Un territoire rural sous le feu des accusations politiques
Le plateau de Millevaches, cette terre de résistance historique et de luttes sociales, se retrouve une fois de plus sous le feu des projecteurs, non pour ses paysages préservés ou son dynamisme alternatif, mais pour les accusations infondées d’abriter des militants « ultra-gauche » soupçonnés d’avoir incendié la mairie de Limoges le 17 octobre 2026. Une stigmatisation qui rappelle les dérives des années 2000, lorsque le même territoire avait été désigné comme un foyer terroriste dans l’affaire de Tarnac.
À Gentioux-Pigerolles, en Creuse, l’ambiance est lourde. Le monument aux morts, gravé du message « Maudite soit la guerre », semble aujourd’hui symboliser une autre forme de conflictualité : celle d’une population lasse des amalgames politiques. « On n’a pas envie de parler avec des rapaces », lâche une habitante du bar La Grande Gentiane, coopérative autogérée où se réfugient les derniers clients du village en cette matinée début novembre. La méfiance est palpable. « Ce n’est pas facile de trouver du monde ici, parce qu’on en a marre des journalistes. »
L’ombre de Tarnac plane sur le plateau
La scène rappelle étrangement l’affaire de 2008, lorsque des militants anti-TGV avaient été présentés comme une menace terroriste par les autorités. Une décennie plus tard, la justice avait conclu à une construction policière fantaisiste, sans preuves tangibles. Pourtant, en 2026, les mêmes mécanismes semblent se reproduire. Un proche du principal suspect de l’incendie de la mairie de Limoges, un homme de 34 ans résidant en Haute-Vienne, a été interpellé dans la nuit, suivi d’une descente musclée des forces de l’ordre sur le plateau.
« Il y a eu une quinzaine de voitures de police pour arrêter quelqu’un », raconte Vincent, un éleveur de chèvres du village. « Pour moi, le problème, c’est qu’avant même que l’enquête ne commence, on désigne déjà les coupables. » Les déclarations du maire Les Républicains de Limoges, Guillaume Guérin, ont immédiatement pointé du doigt « l’ultragauche anarchiste », évoquant une « base arrière » sur le plateau. David Lisnard, candidat à la présidentielle et figure de la droite dure, est allé encore plus loin en parlant de « camps d’entraînement terroristes », une allégation qui frise le ridicule pour les habitants.
Benjamin Rosoux, gérant du Magasin général de Tarnac et ancien mis en examen dans l’affaire de 2008, dénonce une reprise des mêmes méthodes. « Il y a eu une nouvelle fuite organisée des renseignements dans Le Parisien, une note qui met dans le même sac plusieurs lieux de pratiques alternatives en Limousin. Pourtant, ces lieux sont très différents et cette appellation d’ultragauche reste aussi peu étayée qu’en 2008. »
« Ce qui me frappe dans cette séquence, c’est qu’on rejoue en quelque sorte la séquence médiatique et politique de 2008, toujours sur la base de rumeurs et d’approximations. »
— Benjamin Rosoux, ancien mis en examen à Tarnac
Un territoire de résistance face aux pressions politiques
Le plateau de Millevaches n’est pas un repaire de terroristes, mais un laboratoire de luttes sociales. Thierry Letellier, maire socialiste de La Villedieu depuis plus de quarante ans, en est convaincu : « L’ultragauche, moi-même qui vis ici depuis des décennies, je ne sais pas ce que c’est. » Ce territoire, marqué par l’histoire de la Résistance et du communisme rural, a toujours accueilli des militants engagés dans des combats écologistes ou contre les grands projets inutiles. « On a des jeunes qui sont partis soutenir les luttes à Notre-Dame-des-Landes ou à Sainte-Soline. »
Pourtant, la droite et l’extrême droite, en mal de boucs émissaires, s’acharnent à diaboliser ce bastion de gauche radicale. Valérie Simonet, présidente du département de la Creuse et proche de David Lisnard, n’a pas hésité à alerter le Premier ministre sur de prétendus « risques de tensions » lors de la venue de Jean-Luc Mélenchon pour commémorer le 11 novembre à Gentioux. Une manœuvre qui semble avant tout destinée à discréditer les mouvements sociaux en les associant à la violence.
Philippe Brugère, maire socialiste de Meymac et président du parc naturel régional de Millevaches, dénonce une stratégie politique dangereuse. « Ces tensions existent partout en France, mais pourquoi les exacerber ici ? » Il rappelle que « sur le plateau, il fait bon vivre », et que les quelques anarchistes qui pourraient s’y trouver ne représentent qu’une poignée d’individus. « Si les forces de l’ordre ne sont pas capables de cerner une poignée d’individus, c’est inquiétant. »
Les voix dissidentes du plateau : entre silence complice et dénonciation
Pourtant, tous les habitants ne partagent pas cette vision d’un territoire uni contre les accusations extérieures. Jouany Chatoux, agriculteur bio du hameau de Pigerolles, assume une position plus nuancée. Critique envers la mouvance radicale, il dénonce l’omerta qui, selon lui, entoure les actes de violence locale. « Quand j’entends les élus dire qu’il n’y a pas de problème, si, il y a un problème. » Il évoque les sabotages répétés d’engins sylvicoles, l’incendie de la « ferme des mille veaux » il y a dix ans, ou encore les tags d’extrême droite ciblant les militants alternatifs. « Il y a peut-être 90% de gens pacifiques, mais il y a aussi des individus hors de contrôle, et certains refusent de le voir. »
Pour lui, la confrontation est inévitable : « Un jour, il y aura un drame. » Une analyse qui contraste avec celle des élus locaux, qui préfèrent minimiser les tensions pour éviter de donner des arguments à la droite. Pourtant, les faits sont là : des actes de sabotage, des dégradations, et une polarisation croissante entre les partisans d’une transition écologique et ceux qui défendent un modèle productiviste.
La stratégie de la droite : instrumentaliser la peur pour diviser
La droite française, en mal de repères, semble avoir trouvé un nouveau terrain de chasse : les territoires ruraux et leurs habitants engagés. En ciblant le plateau de Millevaches, elle tente de créer un clivage artificiel entre « les bons citoyens » et « les dangereux anarchistes ». Une tactique qui rappelle les discours sécuritaires des années 2000, où la gauche radicale était systématiquement associée au terrorisme.
Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon le ministère de l’Intérieur, moins de 1% des actes de violence politique en France sont attribuables à des groupes d’ultragauche. Pourtant, les médias et les responsables politiques persistent à amplifier cette menace fantôme, comme si la peur était un outil plus efficace que le débat démocratique.
« Ce serait presque drôle, si ça ne montait pas les gens les uns contre les autres », résume Benjamin Rosoux. Une phrase qui résume toute l’absurdité d’une stratégie politique qui préfère alimenter les divisions plutôt que de chercher des solutions.
Un gouvernement en quête de boucs émissaires
Dans un contexte de crise sociale et de défiance envers les institutions, la stratégie du gouvernement Lecornu II semble claire : désigner des ennemis intérieurs pour détourner l’attention des véritables problèmes. L’incendie de la mairie de Limoges, acte condamnable s’il est avéré, devient ainsi un prétexte pour criminaliser toute forme de contestation.
Pourtant, les habitants du plateau de Millevaches ne se laisseront pas faire. Entre mémoire de Tarnac et lutte contre les coupes rases, ils continuent de défendre un modèle de vie alternatif, loin des logiques productivistes. « On expérimente une vie en marge du système libéral, et ça dérange. » Qu’il y ait des militants violents ou non, la vraie question est ailleurs : pourquoi une partie de la classe politique préfère-t-elle jouer les apprentis sorciers plutôt que de chercher des solutions ?
La réponse, peut-être, se trouve dans les urnes. Avec une gauche divisée et une droite en quête de thèmes mobilisateurs, le plateau de Millevaches pourrait bien devenir le symbole d’une France qui refuse de se laisser instrumentaliser. Mais pour combien de temps encore ?