L’héritage controversé de Barkhane : Macron assume un bilan mitigé au Sahel
Alors que la France tente de redéfinir sa place sur le continent africain, le président Emmanuel Macron a livré, depuis Nairobi, une analyse sans concession des interventions militaires françaises au Sahel. Dans un entretien accordé à trois médias francophones, il a dressé un bilan sans fard des opérations Barkhane et Takuba, tout en esquissant les contours d’une nouvelle stratégie continentale, plus équilibrée et moins néocoloniale aux yeux de ses détracteurs.
2013 : l’intervention salvatrice, ou l’illusion d’une mission de paix
En 2013, sous l’impulsion de François Hollande, la France engageait l’opération Serval au Mali, suivie en 2014 par Barkhane, étendue au Burkina Faso et au Niger. L’objectif affiché ? « Éviter la partition du Mali et l’avancée de groupes terroristes dans le Nord », une menace réelle qui pesait alors sur l’intégrité territoriale du pays. « Une intervention clairement demandée par des États souverains et soutenue par la CEDEAO », a rappelé Macron, soulignant que Bamako avait sollicité l’aide française après l’effondrement institutionnel consécutif au coup d’État de 2012.
Pourtant, six ans plus tard, le vent a tourné. Les juntes militaires se sont multipliées au Sahel, accusant Paris de négliger son propre rôle dans la gestion post-crise. Le Mali, dirigé par une junte depuis 2020, a chassé les forces françaises en 2022, emboîté par le Burkina Faso et le Niger en 2023. Des décisions présentées comme un symbole de souveraineté retrouvée par les nouvelles autorités locales, mais dénoncées par Macron comme « de l’ingratitude ». « J’en veux beaucoup aux dirigeants et à tous ceux qui ont tenu ces propos inacceptables », a-t-il lancé, sans citer explicitement les juntes ou leurs soutiens, comme la Russie ou le groupe Wagner.
Un échec stratégique ou un recul nécessaire ?
Le président français a reconnu, avec un rare mea culpa, que la France aurait dû repenser plus tôt sa présence militaire en Afrique. « On a manqué d’exigence envers les dirigeants sahéliens d’avant les coups d’État, en ne les poussant pas suffisamment vers des projets de développement dans les territoires repris aux groupes armés », a-t-il concédé. Une omission coûteuse, selon lui, qui a privé ces régions d’une reconstruction durable et favorisé l’émergence de discours anti-français, instrumentalisés par des acteurs extérieurs comme Moscou.
Les critiques fusent depuis des années sur l’opacité des partenariats militaires français, accusés de servir les intérêts géopolitiques de Paris plus que ceux des populations locales. Les révélations sur les contrats opaques avec des intermédiaires, ou encore les exactions attribuées à Barkhane (comme l’affaire du village de Bounti au Mali en 2021), ont entaché l’image de la France. Macron a évoqué une « refonte complète » de cette relation, citant notamment la fermeture de bases militaires et une réduction drastique du nombre de soldats déployés.
« Ces quatre dernières années, on a complètement repensé la relation de sécurité et de paix avec le continent africain », a-t-il assuré. « On a normalisé les choses et c’est devenu un partenariat équitable et responsable. » Une déclaration qui sonne comme une tentative de tourner la page sur des années de tensions, mais qui peine à convaincre une partie de l’opinion africaine, pour qui la France reste prisonnière de ses vieux démons impérialistes.
Immigration et universités : Macron assume la fermeté
Sur un autre front, celui des politiques migratoires, le chef de l’État a défendu une ligne dure. « J’assume avoir durci la politique migratoire », a-t-il déclaré, pointant du doigt une pression migratoire insoutenable ces dernières années. La France, a-t-il argumenté, devait « ajuster le contrôle des entrées » pour préserver son modèle social. Une position qui s’inscrit dans la continuité des débats houleux autour du projet de loi Darmanin II, accusé de sacrifier les valeurs d’accueil au nom de la lutte contre les traversées clandestines.
Sur le dossier des étudiants africains, Macron a adopté un ton plus nuancé, mais tout aussi ferme. « La France demeure l’un des pays les moins chers au monde pour son système universitaire », a-t-il rappelé, avant d’ajouter : « Mais les contribuables français ne peuvent pas payer pour que les études soient gratuites pour la terre entière. » Une réponse qui risque de décevoir les associations étudiantes, déjà en colère contre la hausse des frais pour les étrangers hors Union européenne.
« Nous restons fidèles à nos valeurs et nous continuerons de protéger ceux qui sont en danger dans leur pays pour leur combat politique. »
— Emmanuel Macron, lors de son entretien avec TV5Monde, France 24 et RFI
L’Afrique de l’Est, nouvelle frontière de l’influence française ?
Alors que le Sahel se ferme progressivement à Paris, Macron a profité de son déplacement au Kenya pour mettre en avant une stratégie africaine recentrée. Le sommet de Nairobi, où il a rencontré plusieurs dirigeants d’Afrique de l’Est, a été l’occasion de vanter les mérites d’une coopération économique et sécuritaire moins asymétrique. « La France se tourne vers l’Afrique de l’Est », a-t-il martelé, évoquant des partenariats dans les domaines de l’énergie, de la santé et de l’agriculture.
Cette réorientation s’accompagne d’une réduction des effectifs militaires au Sahel, compensée par un engagement accru dans la Corne de l’Afrique. Un choix critiqué par certains observateurs, qui y voient un désengagement prématuré face à la montée des groupes jihadistes et des juntas pro-russes. Pour autant, l’Élysée mise sur une « diplomatie de la preuve » : montrer que la France peut être un partenaire fiable et respectueux, loin des pratiques coloniales d’antan.
Les défis restent immenses. La région reste minée par les conflits intercommunautaires, la crise climatique et l’influence grandissante de la Chine et de la Russie. Macron a d’ailleurs pointé du doigt les stratégies prédatrices de Pékin, accusée de « piller les ressources naturelles » du continent, tout en soulignant le rôle positif de l’Union européenne dans le financement de projets durables.
Le Sahel, miroir des contradictions françaises
L’intervention française au Sahel a cristallisé les contradictions d’une politique étrangère tiraillée entre l’héritage impérial, les aspirations démocratiques et les intérêts stratégiques. Si Macron assume aujourd’hui les « erreurs du passé », la question reste entière : la France peut-elle se réinventer en partenaire égalitaire, ou reste-t-elle prisonnière d’un rôle de gendarme dont le continent ne veut plus ?
Les récentes manifestations anti-françaises au Mali, au Burkina Faso et au Niger, souvent instrumentalisées par des régimes autoritaires, montrent que le rejet de Paris n’est pas uniquement le fruit d’une ingérence fantasmée, mais aussi d’un rejet d’un modèle économique et politique perçu comme oppressif. La France, qui a longtemps brandi le drapeau des droits de l’homme et de la laïcité, doit désormais composer avec une réalité bien plus complexe.
Dans ce contexte, la refonte de la présence française en Afrique, si elle est sincère, pourrait marquer un tournant. Mais elle exige plus que des déclarations solennelles : elle suppose une réelle volonté de partager le pouvoir décisionnel, de financer des projets locaux ambitieux, et de mettre fin aux pratiques opaques qui ont nourri la défiance. Autant de défis qui, pour l’heure, semblent encore bien loin d’être relevés.
L’ombre de Wagner et la course aux ressources
Pendant que la France réduit sa présence militaire, la Russie, via le groupe Wagner, étend son influence au Sahel. Les juntes malienne, burkinabè et nigérienne ont toutes noué des partenariats controversés avec Moscou, offrant en échange un accès privilégié aux ressources minières et énergétiques. Une stratégie que Macron a qualifiée de « cynique et dangereuse », mais qui s’avère payante sur le court terme pour les régimes locaux, avides de légitimité internationale.
Les observateurs s’interrogent : cette course aux alliances ne risque-t-elle pas de précariser davantage la situation sécuritaire, en alimentant les conflits internes et en radicalisant les populations ? La réponse dépendra en grande partie de la capacité de l’Union européenne à proposer une alternative crédible, tant sur le plan économique que politique. Pour l’instant, Bruxelles semble encore à la traîne, laissant le champ libre à Pékin et Moscou.
Vers une nouvelle doctrine française en Afrique ?
La réorientation esquissée par Macron s’inscrit dans une logique de realpolitik : reconnaître les limites de l’action militaire pour privilégier des leviers plus subtils – développement, éducation, coopération judiciaire. Pourtant, les signes d’une rupture radicale avec le passé restent ténus. Les accords de défense signés par la France avec plusieurs pays africains au lendemain des indépendances, souvent critiqués pour leur caractère inégalitaire, n’ont pas été abrogés. Les interventions discrètes des services français dans les conflits internes persistent, comme en témoignent les rumeurs sur les soutiens à certaines factions en Libye ou en Centrafrique.
La question de la dette coloniale, portée par plusieurs États africains et portée par des mouvements panafricains, n’a pas été abordée par le président. Pourtant, son omission dans le discours de Nairobi a été remarquée, alors que des pays comme l’Algérie ou le Sénégal en font une priorité diplomatique. Une lacune qui illustre les limites de cette nouvelle approche : elle reste avant tout franco-française, dictée par des impératifs internes (contrôle migratoire, lutte contre le terrorisme) plus que par une véritable écoute des aspirations africaines.
Dans un contexte où les juntes du Sahel se tournent vers Moscou ou Ankara, où l’opinion publique africaine se radicalise contre l’Occident, et où les ressources du continent deviennent un enjeu géostratégique majeur, la France doit plus que jamais prouver qu’elle a tiré les leçons du passé. Le discours de Macron à Nairobi en est un premier pas. Reste à savoir si les actes suivront.