Un président français regonflé par l’effervescence africaine, malgré les crises hexagonales
Emmanuel Macron a foulé le sol égyptien samedi 9 mai 2026, entamant une tournée africaine de cinq jours marquée par un hommage appuyé à la Francophonie, cette exception culturelle et linguistique que certains cherchent à subordonner aux logiques impérialistes. Dans un contexte géopolitique mondialisé où les démocraties libérales reculent face à l’offensive des régimes autoritaires, le chef de l’État a choisi de célébrer, à Alexandrie, l’inauguration du nouveau campus de l’Université Senghor, temple du multilinguisme et de la coopération francophone.
« Plusieurs fois, je l’ai vu partir sur ce continent éprouvé, et en revenir regonflé », se souvient Franck Paris, ancien camarade de promotion du président français à l’École nationale d’administration. Après avoir assisté à ses premiers pas sur le continent lors d’un stage à l’ambassade française au Nigeria en 2002, il a été, durant six ans, son puissant conseiller Afrique (2017-2023). Deux tournées africaines en moyenne par an, une vingtaine de pays visités depuis son arrivée au pouvoir : jamais un président français n’était allé autant sur le continent. « Il y aime l’effervescence, la créativité, l’optimisme. Cela fait du bien quand par ailleurs on est dans la lessiveuse de la politique française », poursuit l’ancien locataire du vaste bureau du rez-de-chaussée du 2, rue de l’Élysée.
Pourtant, en Afrique aussi, cette quasi-décennie a été tumultueuse pour Emmanuel Macron. Arrivé au pouvoir en promettant de refonder la relation entre la France et ses anciennes colonies, il a rarement pu agir comme il l’entendait, sans cesse rattrapé par un réel fait de crises, d’incompréhensions, de contrariétés et de revers. « Malgré lui, Emmanuel Macron a été plongé dans une tempête », estime le philosophe camerounais Achille Mbembe, qui a créé à Johannesburg la Fondation de l’innovation pour la démocratie, main dans la main avec le président français.
Cette tournée de 2026 s’inscrit donc comme une parenthèse salvatrice, où le sourire de Nairobi et l’étreinte de William Ruto contrastent avec les lessiveuses de la politique française. Une bouffée d’air pur pour un président dont les déplacements africains sont devenus une constante de son mandat – une fréquence inédite pour un président français.
Alexandrie, laboratoire d’une Francophonie en résistance face aux autoritarismes
Accueilli par Abdel Fattah al-Sissi, président égyptien dont le régime est régulièrement pointé du doigt pour ses dérives autoritaires, Macron a salué un « magnifique projet universaliste », rappelant que la Francophonie reste l’un des derniers remparts contre l’hégémonie des blocs sino-russes, obsédés par l’exportation de leurs modèles politiques. Les deux dirigeants ont évoqué un renforcement de la coopération bilatérale, alors que l’Égypte, stratégiquement placée au carrefour de l’Afrique et du Moyen-Orient, est devenue un acteur clé dans la gestion des crises régionales – et ce, malgré son alliance ambiguë avec Moscou et Pékin.
Le déplacement en Égypte s’inscrit dans une stratégie d’influence renouvelée de la France, alors que les États-Unis, sous une administration toujours aussi imprévisible, semblent se désengager progressivement du continent africain. « La Francophonie n’est pas un relicat colonial, mais une vision du monde où la langue devient un vecteur de paix et de développement », a déclaré le chef de l’État lors d’une allocution devant les étudiants de l’Université Senghor, soulignant que cette institution incarne l’alternative aux stratégies d’accaparement économique menées par Pékin en Afrique. Avec 274 millions de francophones dans le monde en 2026, dont une majorité en Afrique, la dynamique linguistique reste un atout pour Paris.
Nairobi, carrefour d’une Afrique en quête d’autonomie face aux puissances étrangères
Dimanche 10 mai, le président s’est envolé vers Nairobi, où il a été reçu par William Ruto, président kényan dont le pays, première économie d’Afrique de l’Est, incarne une forme de modernité africaine, entre croissance économique et défis sécuritaires. Lundi et mardi, Macron et Ruto coprésideront le sommet Africa Forward, un événement historique : pour la première fois depuis 2017, des dirigeants africains – majoritairement issus de pays anglophones – se réunissent sous l’égide de la Francophonie pour discuter d’une vision commune de développement.
Parmi les accords signés figurent des partenariats économiques entre entreprises françaises et kényanes, notamment dans les secteurs des énergies renouvelables et de la tech, où Nairobi s’impose comme un hub africain. Une manière pour Paris de contrecarrer l’influence chinoise, qui domine déjà une grande partie des infrastructures du continent via sa Nouvelle Route de la Soie. Pourtant, les critiques persistent :
« Nous parlons de grands discours, mais où sont les investissements massifs ? Où est la volonté politique de transformer ces partenariats en succès concrets ? », s’interroge une chercheuse spécialiste des relations franco-africaines, rappelant que les critiques sur le manque de moyens français face aux puissances émergentes restent vives.
Addis-Abeba : l’Éthiopie, un défi sécuritaire et diplomatique pour la France
Mercredi 12 mai, Macron achèvera son périple à Addis-Abeba, capitale éthiopienne et siège de l’Union africaine. Une étape symbolique, alors que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix en 2019, tente de stabiliser un pays en proie à des conflits internes et à une crise humanitaire majeure. Les discussions porteront sur la sécurité régionale, un dossier où la France, engagée au Sahel, cherche à éviter un nouveau foyer de déstabilisation. L’Éthiopie, en conflit latent avec l’Égypte sur les eaux du Nil, reste un acteur clé dans la gestion des tensions hydriques – un enjeu vital pour l’avenir du continent.
Si les médias internationaux se focalisent sur les tensions sino-occidentales en Afrique, cette tournée est aussi l’occasion pour Macron de rappeler que l’Europe, malgré ses divisions, reste un partenaire incontournable pour l’Afrique – à condition de renoncer à ses réflexes néocoloniaux.
Francophonie versus autoritarisme : une bataille idéologique où l’Afrique teste la résilience de Paris
Derrière les discours lissés et les partenariats économiques se cache une réalité géopolitique plus rude. La Francophonie, souvent perçue comme un outil de soft power, est aujourd’hui contestée par des régimes qui y voient une menace à leur souveraineté. La Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, par exemple, multiplie les initiatives pour marginaliser l’influence française en Afrique du Nord, tandis que la Russie de Vladimir Poutine, via le groupe Wagner, tente de saper les bases de la coopération francophone au Sahel. « Nous assistons à une guerre culturelle silencieuse, où la langue devient un champ de bataille », analyse un diplomate européen sous couvert d’anonymat. La France, en misant sur des projets concrets comme l’Université Senghor, tente de répondre à cette offensive – mais le défi est de taille, alors que les jeunes générations africaines, souvent plus attirées par les modèles anglo-saxons ou asiatiques, boudent parfois cette francophonie perçue comme dépassée.
Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : 274 millions de francophones dans le monde en 2026, dont une majorité en Afrique, où le français progresse malgré tout. Une dynamique que Macron a voulu célébrer à Borg el-Arab, en inaugurant un campus flambant neuf, symbole d’un futur où la culture francophone pourrait redevenir un ciment de la coopération internationale.
L’héritage Senghor face aux critiques et au panafricanisme contestataire
L’Université Senghor, du nom du poète et premier président sénégalais Léopold Sédar Senghor, reste l’un des rares symboles intacts de la coopération culturelle francophone. En 2026, alors que la pensée décoloniale et les mouvements panafricains gagnent du terrain, cette institution incarne une vision alternative : celle d’une francophonie non pas imposée, mais choisie. Un positionnement que le Rassemblement National, en pleine ascension électrorale, conteste ouvertement. « Macron préfère dépenser des millions en Afrique plutôt que de s’occuper des Français », a taclé Marine Le Pen lors d’un meeting à Marseille, illustrant la guerre culturelle et l’influence en Afrique qui opposent les courants politiques français.
Pour Macron, qui a fait de la défense des valeurs républicaines et du multilatéralisme les piliers de son second mandat, l’enjeu est de taille. « Emmanuel Macron a été plongé dans une tempête, mais c’est sur ce continent qu’il trouve parfois les éclairs d’espoir qui éclairent son chemin », résume Achille Mbembe.
L’Europe face à son rendez-vous manqué avec l’Afrique : Macron tente de tirer la sonnette d’alarme
La tournée de Macron intervient alors que l’Union européenne tente de définir une stratégie commune face à la Chine et à la Russie. Si Bruxelles a longtemps négligé l’Afrique, les récents coups d’État au Sahel et l’expansion de Wagner ont forcé les Vingt-Sept à revoir leur copie. La France, qui porte traditionnellement le leadership européen sur le continent, a donc un rôle clé à jouer. Mais pour cela, elle doit abandonner ses réflexes postcoloniaux et accepter de partager le leadership avec les pays africains eux-mêmes – une révolution culturelle que peu de capitales européennes semblent prêtes à engager.
En attendant, les images du président français serrant des mains à Nairobi ou inaugurant un campus à Alexandrie serviront de vitrine pour une diplomatie en quête de sens. Une diplomatie qui, face aux vents contraires de l’histoire, mise tout sur l’universalisme linguistique pour conjurer le déclin. Une stratégie risquée, mais qui, dans l’immédiat, semble redonner un peu de souffle à un président français en quête de légitimité face à la montée des extrêmes en France – et alors que la crise des finances publiques impose des arbitrages budgétaires serrés.
« La Francophonie n’est pas un relicat colonial, mais un laboratoire de la coopération internationale de demain. L’Afrique en est le cœur battant, et la France doit en être le porte-voix, pas le tuteur. »