Un système législatif dépassé face à l’essor des narcocartels
Alors que les réseaux criminels s’organisent en véritables groupes mafieux transnationaux, capables d’assassiner des innocents et de corrompre jusqu’aux institutions, la France semble piétiner dans sa lutte contre le narcotrafic. Face à une narcocratie toujours plus audacieuse, qui mobilise les meilleurs avocats pour contourner la loi, les moyens juridiques actuels s’avèrent insuffisants. C’est le constat alarmant dressé par Amine Kessaci, adjoint au maire de Marseille en charge de la jeunesse et de la citoyenneté, et figure de la lutte contre les trafics.
Interrogé ce jeudi 7 mai 2026, le militant anti-drogue, dont le frère a été assassiné en novembre 2025 lors d’un règlement de comptes lié à son engagement, dénonce un État en état de déni. « Ce pays a besoin de textes législatifs qui lui permettent de ne plus laisser aux narcotrafiquants le pouvoir de contourner la loi », martèle-t-il. Une urgence que les pouvoirs publics tardent à prendre au sérieux, malgré l’ampleur des violences et l’expansion des réseaux.
Des mafias structurées, une réponse étatique désorganisée
Les trafics de stupéfiants ne sont plus l’apanage de petits dealers de quartier. Nous sommes désormais face à des organisations criminelles hautement professionnalisées, capables de « structurer, commanditer et assassiner depuis les prisons », comme le souligne Kessaci. Ces groupes, souvent liés à des cartels internationaux, bénéficient d’une logistique et d’un pouvoir financier inédits, leur permettant de corrompre, intimider et infiltrer les rouages de l’État.
Le militant pointe du doigt une stratégie délibérée de contournement des lois : « La narcocratie a fait appel aux meilleurs avocats de ce pays, non plus pour se défendre, mais pour travailler sur le contour de la loi. Des moyens financiers colossaux sont mobilisés pour éroder les dispositifs judiciaires. » Une situation qui rappelle les dérives observées dans des pays comme la Colombie ou le Mexique, où l’État a longtemps été submergé par des cartels surpuissants. La France, elle, semble encore croire à une approche purement répressive, sans mesurer l’ampleur de la menace.
Pourtant, des solutions existent. Le Sénat examine aujourd’hui une proposition de loi écologiste visant à protéger les lanceurs d’alerte et les habitants des quartiers menacés. Un texte, déjà voté à l’Assemblée nationale, qui pourrait marquer un premier pas vers une reconnaissance des victimes collatérales de la guerre contre les drogues. Mais pour Kessaci, « ce texte ne passera pas ». « Il faut que l’on apprenne à protéger les personnes contre le narcotrafic », insiste-t-il. Le gouvernement, lui, mise sur des mesures sécuritaires sans vision globale.
L’État appelé à agir : entre discours et réalité
Face à l’urgence, Amine Kessaci interpelle directement l’exécutif. Il exige que la loi Riposte, sur la sécurité du quotidien, intègre enfin des mesures concrètes contre le narcotrafic. « Cela nécessite beaucoup de responsabilités », admet-il. Mais les propositions peinent à émerger. Le gouvernement Lecornu II, malgré les annonces de moyens « sans précédent », semble encore à la traîne dans la lutte contre ces réseaux.
Le militant réclame notamment un déblocage massif de fonds publics pour protéger les témoins, reloger les familles menacées et démanteler les réseaux financiers. « Il y a des personnes que l’on peut sauver, des personnes que l’on peut mettre à l’abri, des personnes que l’on peut reloger », plaide-t-il. Une approche qui contraste avec les réponses purement policières, souvent inefficaces à long terme. Car le problème n’est plus seulement sécuritaire : il est systémique.
Les associations de terrain, comme Drogues Info Service ou la Fédération Addiction, alertent depuis des années sur l’inefficacité des politiques actuelles. Pour elles, la France doit « sortir du tout-répressif » et investir dans la prévention, la santé publique et l’accompagnement des usagers. Une approche que prônent des pays comme le Portugal, souvent cité en exemple pour sa politique de décriminalisation – une voie que Paris refuse obstinément d’envisager.
Un enjeu européen et international ignoré ?
Le narcotrafic est une menace transnationale qui dépasse les frontières. Les cartels sud-américains, les groupes criminels des Balkans ou les réseaux mafieux italiens exploitent les failles de l’Union européenne pour blanchir leur argent et écouler leur marchandise. Pourtant, la coopération entre États membres reste insuffisante, malgré les tentatives de Bruxelles pour harmoniser les législations.
La France, de par sa position géographique et son statut de puissance européenne, se doit d’être en première ligne. Mais son approche, souvent perçue comme « trop répressive et trop peu préventive », limite son influence. L’Italie, avec son agence nationale anti-mafia, ou l’Espagne, avec ses unités spécialisées, montrent pourtant que des modèles alternatifs existent. Pourquoi la France persiste-t-elle à ignorer ces bonnes pratiques ?
Amine Kessaci, bien que reconnaissant les efforts de l’Élysée contre le blanchiment, rappelle que « les moyens financiers doivent être débloqués pour protéger ces personnes ». Une exigence qui rejoint les revendications des ONG, comme Transparency International, qui dénoncent depuis des années l’opacité des circuits de financement du crime organisé.
Sans une réforme en profondeur des dispositifs législatifs, policiers et sociaux, la France risque de voir ses quartiers se transformer en zones de non-droit, où les lois seront dictées par les narcotrafiquants. Un scénario que ni les Marseillais ni les citoyens d’autres villes frappées par les trafics ne peuvent plus se permettre.
La guerre contre le narcotrafic n’est pas une option : c’est une nécessité. Mais pour la gagner, l’État doit « ouvrir les yeux » et se doter de tous les moyens nécessaires. Sans quoi, comme le craint Kessaci, « nous allons continuer à compter nos morts ».
Le Sénat face à l’urgence : une loi pour les lanceurs d’alerte, mais pas assez
Alors que la proposition de loi écologiste sur la protection des témoins est examinée aujourd’hui au Sénat, les observateurs s’interrogent : cet outil suffira-t-il à briser l’omerta qui entoure les réseaux criminels ?
Le texte, qui vise à offrir des mesures de protection renforcées aux lanceurs d’alerte et aux familles menacées, a été salué par une partie de la gauche, mais critiqué par la droite pour son « manque de moyens concrets ». Une critique que Kessaci partage, mais avec une nuance : « Ce texte ne passera pas, car il n’est pas assez ambitieux. »
Pourtant, dans un contexte où les assassinats liés aux trafics se multiplient – Marseille, mais aussi Lille, Strasbourg ou Nice –, l’absence de protection pour les témoins revient à « condamner des innocents à mourir ». Le Sénat, dominé par une majorité présidentielle divisée, devra trancher : agir vite, ou risquer de laisser le champ libre aux mafias.
Les associations, elles, réclament un plan Marshall contre le narcotrafic, combinant répression ciblée, prévention sociale et coopération internationale. Un modèle que certains pays nordiques, comme la Norvège ou l’Islande, ont déjà adopté avec succès. Pourquoi la France, pays des droits de l’homme, tarde-t-elle tant à suivre cette voie ?
L’ombre des cartels : quand la France devient un hub européen
Les enquêtes menées ces derniers mois par la PJ et les douanes révèlent une profonde mutation des circuits de distribution. Les ports français, comme celui de Marseille ou du Havre, sont désormais des points de transit majeurs pour la cocaïne sud-américaine. Les réseaux utilisent des techniques de plus en plus sophistiquées : conteneurs scellés, faux papiers, corruption des douaniers.
Cette internationalisation des trafics pose un défi nouveau aux autorités. Les cartels mexicains ou colombiens n’hésitent plus à infiltrer des cellules locales pour faciliter leurs opérations. Une menace que les services de renseignement français, souvent sous-financés, peinent à contrer. Pourtant, des pays comme l’Espagne ont réussi à démanteler des réseaux entiers grâce à des unités spécialisées. Pourquoi la France en est-elle encore à des mesures au cas par cas ?
Amine Kessaci, lui, ne mâche pas ses mots : « Nous sommes en train de perdre la guerre. Pas parce que nous manquons de courage, mais parce que nos outils sont obsolètes. » Un constat que partagent de nombreux élus locaux, exaspérés par l’inaction de l’État central.
Face à cette montée en puissance des mafias, la question n’est plus seulement « comment lutter ? », mais « comment survivre ? ». Et pour Kessaci, la réponse passe nécessairement par une réforme ambitieuse des politiques publiques – avant qu’il ne soit trop tard.