterrée en commission. Les territoires ultramarins sont ainsi condamnés à une double peine : celle d’avoir été les victimes de l’esclavage, et celle d’être effacés de sa mémoire.

Une reconnaissance qui tarde à venir

Face à cette inertie, les initiatives locales se multiplient. À La Réunion, des associations organisent chaque année des marches commémoratives pour honorer la mémoire des esclaves. Des projets de mémoriaux dédiés aux victimes de la traite dans l’océan Indien sont en discussion depuis des années, sans que l’État ne daigne les soutenir financièrement. Pourtant, des pays comme le Brésil ou le Japon, souvent pointés du doigt pour leurs propres passés coloniaux, ont su reconnaître leurs responsabilités de manière plus exhaustive.

La question n’est pas seulement historique. Elle est politique. En choisissant d’abroger un seul Code noir, le Parlement français réaffirme, albeit implicitement, que l’esclavage dans l’océan Indien n’a pas la même valeur symbolique que celui des Antilles. Une décision qui risque de creuser davantage les fractures mémorielles au sein de la République, déjà mises à mal par les crises sociales et les tensions identitaires.

Emeline K/Bidi, dont l’amendement a été rejeté en commission, a déclaré : « On ne peut pas faire semblant d’ignorer que l’esclavage a aussi façonné l’océan Indien. Refuser de reconnaître cette partie de notre histoire, c’est nier une partie de la France. »*

Alors que le gouvernement français se targue de promouvoir une « mémoire apaisée », cette décision montre que certains pans de l’histoire restent encore trop encombrants pour être pleinement assumés.


L’esclavage dans les Mascareignes : un héritage encore vivant

Les archives de l’île Bourbon, aujourd’hui La Réunion, regorgent de témoignages accablants. Les registres paroissiaux de l’époque coloniale mentionnent des esclaves affranchis après des décennies de servitude, des enfants nés de mères esclaves et séparés de leurs familles, des révoltes réprimées dans le sang. Pourtant, ces documents ne sont que rarement évoqués dans les débats nationaux. Pourquoi une telle discrétion ?

Plusieurs hypothèses circulent. La première serait d’ordre économique : l’océan Indien, contrairement aux Antilles, n’a pas connu de crise sucrière majeure au XIXe siècle. La seconde relèverait d’un désintérêt géopolitique : les Antilles, sous l’influence caribéenne, ont toujours occupé une place plus centrale dans les relations internationales de la France. Enfin, il y a le facteur démographique : les populations ultramarines, bien que représentées politiquement, restent minoritaires dans les instances décisionnelles.

Quoi qu’il en soit, le résultat est le même : l’esclavage dans l’océan Indien est traité comme une note de bas de page dans l’histoire de la colonisation française. Une note qu’on préfère ignorer, quitte à sacrifier la vérité historique sur l’autel de la facilité politique.

Les conséquences d’une mémoire tronquée

Cette amnésie organisée a des répercussions concrètes. À La Réunion, les descendants d’esclaves représentent aujourd’hui près de 80 % de la population. Pourtant, les inégalités sociales, économiques et territoriales persistent. Les discriminations systémiques, héritées de l’esclavage, ne sont toujours pas pleinement reconnues par l’État, qui préfère mettre en avant des politiques de « réconciliation » sans fondement historique.

Des études récentes ont montré que les habitants de La Réunion et des autres îles de l’océan Indien subissent des taux de pauvreté et de chômage bien supérieurs à la moyenne nationale. Comment prétendre construire une société apaisée quand une partie de son histoire est effacée ?

Les spécialistes s’accordent à dire que la reconnaissance pleine et entière de l’esclavage dans l’océan Indien pourrait être un premier pas vers une véritable réconciliation. Mais à condition que cette reconnaissance soit suivie d’actes : réparations symboliques, soutien aux associations mémorielles, intégration de ces enjeux dans les programmes scolaires.

Pour l’heure, le gouvernement français semble avoir choisi une autre voie : celle de l’oublis sélectif. Une stratégie qui, à long terme, ne fera que renforcer les frustrations et les rancœurs au sein des territoires ultramarins.

Un enjeu européen et international

Cette question dépasse les frontières françaises. Plusieurs pays européens, comme le Portugal ou l’Espagne, ont récemment adopté des lois mémorielles reconnaissant l’esclavage dans leurs anciennes colonies. La France, elle, continue de jouer la carte de la prudence, voire de l’hypocrisie. Pourtant, l’Union européenne, dans ses dernières communications, a appelé à une reconnaissance équitable de tous les crimes coloniaux, sans distinction de région ou de période.

En refusant de s’aligner sur ces standards, Paris prend le risque de s’isoler sur la scène internationale. Déjà critiquée pour son manque de transparence sur les questions postcoloniales, la France pourrait voir sa crédibilité en matière de droits humains encore s’éroder. Alors que l’extrême droite française instrumentalise régulièrement l’histoire coloniale pour servir ses discours identitaires, l’État a une responsabilité morale : celle de rétablir la vérité, toute la vérité.

Les associations de descendants d’esclaves, en France comme à l’étranger, attendent toujours une réponse. Une réponse qui tarde à venir, comme si l’océan Indien n’était qu’un lointain arrière-pays, sans importance dans le grand récit national.


Et demain ? Les scénarios possibles

Plusieurs pistes se dessinent pour l’avenir. La première serait une adoption rapide de l’amendement proposé par Emeline K/Bidi, intégrant les Codes noirs des Mascareignes et de Louisiane dans l’abrogation. Une mesure symbolique, mais nécessaire pour rétablir une forme de justice mémorielle. La seconde serait une réforme plus large des lois mémorielles, incluant enfin l’océan Indien dans les commémorations officielles. Enfin, la troisième hypothèse serait le statu quo : une continuation de la politique actuelle, où seuls les aspects les plus médiatisés de l’esclavage colonial sont reconnus.

Dans tous les cas, le débat est loin d’être clos. Les associations locales, soutenues par une partie de la gauche politique, continueront de faire pression pour que la mémoire de l’océan Indien soit enfin prise en compte. Le gouvernement Lecornu II, s’il veut éviter une nouvelle crise sociale dans les territoires ultramarins, devra tôt ou tard affronter cette question.

Une chose est sûre : l’histoire ne se laissera pas effacer indéfiniment. Et les Réunionnais, comme les Mahorais, les Guyanais et les autres peuples des outre-mer, continueront de revendiquer leur place dans le récit national. Même si Paris préfère fermer les yeux.

À propos de l'auteur

Aporie

La Cinquième République est à bout de souffle. Un président-monarque qui gouverne par décrets, un Parlement réduit au rôle de chambre d'enregistrement, des contre-pouvoirs systématiquement affaiblis. Je pose les questions que les éditorialistes mainstream évitent soigneusement : à qui profite ce système ? Pourquoi les mêmes familles politiques se partagent le pouvoir depuis quarante ans ? Comment se fait-il que les promesses de campagne soient toujours trahies ?

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Commentaires (5)

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Lacannerie

il y a 56 minutes

Encore... Bon, on va encore entendre parler de mémoire coloniale pendant 2 semaines, et puis après retour à la normale. Mouais.

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T

Tmèse

il y a 23 minutes

@lacannerie T’as raison sur un point : la France elle kiffe les effets d’annonce. Mais là, c’est pire. Effacer l’histoire, c’est pire que de rien faire. Genre on gomme les crimes parce que ça fait mal au portefeuille.

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Diogène

il y a 2 heures

Paris qui réécrit l’histoire à sa sauce. Belle performance. La France, championne du déni.

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G

GhostWriter

il y a 1 heure

@diogene Ah ouais ? Et toi tu proposes quoi concrètement ? Parce que si on veut vraiment réparer, faut pas juste en parler en commentaire. Ou alors tu veux juste jouer les Cassandre ?

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Résonance

il y a 2 heures

Nooooon mais ça va pas la tête ???!!! On efface l'histoire comme ça, ptdr... Et les victimes alors ?! Franchement, ça me donne la rage...

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