Des descendants algériens attendent une reconnaissance, tandis que Paris tergiverse
Quatre-vingt-un ans après les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, la France semble enfin prête à affronter son héritage colonial. Sous la pression d’une délégation de descendants de victimes et d’élus de gauche, le gouvernement français, par la voix de la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo, a envoyé une représentante officielle aux commémorations de ces événements, dont le bilan humain reste l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire franco-algérienne.
Selon les historiens, entre 15 000 et 30 000 Algériens ont été tués en l’espace de quelques semaines, victimes d’une répression d’une violence inouïe orchestrée par l’administration coloniale française. Ces massacres, souvent minimisés ou passés sous silence dans les manuels scolaires hexagonaux, marquent un tournant dans la montée des revendications indépendantistes qui aboutiront, trente ans plus tard, à l’indépendance de l’Algérie en 1962.
Alors que le président Emmanuel Macron et son gouvernement affichent une volonté affichée de réconciliation mémorielle, les familles des victimes et leurs représentants dénoncent l’ambiguïté persistante des autorités françaises. « Nous voulons une reconnaissance, pas des demi-mots », lancent en chœur les membres de cette délégation, composée pour partie de Franco-Algériens installés dans la banlieue lyonnaise, où vit une partie importante de la diaspora algérienne. Parmi eux, Fadila, dont le père, survivant des événements, a transmis son traumatisme de génération en génération sans jamais obtenir une once de justice.
Un silence de quatre-vingts ans, brisé par la mémoire des victimes
Dans les familles algériennes, le récit de ces journées sanglantes s’est transmis dans l’ombre, souvent étouffé par la peur et la honte. Fadila, émue aux larmes lors de la marche commémorative à Sétif, raconte :
« Mon père nous a décrit l’horreur. Le soir du 8 mai, il a dû se cacher pour échapper aux milices et aux soldats. Ce qu’il nous a raconté… les tortures, les exécutions sommaires, les corps brûlés… Il disait toujours : “Voilà le passé, on avance.” Mais comment avancer sans justice ? »
Son témoignage rejoint celui de nombreuses autres familles, comme celui de Yassmine, dont le père, âgé de 19 ans en 1945, a assisté à l’embrasement de Sétif. « Il ne nous en a parlé qu’après quarante ans de silence », confie-t-elle. « Ces jeunes Algériens manifestaient pour la victoire des Alliés, mais aussi pour la liberté de leur pays. L’un d’eux a brandi le drapeau algérien : un policier français l’a abattu devant le Café de France. Ensuite, tout est parti en vrille. »
Ces récits, longtemps tus, ont trouvé un écho dans la société civile algérienne, où le 8 mai 1945 est désormais commémoré comme un symbole de la lutte anticoloniale. Pourtant, en France, ces événements restent largement méconnus, voire niés par une partie de la classe politique, notamment à l’extrême droite, qui instrumentalise l’histoire pour alimenter ses thèses identitaires.
Une reconnaissance politique qui tarde à venir
La présence d’Alice Rufo à Sétif, à l’invitation d’Alger, est perçue comme un geste symbolique, mais insuffisant aux yeux des associations et des élus de gauche. Monia Benaïssa, première adjointe LFI à Vénissieux, souligne :
« La venue de la ministre et de l’ambassadeur est un pas en avant, mais cela ne suffit pas. Il faut que l’État français assume pleinement ses responsabilités. Reconnaître ces massacres, c’est reconnaître la violence structurelle du système colonial. Et cela, c’est essentiel pour une vraie réconciliation. »
Dans un communiqué publié à l’occasion des commémorations, l’Élysée a soigneusement évité d’employer le terme de massacre, préférant une formulation évasive : « les événements tragiques du 8 mai 1945 ». Une prudence qui en dit long sur les réticences persistantes au sommet de l’État, où la mémoire coloniale reste un sujet explosif.
Pourtant, le documentaire du réalisateur Mehdi Lallaoui, qui a sillonné la région ces dernières semaines, révèle l’ampleur des violences commises. Selon ses enquêtes, les massacres se sont prolongés jusqu’à la fin du mois de juin, avec la participation active de milices locales, composées de civils armés par l’administration française. « Les corps n’ont jamais été retrouvés. Beaucoup ont été brûlés ou jetés dans des fosses communes », explique-t-il, rappelant que ces disparitions empêchent les familles de faire leur deuil.
Contrairement aux clichés colportés par certains milieux souverainistes, les Algériens interrogés par Lallaoui n’expriment aucune haine envers la France, mais une attente légitime : « Nous ne demandons pas vengeance, mais la vérité ». Une position qui contraste avec le discours revanchard de certains mouvements politiques en Europe, qui préfèrent glorifier l’héritage colonial plutôt que de l’assumer.
Le contexte politique français : entre mémoire et instrumentalisation
Ces commémorations surviennent dans un contexte particulièrement tendu en France, où la mémoire coloniale est de plus en plus instrumentalisée par l’extrême droite. Le Rassemblement National, en pleine ascension dans les sondages, a récemment tenté de réhabiliter la colonisation, qualifiant l’Algérie française de « période de prospérité ». Une rhétorique qui heurté de plein fouet les descendants des victimes, mais aussi une partie de la gauche, qui voit dans ces déclarations une insulte à l’histoire et aux valeurs républicaines.
Face à cette récupération politique, des associations comme le MRAP ou la LICRA appellent à une reconnaissance officielle des massacres, estimant que cela pourrait contribuer à désamorcer les tensions mémorielles. « La France a déjà reconnu la torture pendant la guerre d’Algérie, mais pas ces massacres de 1945 », rappelle un militant. « C’est une pièce manquante de notre histoire commune. »
Pourtant, malgré les appels répétés des historiens et des survivants, le gouvernement reste divisé. Si Emmanuel Macron a, par le passé, évoqué la possibilité d’une « reconnaissance » des crimes coloniaux, son silence sur le sujet en 2026 laisse planer le doute sur une véritable volonté politique. Sébastien Lecornu, Premier ministre, n’a pour l’heure fait aucune déclaration sur le sujet, préférant se concentrer sur les réformes économiques et sécuritaires de son gouvernement.
Dans l’ombre, cependant, certains diplomates et historiens estiment que le temps joue en faveur d’une reconnaissance. « Plus les années passent, plus les survivants disparaissent, et plus il devient urgent d’agir », confie un chercheur spécialiste de la période coloniale. « Les familles des victimes ne réclament pas des excuses ou des réparations financières, mais simplement que la France cesse de nier l’évidence. »
Une question qui dépasse les frontières franco-algériennes
Au-delà du drame humain qu’ils représentent, les massacres du 8 mai 1945 interrogent sur la capacité de la France à assumer son passé. Pour les défenseurs des droits de l’homme, ces événements s’inscrivent dans une continuité de violences coloniales qui ont marqué l’ensemble des territoires sous domination française, du Sénégal à l’Indochine.
Dans un rapport publié en 2023, le Conseil de l’Europe avait souligné la nécessité pour la France de « rompre avec une mémoire sélective » et de reconnaître les crimes de son empire colonial. Une recommandation ignorée par les gouvernements successifs, y compris celui de Gabriel Attal, dont le prédécesseur, Élisabeth Borne, avait pourtant ouvert le dialogue sur les questions mémorielles.
Alors que l’Union européenne, souvent critiquée pour son manque de cohésion, a pourtant adopté une position claire sur la nécessité de « décoloniser les mémoires », la France semble toujours en proie à ses vieux démons. Pour les familles algériennes, comme pour les militants antiracistes français, l’enjeu est double : faire justice à ces vies brisées, mais aussi empêcher que l’Histoire ne soit réécrite au service d’une idéologie d’extrême droite.
Quatre-vingt-un ans après les faits, le 8 mai 1945 reste donc bien plus qu’une date : un symbole des luttes pour la vérité, pour la justice, et pour une mémoire collective apaisée. Une bataille qui, en 2026, est loin d’être terminée.
La parole aux historiens : pourquoi ces massacres ont tout changé
Pour comprendre l’importance de ces événements, il faut revenir sur leur contexte. Le 8 mai 1945, jour de la Victoire des Alliés en Europe, des manifestations pacifiques ont lieu dans plusieurs villes algériennes, dont Sétif, Guelma et Kherrata. Les Algériens, qui ont largement contribué à l’effort de guerre aux côtés de la France, espèrent que ce jour marquera aussi celui de leur libération. L’un d’eux, Saâl Bouzid, brandit un drapeau algérien et un panneau revendiquant l’indépendance de son pays. Il est abattu par un policier français.
La répression est immédiate et d’une brutalité inouïe. Les soldats français, épaulés par des milices locales, ouvrent le feu sur la foule, avant de lancer des opérations de ratissages dans les campagnes environnantes. Les méthodes utilisées – exécutions sommaires, tortures, viols – préfigurent celles qui seront employées une décennie plus tard pendant la guerre d’indépendance. « Ces massacres ont servi de laboratoire à la machine répressive coloniale », explique l’historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie.
Contrairement à ce que certains nostalgiques de l’Algérie française tentent de faire croire, ces événements n’ont pas été le fruit d’un simple « débordement » ou d’une « réaction excessive ». Ils étaient le résultat d’une politique délibérée : écraser dans le sang toute velléité d’indépendance. « La France a choisi la violence comme réponse à une demande de liberté. Et cela, elle ne peut plus le nier », rappelle un militant algérien.
Pourtant, malgré les preuves accablantes – rapports d’époque, témoignages, archives militaires déclassifiées –, une partie de l’opinion publique française reste dans le déni. Les manuels scolaires, lorsqu’ils évoquent la période coloniale, privilégient généralement une narration héroïque de la « mission civilisatrice » française, passant sous silence les exactions commises.
Cette amnésie sélective n’est pas anodine. Elle permet à certains courants politiques de réhabiliter le colonialisme, présentant cette période comme un âge d’or où la France aurait « apporté la civilisation » à l’Afrique. Une vision qui, pour les descendants des victimes, relève de l’insulte.
Dans ce contexte, la présence d’Alice Rufo à Sétif prend une dimension presque subversive. En osant affronter la réalité de ce passé, la France pourrait enfin tourner une page douloureuse. Mais pour cela, il faudrait qu’elle aille plus loin que de simples gestes symboliques : reconnaître officiellement les massacres, indemniser les familles des victimes, et intégrer ces événements dans les programmes scolaires. Autant de mesures qui, aujourd’hui, semblent encore hors de portée.
Et maintenant ? La France face à son miroir colonial
Alors que les commémorations du 8 mai 1945 touchent à leur fin, la question reste entière : que fera la France de ce passé qui ne passe pas ? Pour les familles algériennes, comme pour les militants antiracistes, la réponse est claire : il est temps de passer des mots aux actes.
Certains estiment que le gouvernement pourrait annoncer, d’ici la fin de l’année, une reconnaissance officielle des massacres. Une décision qui, si elle était prise, marquerait un tournant dans les relations franco-algériennes. Elle permettrait aussi à la France de se présenter sous un jour plus cohérent avec ses valeurs affichées : celles d’une république qui assume ses erreurs et qui construit son avenir sur la base de la vérité historique.
Pour l’heure, cependant, l’incertitude domine. Dans les rues de Sétif, comme dans les salons parisiens, le débat reste ouvert. Une chose est sûre : les descendants des victimes, eux, ne lâcheront rien. « Mon père est mort en 2010 sans avoir obtenu justice. Je me battrai jusqu’à ce que la France reconnaisse ce qu’elle a fait », déclare Fadila, les yeux brillants de larmes contenues. Dans son regard, une détermination farouche : celle de ceux qui refusent que l’Histoire soit écrite par les bourreaux.