Une audition explosive à l’Assemblée nationale
L’audition de Xavier Niel devant la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, jeudi 2 avril 2026, a tourné au pugilat politique. L’homme d’affaires, cofondateur du groupe Mediawan, a dénoncé avec virulence ce qu’il qualifie de « cirque institutionnalisé », accusant les députés de la majorité de droite de distordre la réalité pour servir une agenda idéologique.
Dès son entrée en séance, Xavier Niel a pris à partie le rapporteur Charles Alloncle (UDR), lui reprochant d’avoir propagé des « approximations, fake news et mensonges » dans le cadre des travaux de la commission. « Je ne suis pas un clown », a-t-il lancé, sous les yeux médusés des députés présents. Une sortie qui reflète l’ampleur des tensions entre les forces politiques et les acteurs économiques, alors que le débat sur la privatisation des médias publics s’intensifie.
Mediawan dans le collimateur des conservateurs
Les attaques contre Mediawan, groupe audiovisuel fondé par Xavier Niel, Pierre-Antoine Capton et Matthieu Pigasse, s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à discréditer les acteurs indépendants de l’audiovisuel face à la montée des velléités privatisatrices. Plusieurs déclarations du député Alloncle, notamment sur une prétendue privatisation du restaurant Maxim’s en l’honneur de la reconduction de Delphine Ernotte à la tête de France Télévisions, ont été démenties en bloc par les intéressés.
Jérémie Patrier-Leitus, président de la commission, a même évoqué la possibilité de poursuites pour parjure à l’encontre d’un syndicaliste ayant relayé ces allégations. Une affaire qui illustre la porosité entre désinformation et instrumentalisation politique dans le débat sur l’avenir des médias publics.
« On nous accuse de vouloir privatiser, mais c’est exactement l’inverse qui se produit : on cherche à affaiblir un service public déjà fragilisé par des années de sous-financement », a réagi un proche de Delphine Ernotte, soulignant que la droite et l’extrême droite multiplient les attaques contre France Télévisions et Radio France.
Niel se dit prêt à racheter France Télévisions… si l’État vend
Interrogé sur l’hypothèse d’une privatisation de l’audiovisuel public, Xavier Niel a surpris l’assistance en affichant une position ambivalente. « J’adorerais acheter ces chaînes », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « On a des médias publics incroyables. J’espère qu’ils resteront publics, mais s’ils deviennent privés, je serais ravi de participer aux appels d’offres qui pourraient se produire pour les acheter. »
Une déclaration qui a fait bondir les défenseurs du service public. « Cela ressemble à un aveu : la droite prépare le terrain pour une cession à bas prix, au profit d’intérêts privés », a réagi un député socialiste sous couvert d’anonymat. « Niel est un homme d’affaires avisé, il ne se risquerait pas à une telle annonce sans y être encouragé en coulisses. »
Pourtant, l’homme d’affaires a tenu à préciser son attachement au modèle public : « Moi je suis très fier, en tant que Français, d’avoir ces chaînes de télévision. Elles sont probablement imparfaites, mais elles incarnent un idéal démocratique. » Une nuance qui n’a pas suffi à calmer les craintes d’une privatisation déguisée.
Une commission d’enquête sous influence ?
Créée à l’initiative de l’UDR, parti allié du Rassemblement national et farouchement partisan de la privatisation des médias publics, la commission d’enquête est le théâtre de passes d’armes récurrentes. L’audition de Nagui, mardi, avait déjà donné lieu à un vif échange, révélant les fractures profondes au sein de la représentation nationale.
Les travaux de la commission doivent s’achever le 8 avril, mais les tensions ne faiblissent pas. « Cette commission n’est pas une enquête sérieuse, c’est un prétexte pour justifier des choix politiques », dénonce un observateur proche de la gauche. « On instrumentalise la question des médias pour servir une idéologie qui méprise le service public. »
Dans ce contexte, la question de l’indépendance des médias devient centrale. « Si demain, France Télévisions ou Radio France sont rachetées par des groupes privés, qui garantira l’information pluraliste ? », s’interroge un journaliste de Mediapart. Une inquiétude partagée par de nombreux Français, alors que les sondages montrent une montée des préoccupations sur la liberté de la presse.
Un débat qui dépasse les frontières
Le modèle français de l’audiovisuel public, souvent cité en exemple en Europe, est aujourd’hui menacé par une stratégie coordonnée entre la droite et l’extrême droite. En Hongrie, Viktor Orbán a montré la voie en prenant le contrôle des médias publics. En Pologne, le gouvernement de Mateusz Morawiecki a réduit au silence les chaînes indépendantes. « La France est-elle en train de suivre le même chemin ? », s’alarme une eurodéputée écologiste.
Face à cette offensive, les défenseurs du service public misent sur la mobilisation citoyenne. Plusieurs associations, dont Acrimed et Reporters sans frontières, ont appelé à une grande manifestation nationale le 12 avril pour « sauver l’audiovisuel public ». « On ne laissera pas les affairistes et les idéologues détruire un pilier de notre démocratie », a déclaré le porte-parole de l’intersyndicale.
L’audiovisuel public, enjeu de la présidentielle de 2027 ?
Alors que les élections de 2027 se profilent, la question de l’audiovisuel public s’impose comme un marqueur clivant. La gauche, attachée au modèle public, propose un plan de renforcement financier et une loi contre les concentrations médiatiques. La droite, soutenue par l’extrême droite, pousse pour une libéralisation, arguant que « l’État n’a pas à financer des médias inefficaces ».
« Ce débat n’est pas technique, il est politique », rappelle un constitutionnaliste. « Derrière la question des médias publics se joue celle de la démocratie elle-même. Qui contrôle l’information contrôle le pouvoir. »
Dans ce contexte, l’audition de Xavier Niel prend une dimension symbolique. Elle révèle les lignes de fracture d’une société française en proie au doute : entre ceux qui croient encore aux biens communs et ceux qui prônent le tout-marché, entre la défense d’un service public fort et la tentation d’une privatisation rampante.
Une chose est sûre : le cirque médiatique orchestré par la droite à l’Assemblée nationale n’est qu’un début. Les vrais enjeux, eux, se joueront bien au-delà des murs du Palais-Bourbon.