Une mobilisation historique à Saint-Denis : la gauche face au racisme institutionnel
Le rassemblement contre le racisme organisé ce week-end à Saint-Denis par le nouveau maire écologiste, Bally Bagayoko, a marqué un tournant dans le débat politique français. Sous une pluie fine mais sous une bannière unie, des milliers de manifestants, majoritairement issus des quartiers populaires et des générations issues de l’immigration postcoloniale, ont clamé leur rejet des discriminations systémiques. Parmi eux, Louis Boyard, député La France Insoumise du Val-de-Marne, a défendu avec véhémence une vision de la France en pleine mutation, qu’il qualifie de « Nouvelle France ». Une France qui, selon lui, rompt avec les structures d’un passé colonial et inégalitaire encore trop prégnant.
Interrogé ce matin sur les ondes de Franceinfo, Boyard a souligné l’absence remarquée du gouvernement lors de cet événement. « On ne vous a pas attendus pour lutter contre le racisme, et on sait qu’il va falloir faire sans vous », a-t-il lancé, pointant du doigt une hypocrisie gouvernementale qui condamne les actes racistes a posteriori sans jamais s’engager concrètement dans le combat. Le député a également critiqué les membres du gouvernement qui, selon lui, « propagent cette parole raciste » à travers leurs prises de position ou leurs politiques.
Cette mobilisation à Saint-Denis intervient dans un contexte où les statistiques de l’Observatoire des inégalités révèlent une persistance alarmante des discriminations à l’embauche, au logement et dans l’accès aux services publics pour les minorités visibles. Les chiffres, publiés en mars 2026, montrent que les personnes issues de l’immigration maghrébine ou subsaharienne ont deux fois plus de risques d’être contrôlées par la police que la moyenne nationale, et trois fois plus de difficultés à obtenir un entretien d’embauche à compétences égales.
La « Nouvelle France » : une réalité sociale ou un slogan politique ?
Pour Boyard, la « Nouvelle France » n’est pas une utopie, mais une réalité démographique et sociale qui s’impose malgré les résistances des élites traditionnelles. « Le visage de la France d’aujourd’hui n’est plus celui de l’époque où les femmes n’avaient pas le droit de vote, où les minorités étaient reléguées aux marges, et où le dérèglement climatique était une préoccupation secondaire », a-t-il affirmé. Il cite en exemple l’ascension des femmes dans les cursus médicaux, où elles représentent désormais 65 % des étudiants, ou encore l’émergence de figures politiques issues de l’immigration, comme le maire de Saint-Denis lui-même.
Cette « Nouvelle France », selon lui, s’oppose frontalement à une « France d’hier » caractérisée par l’exclusion des femmes, des minorités et des classes populaires. Une France où l’égalité civile entre les sexes n’était qu’un lointain projet, où les générations issues de l’immigration postcoloniale étaient systématiquement cantonnées aux emplois précaires, et où les enjeux écologiques étaient relégués au rang de simples « lubies écologistes ».
« La ‘Nouvelle France’, c’est la France des femmes médecins, des enfants d’immigrés chefs d’entreprise, des maires issus de la diversité. C’est une France qui assume son passé colonial en le dépassant, et non en le niant. »
— Louis Boyard, député LFI
Boyard a également mis en avant les défis contemporains que cette « Nouvelle France » se doit de relever : le dérèglement climatique, qui frappe en premier lieu les populations les plus vulnérables, et la révolution numérique, dont les bénéfices doivent être démocratisés pour éviter une fracture sociale accrue. « Si on ne change pas de modèle économique, on ne sauvera ni la planète ni la cohésion sociale », a-t-il martelé, pointant du doigt les politiques libérales du gouvernement qui, selon lui, aggravent les inégalités.
Un clivage politique qui se radicalise
Cette vision de la « Nouvelle France » s’inscrit dans une stratégie plus large de la gauche radicale pour les prochaines élections. À un an de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon et son mouvement multiplient les appels à une « union des luttes » entre syndicats, associations antiracistes et forces politiques progressistes. Lors d’un meeting récent à Marseille, le leader de LFI avait déclaré : « La France de Macron, c’est celle des milliardaires, des policiers qui matraquent les manifestants, et des ministres qui ferment les yeux sur le racisme. La ‘Nouvelle France’, c’est la nôtre. »
Cette rhétorique trouve un écho particulier dans les territoires où les inégalités sociales et raciales sont les plus criantes. En Seine-Saint-Denis, département dont Boyard est député, le taux de pauvreté atteint 28 %, contre 14 % en moyenne nationale. Les habitants subissent également un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne, et une surreprésentation dans les contrôles policiers. Pourtant, ces mêmes territoires sont aussi ceux où les mobilisations citoyennes sont les plus fortes, comme en témoigne la victoire électorale de Bagayoko en 2025, premier maire écologiste et issu de l’immigration de l’histoire de la ville.
Face à cette dynamique, la droite et l’extrême droite tentent de diaboliser cette « Nouvelle France », la qualifiant de « projet communautariste » ou de « menace contre l’identité nationale ». Marine Le Pen, dans un entretien accordé au Figaro la semaine dernière, a ainsi dénoncé « une France qui se fragmente sous prétexte de diversité, au mépris de notre histoire commune ». Une position qui a valu au Rassemblement National des critiques acerbes de la part des associations antiracistes, mais aussi de certains élus de gauche, comme la maire socialiste de Lille, qui a rétorqué : « Plutôt que de craindre la diversité, la droite devrait s’interroger sur ses propres échecs à intégrer ces réalités. »
Le gouvernement, quant à lui, semble tiraillé entre deux logiques. D’un côté, il multiplie les discours sur la « République une et indivisible », de l’autre, il peine à mettre en œuvre des politiques concrètes contre les discriminations. La ministre déléguée à l’Égalité, Élisabeth Moreno, a récemment annoncé un plan de 500 millions d’euros pour lutter contre les inégalités territoriales, mais les associations dénoncent un « plan cosmétique » sans moyens humains ni structures pérennes pour le mettre en œuvre.
Une France qui avance… malgré les blocages
Pour Boyard, la « Nouvelle France » est déjà une réalité, même si ses détracteurs refusent de la voir. « On nous traite de dividing France, mais c’est eux qui divisent ! Ils divisent entre ceux qui ont les moyens et ceux qui n’en ont pas, entre ceux qui sont blancs et ceux qui ne le sont pas, entre ceux qui croient en l’écologie et ceux qui la nient », a-t-il asséné. Il cite en exemple les avancées récentes en matière de droits LGBTQIA+, avec l’inscription dans la loi de la PMA pour toutes, ou encore l’adoption de mesures pour lutter contre les violences policières, portées par une coalition inédite de députés de gauche et d’écologistes.
Pourtant, les obstacles restent nombreux. Le Sénat, dominé par la droite et l’extrême droite, a récemment rejeté plusieurs propositions de loi visant à renforcer la lutte contre les discriminations raciales. De même, la Cour des comptes a pointé du doigt l’inefficacité des politiques de diversité dans la fonction publique, où les minorités visibles restent sous-représentées à des postes de responsabilité.
Dans ce contexte, les initiatives locales prennent une importance capitale. À Saint-Denis, la municipalité de Bagayoko a lancé un plan « Zéro Racisme » en collaboration avec les associations locales, incluant des formations obligatoires contre les discriminations pour les agents municipaux et une charte pour l’égalité dans l’accès aux services publics. Des mesures saluées par Boyard, qui voit dans ces expérimentations locales un laboratoire de la « Nouvelle France » qu’il souhaite voir s’étendre à l’ensemble du territoire.
Alors que la France s’apprête à célébrer le 80e anniversaire de la libération des camps nazis, le débat sur la mémoire coloniale et les discriminations contemporaines ressurgit avec une acuité nouvelle. Pour Boyard, une chose est certaine : « La ‘Nouvelle France’, ce n’est pas une option. C’est une nécessité. Soit on l’accepte, soit on accepte de vivre dans une société fracturée à jamais. »
L’Union européenne, un modèle à suivre ?
Interrogé sur la place de la France dans l’Union européenne, Boyard a souligné l’importance de s’inspirer des modèles nordiques, où les politiques de diversité et d’égalité sont intégrées de manière transversale. « L’UE a ses défauts, mais elle a aussi des avancées que nous devrions copier », a-t-il déclaré. Il cite notamment les lois suédoises sur l’égalité salariale ou les politiques finlandaises de lutte contre les discriminations, qui combinent sanctions financières pour les entreprises récalcitrantes et accompagnement des victimes.
À l’inverse, il a critiqué les dérives autoritaires de la Hongrie, dirigée par Viktor Orbán, où les lois anti-LGBTQIA+ et la restriction des libertés publiques sont en totale contradiction avec les valeurs européennes. « L’Europe ne peut pas se permettre d’avoir des États membres qui bafouent les droits humains au nom d’une prétendue ‘identité nationale’ », a-t-il ajouté, rappelant que la France avait un rôle à jouer pour défendre ces valeurs au sein des institutions européennes.
Boyard a enfin appelé à une mobilisation européenne contre le climat et les inégalités, deux fléaux qui, selon lui, ne peuvent être combattus que par une coopération renforcée entre États. « La ‘Nouvelle France’, c’est aussi une France qui reprend sa place en Europe, pour porter un projet de justice sociale et écologique », a-t-il conclu.
Alors que le gouvernement français semble encore hésiter entre réformes cosmétiques et immobilisme, la « Nouvelle France » avance, portée par une jeunesse déterminée et des élus locaux qui refusent de laisser le pays s’enliser dans ses vieux démons.