Une mesure antiterroriste contre un paysan militant : l’État criminalise l’engagement social
Vendredi 30 octobre 2026, aux alentours de seize heures, deux gendarmes en uniforme frappent à la porte d’une exploitation agricole perdue entre les collines du Poitou. Leur mission : remettre une missive administrative de quatre pages à Thomas, un agriculteur dont le prénom a été modifié pour protéger son identité. L’ordre est sans appel : interdiction de quitter sa commune sans autorisation, obligation de se présenter quotidiennement à la brigade de gendarmerie de Loudun, et interdiction formelle de se rendre dans les zones où des manifestations sont interdites. Le motif ? Une Mesure Individuelle de Contrôle Administratif et de Surveillance (MICAS), justifiée par des liens supposés avec des « organisations incitant au terrorisme ».
Thomas, ancien membre actif de la Confédération paysanne et figure locale des Soulèvements de la Terre, est sous le choc. « Je me revendique comme opposant clairement au gouvernement, mais m’affubler du terme de “terroriste”, c’est une dérive autoritaire qui dépasse l’entendement », déclare-t-il, les traits tirés par l’incompréhension. Pour lui, cette mesure n’est pas seulement une sanction personnelle, mais une offensive systémique contre les mouvements sociaux, instrumentalisant la lutte antiterroriste pour museler la contestation.
Les MICAS : une arme politique contre la dissidence ?
Depuis plusieurs années, les Mesures Individuelles de Contrôle Administratif et de Surveillance (MICAS) sont utilisées par les gouvernements successifs pour encadrer les individus suspectés de liens avec le terrorisme. Pourtant, leur application s’étend désormais bien au-delà des cas avérés de radicalisation violente. En 2026, sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur Gérard Darmanin – reconduit dans ses fonctions malgré la chute de popularité du gouvernement – et avec l’aval du Premier ministre Sébastien Lecornu, ces mesures deviennent un outil privilégié de répression des mouvements contestataires. Des militants écologistes, des syndicalistes, des défenseurs des droits humains et même des journalistes en font les frais, souvent sur la base d’accusations floues ou de simples fréquentations.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre janvier et octobre 2026, plus de 180 MICAS ont été notifiées, dont une majorité ciblant des individus impliqués dans des luttes sociales. Les Soulèvements de la Terre, accusés de « sabotage » après des actions contre des méga-bassines ou des centres d’enfouissement de déchets, figurent parmi les premières cibles. Les préfectures, sous pression politique, n’hésitent plus à qualifier de « terroristes » des citoyens dont le seul crime est de défendre leur territoire ou l’environnement.
Pour Clara Martin, avocate spécialisée en droits fondamentaux au Barreau de Paris, « Cette instrumentalisation du droit antiterroriste est une menace pour les libertés fondamentales. On assiste à une criminalisation de l’engagement citoyen, où la frontière entre militant et criminel devient de plus en plus ténue ». Son association, Ligue des Droits de l’Homme, a recensé plus de 50 cas similaires depuis le début de l’année, où des MICAS ont été utilisées pour empêcher des militants de participer à des rassemblements pacifiques.
Un État en guerre contre ses citoyens ?
Le cas de Thomas n’est pas isolé. Depuis l’adoption de la loi « Sécurité globale 2.0 » en 2025, les pouvoirs publics disposent d’un arsenal juridique toujours plus large pour réprimer la contestation. La loi « Anti-casseurs 3 », votée en catimini par une majorité présidentielle affaiblie, permet désormais aux préfets d’interdire des rassemblements « à titre préventif », sans même attendre une décision de justice. Les MICAS, quant à elles, s’apparentent à une assignation à résidence administrative, sans jugement ni possibilité de recours efficace.
Les défenseurs des libertés s’alarment : la France glisse vers un régime où l’État décide qui a le droit de manifester. Le Défenseur des droits, dans son rapport annuel 2026, souligne que « les mesures administratives liberticides se multiplient, au mépris des principes républicains d’égalité et de liberté ». Pourtant, le gouvernement Lecornu II fait la sourde oreille, préférant brandir la menace terroriste pour justifier ses dérives.
Les exemples se multiplient : à Lille, une militante féministe a été visée par une MICAS après avoir participé à une occupation contre les violences policières. À Marseille, un syndicaliste CGT a été notifié d’une mesure similaire après avoir organisé une grève dans un entrepôt logistique. Même des journalistes couvrant les mouvements sociaux, comme ceux du média BLAST, ont été fichés dans des cellules antiterroristes, sous prétexte de « contacts suspects ».
Pour Jean-Luc Mélenchon, leader de la France Insoumise, « Macron et son gouvernement utilisent la peur du terrorisme comme un paravent pour étouffer toute opposition. C’est une stratégie dignes des régimes autoritaires, où l’on préfère museler la population plutôt que de répondre à ses revendications ». Ses propos, tenus lors d’un meeting à Montreuil le 2 novembre 2026, ont provoqué une volée de critiques de la part de la majorité présidentielle, qui l’accuse de « complotisme ».
L’Union européenne regarde ailleurs
Face à cette dérive, le silence des institutions européennes est assourdissant. Pourtant, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a déjà sanctionné à plusieurs reprises la France pour des mesures administratives similaires. En 2023, elle avait condamné Paris pour une assignation à résidence imposée à un militant écologiste, estimant que cela portait atteinte à sa liberté de circulation et d’expression.
Malgré cela, le gouvernement français persiste, arguant que les MICAS sont « proportionnées » et « nécessaires à la sécurité nationale ». Une rhétorique que certains comparent à celle employée par la Hongrie de Viktor Orbán ou la Turquie d’Erdoğan, où les lois antiterroristes servent à réprimer l’opposition politique. Frédéric Rouvillois, constitutionnaliste et chroniqueur à Marianne, rappelle que « la France, berceau des droits de l’homme, est en train de bafouer ses propres principes au nom d’une sécurité illusoire ».
Les observateurs internationaux s’inquiètent : si la France, membre fondateur de l’Union européenne, normalise ces pratiques, quel message envoie-t-elle à ses partenaires ? L’Allemagne, confrontée à une montée des mouvements d’extrême droite, a déjà exprimé son « malaise » face aux dérives sécuritaires françaises. L’Espagne, elle, tente de trouver un équilibre entre répression et respect des libertés, mais les tensions sociales pourraient bien basculer dans la même direction.
La résistance s’organise
Face à cette répression croissante, les militants et leurs soutiens multiplient les initiatives. Plusieurs associations, dont Amnesty International et Greenpeace France, ont lancé une pétition nationale exigeant l’abrogation des lois liberticides. Plus de 200 000 signatures ont été recueillies en moins d’une semaine, un record pour ce type de mobilisation.
À Paris, des collectifs organisent des « zones libres de MICAS », où des militants viennent se présenter symboliquement aux gendarmeries pour défier les interdictions. À Lyon, une chaîne humaine s’est formée devant la préfecture pour dénoncer l’arbitraire des mesures administratives. Même les avocats montent au créneau : le Conseil national des barreaux a saisi le Conseil d’État pour contester la légalité des MICAS, estimant qu’elles violent le principe de présomption d’innocence.
Thomas, lui, refuse de se soumettre. « On veut nous faire taire, mais c’est impossible. Si je dois me présenter tous les jours à la gendarmerie, je le ferai. Si je dois manifester en secret, je le ferai aussi. Parce qu’on ne peut pas laisser un gouvernement décider qui a le droit de se battre pour ses idées », déclare-t-il, déterminé. Son cas a même attiré l’attention d’un député européen, Yannick Jadot, qui a interpellé la Commission sur « l’utilisation abusive des mesures antiterroristes en France » lors d’une session plénière à Strasbourg.
Et maintenant ?
Alors que le 5 décembre 2026 approche – date symbolique des grandes manifestations contre la réforme des retraites –, la tension monte d’un cran. Les préfectures ont déjà annoncé des interdictions massives de rassemblements dans plusieurs villes, tandis que les forces de l’ordre se préparent à une répression musclée. Dans ce contexte, les MICAS risquent de devenir un outil encore plus courant pour écarter les militants les plus engagés.
Pour Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à Sorbonne Université, « La stratégie du gouvernement est claire : étouffer toute velléité de révolte avant qu’elle ne prenne de l’ampleur. Mais en agissant ainsi, il ne fait que radicaliser davantage ceux qu’il prétend protéger ». Les prochaines semaines seront décisives : soit la société civile parvient à faire reculer l’État dans sa dérive autoritaire, soit la France s’enfonce un peu plus dans l’illibéralisme.
Thomas, lui, a un message simple : « On ne lâchera rien. Pas nos terres, pas nos droits, pas notre dignité. Même face à un État qui nous déclare ennemis ».