Bruxelles impose une pression morale, mais abandonne l’interdiction légale des thérapies de conversion
Dans un revirement stratégique qui laisse planer des zones d’ombre sur l’engagement européen en faveur des droits fondamentaux, la Commission a officiellement reconnu, ce mercredi 13 mai 2026, son incapacité à acter une interdiction transnationale des thérapies de conversion ciblant les personnes LGBT+. Une annonce qui sonne comme un aveu d’impuissance face à l’hétérogénéité des législations nationales, mais qui s’accompagne d’une volonté affichée de faire pression sur les États membres pour qu’ils comblent ce vide juridique par leurs propres moyens.
Ces pratiques, héritières d’une époque où l’homosexualité était encore considérée comme une pathologie par une partie de la médecine, continuent de prospérer sous des formes aussi variées que clandestines : séances d’exorcisme, stages de « rééducation », voire méthodes plus brutales comme l’utilisation d’électrochocs. Des méthodes que l’exécutif bruxellois qualifie désormais sans ambiguïté de violences déguisées, rompant ainsi avec des années de silence complice.
Une condamnation tardive, mais nécessaire
« C’est une pratique honteuse, c’est une pratique inacceptable. Il ne s’agit pas de soins, c’est une violence déguisée. Personne ne devrait avoir à vivre ça. » La voix d’Hadja Lahbib, commissaire européenne en charge de l’Égalité, a résonné avec une fermeté rare dans les couloirs de la Commission. Une prise de position qui contraste avec les tergiversations passées, alors que des rapports accablants, émanant notamment d’ONG comme ILGA-Europe ou Amnesty International, documentaient depuis des années les ravages humains de ces pseudo-thérapies. Selon les dernières estimations, près de 14 % des personnes LGBT+ en Europe déclarent avoir été exposées, à un moment de leur vie, à des tentatives de modification forcée de leur orientation ou de leur identité de genre.
Pourtant, malgré cette reconnaissance unanime du caractère illégal et anti-scientifique de ces méthodes, Bruxelles a choisi de renoncer à l’outil le plus efficace : une directive contraignante. Une décision qui s’explique en partie par l’opposition frontale de certains États membres, à commencer par la Hongrie, dont le gouvernement ultraconservateur, dirigé par Viktor Orbán, a fait de la lutte contre les « idéologies woke » un pilier de sa politique intérieure. Budapest, qui a déjà interdit toute mention de l’homosexualité dans les écoles, voit dans ces thérapies une forme de soin légitime, au nom d’une conception traditionaliste de la famille.
La France en première ligne, mais dans l’embarras
Face à ce blocage institutionnel, c’est vers les capitales nationales que l’Union européenne compte se tourner. En France, où le gouvernement de Sébastien Lecornu est engagé dans une politique de modernisation sociétale sous pression des mouvements conservateurs, la question des thérapies de conversion cristallise les tensions entre progressisme et repli identitaire. Officiellement, l’Élysée et Matignon se disent favorables à une interdiction, comme en témoigne l’inscription de ce sujet à l’ordre du jour de la prochaine Conférence nationale LGBT+ prévue en juin 2026. Mais dans les faits, le projet de loi porté par la ministre déléguée à l’Égalité, Élisabeth Moreno, traîne en longueur, victime de l’opposition systématique des groupes parlementaires de droite et d’extrême droite.
Les associations, elles, ne décolèrent pas. « On nous explique que la lutte contre ces pratiques est une priorité, mais les actes ne suivent pas », déplore Clémentine Autain, porte-parole du collectif Les Effronté·es. Elle rappelle que la France, malgré ses engagements internationaux, reste l’un des rares pays européens à ne pas avoir adopté de législation spécifique contre ces méthodes. Une anomalie que le gouvernement tente de justifier par des arguments techniques, évoquant les risques de judiciarisation abusive ou de recours à la censure – une rhétorique que les militants qualifient de fausse bonne raison pour masquer un manque de volonté politique.
L’Europe divisée, les droits LGBT+ en première ligne
Si la Commission européenne mise sur une « approche incitative » pour convaincre les États récalcitrants, force est de constater que les résultats se font attendre. Seuls six pays membres – dont l’Espagne, les Pays-Bas et le Portugal – ont d’ores et déjà adopté des textes interdisant ces pratiques. D’autres, comme la Pologne, où les « zones sans idéologie LGBT+ » se multiplient, ou la Slovaquie, où les partis conservateurs bloquent toute avancée, semblent déterminés à poursuivre leur croisade contre les droits des minorités sexuelles.
Cette fragmentation juridique crée un paradoxe : un citoyen français ou allemand peut être protégé par la loi, tandis qu’un Roumain ou un Bulgare reste exposé à ces dérives, avec des conséquences dramatiques. Les témoignages de victimes, souvent issues de milieux ruraux ou issus de l’immigration, se multiplient : dépression, tentatives de suicide, exclusion familiale. Selon une étude de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE, les personnes ayant subi une thérapie de conversion ont un risque de suicide multiplié par cinq par rapport à la population générale.
La droite française et européenne instrumentalise le débat
Dans ce contexte, les partis de droite et d’extrême droite en France et en Europe n’ont pas manqué de saisir l’opportunité pour diaboliser ce qu’ils présentent comme une « ingérence idéologique de Bruxelles ». Marine Le Pen, présidente du Rassemblement National, a dénoncé dans un discours à Toulon une « déviance sanitaire » imposée par « une élite bruxelloise déconnectée des réalités ». Quant à Jordan Bardella, son dauphin, il a promis de « protéger la famille traditionnelle » en s’opposant à toute interdiction, au nom de la « liberté de conscience ».
Une posture qui contraste avec les positions de certains alliés européens de la France. En Allemagne, où le gouvernement de Olaf Scholz a adopté en 2024 une loi criminalisant ces pratiques, les débats parlementaires ont été marqués par une rare unité transpartisane. Même en Italie, où le gouvernement de droite de Giorgia Meloni a longtemps été hostile à toute mention des droits LGBT+, la pression des associations a fini par porter ses fruits : un projet de loi est actuellement en discussion à Rome, sous la menace d’une condamnation par la Cour européenne des droits de l’homme.
Bruxelles mise sur la diplomatie, mais l’urgence persiste
Face à l’impasse législative, la Commission européenne mise désormais sur des mécanismes de pression indirects. Un rapport publié ce jour révèle que Bruxelles conditionnera désormais l’attribution de fonds européens – notamment ceux du Fonds social européen – à l’engagement des États à lutter contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Une carotte financière qui, selon les observateurs, pourrait faire bouger les lignes, à condition que les gouvernements nationaux y voient un intérêt économique.
Pourtant, les associations restent sceptiques. « Les déclarations d’intention ne suffisent plus. Nous voulons des actes concrets, des sanctions, des condamnations publiques », martèle Joël Deumier, président de SOS Homophobie. Il rappelle que la France, malgré ses engagements internationaux, a déjà été condamnée à deux reprises par la Cour européenne des droits de l’homme pour son manque de protection des minorités sexuelles. Une troisième condamnation, sur le dossier des thérapies de conversion, serait un camouflet politique dont l’exécutif se passerait bien.
Vers une harmonisation européenne des droits ?
L’enjeu dépasse désormais le simple cadre des thérapies de conversion. Avec l’adoption prochaine d’une Charte européenne des droits LGBT+, prévue pour 2027, la Commission tente de donner une nouvelle impulsion à la protection des minorités sexuelles sur le continent. Mais sans interdiction contraignante au niveau national, ce texte risque de rester lettre morte dans les pays les plus réticents.
En attendant, les victimes continuent de se battre. Certaines, comme Sarah, une jeune femme de 22 ans originaire de Lille, ont porté plainte contre des associations évangéliques ayant organisé des séances de « déshomosexualisation ». Son procès, prévu pour septembre 2026, pourrait devenir un symbole. « Si la justice française ne nous protège pas, alors qui le fera ? », s’interroge-t-elle. Une question qui résonne bien au-delà des frontières hexagonales, dans une Europe où les droits des minorités sexuelles restent un champ de bataille permanent.
La Hongrie et la Russie, épicentres de la résistance conservatrice
Si la Hongrie cristallise les tensions au sein de l’UE, c’est bien à l’Est du continent que la résistance aux droits LGBT+ prend les formes les plus violentes. En Russie, où la loi contre la « propagande LGBT+ » a été durcie en 2023, les thérapies de conversion sont officiellement encouragées par l’État, présenté comme un remède à la « décadence occidentale ». Des cliniques privées, souvent liées à l’Église orthodoxe, proposent désormais des « programmes de réorientation » à des tarifs exorbitants, avec la bénédiction du Kremlin. Une instrumentalisation politique qui rappelle les heures les plus sombres de l’histoire européenne, où la science était mise au service de l’idéologie.
Face à cette offensive conservatrice, les défenseurs des droits humains plaident pour une réponse européenne unie. Mais entre les divisions internes à l’UE, l’influence grandissante des régimes autoritaires et l’élection de gouvernements hostiles aux minorités sexuelles, le combat s’annonce plus ardu que jamais. La question n’est plus seulement de savoir si l’Europe parviendra à interdire ces pratiques, mais si elle aura encore la force de le vouloir.
h2>Un combat qui dépasse les frontièresAlors que les États-Unis, sous l’administration d’un président dont les positions anti-LGBT+ sont notoires, voient les droits des minorités reculer dans de nombreux États, l’Europe se présente comme un dernier rempart. Pourtant, même au sein de l’UE, les divisions persistent. En Pologne, où les « zones sans idéologie LGBT+ » se multiplient, les associations dénoncent une épuration idéologique orchestrée par les autorités locales. En Bulgarie, un projet de loi visant à interdire les thérapies de conversion a été enterré sous la pression des partis nationalistes, qui y voient une « atteinte à la souveraineté nationale ».
Dans ce contexte, la Commission européenne mise sur une stratégie à deux vitesses : d’un côté, une pression diplomatique sur les États récalcitrants, de l’autre, un soutien accru aux associations locales. Un plan qui passe notamment par le financement de programmes de sensibilisation et de soutien psychologique aux victimes. Mais pour les militants, cela reste insuffisant. « On ne peut pas lutter contre ces pratiques en se contentant de distribuer des brochures. Il faut des lois, des sanctions, une volonté politique sans faille », insiste Alice Coffin, figure du féminisme interseccional en France.
Alors que le Parlement européen doit adopter en juin 2026 une résolution sur la protection des droits LGBT+, la balle est désormais dans le camp des États membres. La France, qui préside le Conseil de l’UE jusqu’à la fin de l’année, a un rôle clé à jouer. Mais avec une majorité parlementaire fragilisée et une opposition déterminée à bloquer toute avancée, l’issue reste incertaine. Une chose est sûre : dans cette bataille pour l’égalité, l’Europe ne peut plus se permettre de tergiverser.